Heidegger et après

La vulnérabilité comme structure ontologique

XIXe — XXe siècles

1844
Copenhague

Kierkegaard : l'angoisse comme révélation

Søren Kierkegaard, Le concept d'angoisse

L'angoisse, pour Kierkegaard, n'est pas un dysfonctionnement. C'est le vertige même de la liberté, qui se découvre devant le possible. C'est par l'angoisse que l'homme se révèle à lui-même comme être ouvert, fragile, devant un avenir qui ne lui est pas donné. Première grande formulation existentielle de la vulnérabilité comme structure ontologique.

Avec Søren Kierkegaard, on entre dans le dix-neuvième siècle et on touche au seuil de ce qui sera l'existentialisme. Ce penseur danois solitaire, écrivant souvent sous pseudonymes, mort jeune à quarante-deux ans en mille huit cent cinquante-cinq, a inventé une manière nouvelle de penser. Pas la philosophie spéculative à la Hegel, qui prétendait embrasser le tout. Pas non plus la science positive qui montait en puissance. Mais une attention aiguë à ce qui se passe dans l'existence singulière de l'individu, dans ses choix, ses angoisses, ses désespoirs. Et au cœur de cette attention, il y a un concept devenu fondateur : l'angoisse.

Kierkegaard est né en mille huit cent treize à Copenhague, dans une famille luthérienne austère. Son père, ancien berger devenu riche, lui transmet une éducation religieuse marquée par la culpabilité. Études de théologie, puis crise existentielle profonde. Il rompt avec sa fiancée Regine Olsen, geste qui le hantera toute sa vie. Et il se consacre à l'écriture, dans une production frénétique. Il publie en quelques années une œuvre considérable : Ou bien ou bien, Crainte et tremblement, Le concept d'angoisse, Étapes sur le chemin de la vie, Le traité du désespoir, et bien d'autres. Toujours en danois, dans une langue qui ne sera traduite et lue largement qu'au vingtième siècle. Mais quand elle le sera, elle changera la philosophie.

Le Concept d'angoisse, publié en mille huit cent quarante-quatre, est l'un de ses livres les plus importants. Sous le pseudonyme de Vigilius Haufniensis, le veilleur de Copenhague, Kierkegaard propose une analyse psychologique et philosophique de l'angoisse. Et il commence par bien la distinguer de la peur.

La peur, dit Kierkegaard, a un objet précis. J'ai peur de cet animal qui se précipite vers moi. J'ai peur de cette maladie qui m'a été diagnostiquée. J'ai peur de cette personne qui me menace. La peur est toujours peur de quelque chose de défini. Et elle a sa fonction biologique : me faire fuir le danger ou me préparer à le combattre.

L'angoisse, en revanche, n'a pas d'objet déterminé. C'est cette inquiétude diffuse, ce malaise sans cause précise, qui peut nous saisir sans qu'on sache exactement pourquoi. Vous êtes là, tranquille, et soudain quelque chose monte, une oppression, un vertige, un sentiment d'étrangeté. De quoi avez-vous peur ? Vous ne savez pas. C'est sans objet. Et c'est précisément cette absence d'objet déterminé qui définit l'angoisse au sens kierkegaardien.

Maintenant, l'analyse profonde. D'où vient cette angoisse sans objet ? Kierkegaard répond : elle vient de notre liberté. Plus précisément : elle vient de la conscience de notre propre possibilité. L'homme, à la différence de l'animal, n'est pas enfermé dans ce qu'il est. Il est ouvert sur ce qu'il peut devenir. Devant lui, à chaque instant, s'étend un horizon de possibles. Il peut faire ceci, ou cela. Il peut aller à droite ou à gauche. Il peut être courageux ou lâche. Il peut sauver ou tuer. Cette ouverture sur le possible est sa liberté. Et cette liberté, regardée en face, produit le vertige.

Kierkegaard a une formule magnifique : l'angoisse est le vertige de la liberté. Comme quand vous êtes au bord d'un précipice et que vous regardez dans le vide. Ce qui vous saisit, ce n'est pas seulement la peur de tomber. C'est aussi, étrangement, la possibilité de sauter. Vous savez que vous pourriez le faire. Rien ne vous en empêche absolument. Et cette possibilité vertigineuse, qui n'est pas une obligation, qui n'est pas une nécessité, mais une pure possibilité, vous donne le vertige.

Cette analyse est extraordinairement profonde. Elle dit que la vulnérabilité humaine fondamentale n'est pas seulement la peur de ce qui pourrait nous arriver de l'extérieur. C'est aussi, et peut-être plus essentiellement, l'angoisse devant ce que nous pourrions faire nous-mêmes. Devant notre propre liberté. Devant notre ouverture sur les possibles. L'angoisse révèle que nous sommes des êtres non clos, non déterminés, ouverts. Et cette ouverture est notre dignité autant que notre fardeau.

Pour notre question de la vulnérabilité, c'est une étape majeure. Avant Kierkegaard, on avait analysé la vulnérabilité comme exposition aux atteintes extérieures (maladie, mort, accidents), comme passivité affective (passions), comme dépendance ontologique (créature), comme dépendance intersubjective (Hegel). Avec Kierkegaard apparaît une nouvelle dimension : la vulnérabilité à soi-même comme être libre. Je ne suis pas seulement exposé aux autres et au monde. Je suis exposé à mes propres possibles. Et cette exposition-là est peut-être la plus profonde.

Kierkegaard pousse encore. L'angoisse, dit-il, n'est pas seulement un malheur. Elle est une révélation. Elle est ce par quoi l'homme prend conscience de sa propre liberté. Si nous étions des animaux purs, fermés dans nos déterminations naturelles, nous n'aurions pas d'angoisse. Nous aurions seulement des peurs spécifiques. L'angoisse est le prix à payer pour être libre. Et ce prix, bien que vertigineux, est aussi notre privilège. C'est par l'angoisse que nous nous découvrons hommes, c'est-à-dire êtres ouverts.

Cette intuition aura une postérité immense. Toute la philosophie existentielle du vingtième siècle s'en nourrira. Heidegger, dans Être et temps, fera de l'angoisse l'une des tonalités fondamentales du Dasein, celle qui ouvre à l'authenticité. Sartre, dans L'être et le néant, reprendra l'idée que l'angoisse révèle la liberté radicale du sujet. Camus, à sa manière, parlera de l'absurde comme expérience analogue. Tous ces penseurs marcheront dans les traces de Kierkegaard.

Et il ne faut pas oublier la dimension religieuse de la pensée kierkegaardienne. Pour Kierkegaard, l'angoisse n'est pas seulement révélation de la liberté. Elle est aussi révélation du péché. Plus précisément, elle est la possibilité du péché. Devant le possible, l'homme peut choisir contre Dieu, contre lui-même, contre sa vocation. Et c'est cette possibilité qui produit l'angoisse. Le péché originel, pour Kierkegaard, n'est pas un fait passé qu'on hérite. C'est une possibilité présente à chaque acte. À chaque instant, l'homme peut tomber.

Cette lecture religieuse n'est pas obligatoire pour tirer profit de l'analyse kierkegaardienne. On peut, comme l'ont fait beaucoup de ses successeurs laïcs, garder l'analyse de l'angoisse sans en faire une affaire de péché. Mais la dimension religieuse donne à la pensée kierkegaardienne sa tension propre. La liberté est terrible parce qu'elle est responsabilité absolue. Et c'est de cette responsabilité absolue que naît l'angoisse.

Pour conclure, retenez de Kierkegaard cette grande contribution. L'angoisse, comme révélation de notre liberté, est l'une des dimensions les plus profondes de la vulnérabilité humaine. Nous ne sommes pas seulement exposés à ce qui peut nous arriver. Nous sommes exposés à ce que nous pouvons devenir. Et cette exposition, qui est notre dignité, est aussi notre vertige permanent. Quand vous êtes là, le matin, devant la journée qui s'étend, et que vous sentez monter en vous cette oppression vague, ce malaise sans cause précise, vous touchez à l'angoisse kierkegaardienne. Et cette touche, dit le philosophe danois, n'est pas une maladie. C'est un signe de votre humanité. Vous êtes libre. Et c'est terrible. Et c'est aussi votre noblesse. Voilà ce que Kierkegaard nous lègue, dans son écriture passionnée et solitaire.

angoisselibertépossible
1849
Copenhague

Kierkegaard : la maladie à la mort

Søren Kierkegaard, Traité du désespoir

Le désespoir est, pour Kierkegaard, la maladie à la mort : non pas la mort physique, mais l'impossibilité de mourir vraiment quand on voudrait se défaire de soi-même. L'homme ne réussit ni à être soi-même ni à ne pas être soi. Cette fragilité existentielle ultime, Kierkegaard l'analyse avec une finesse inégalée. Préfiguration directe de Heidegger.

Continuons avec Kierkegaard, parce qu'il y a un autre livre de lui qu'il faut absolument connaître pour notre question. Ce livre, c'est le Traité du désespoir, publié en mille huit cent quarante-neuf sous le pseudonyme d'Anti-Climacus. Le titre danois, qu'on traduit aussi par La maladie à la mort, est tiré de l'évangile de Jean, quand Jésus dit que la maladie de Lazare n'est pas à la mort. Et Kierkegaard renverse la formule : il y a, dit-il, une maladie qui est vraiment à la mort, mais ce n'est pas la mort physique. C'est le désespoir.

Cette analyse du désespoir prolonge celle de l'angoisse, mais elle va plus loin. L'angoisse, on l'a vu, est le vertige de la liberté devant les possibles. Le désespoir, lui, est ce qui se passe quand cette liberté est mal habitée, quand le rapport à soi se brouille, quand le moi ne parvient ni à être lui-même ni à ne pas être lui-même. Le désespoir, pour Kierkegaard, est une maladie de l'esprit, mais une maladie d'une nature très particulière.

Voici la formule qui ouvre le livre, et qui est l'une des plus denses de toute la philosophie : l'homme est esprit. Mais qu'est-ce que l'esprit ? L'esprit est le moi. Mais qu'est-ce que le moi ? Le moi est un rapport qui se rapporte à lui-même. Phrase qui paraît absconse, mais qui dit quelque chose de très précis. Le moi humain n'est pas une chose, n'est pas une substance, n'est pas un objet. Le moi est une activité, un rapport, et plus précisément un rapport qui se rapporte à lui-même. Je suis ce moi qui suis conscient d'être ce moi, et qui dans cette conscience même est en rapport avec lui-même.

Cette définition est subtile. Elle veut dire que l'homme n'est pas simplement ce qu'il est. Il est aussi conscient de ce qu'il est, et cette conscience modifie ce qu'il est. Un caillou est un caillou. Il ne se rapporte pas à lui-même. Mais un homme, dans la mesure où il a une conscience de soi, se rapporte sans cesse à ce qu'il est, l'évalue, l'examine, le compare à ce qu'il pourrait être ou voudrait être. Cette structure réflexive est ce qui fait l'esprit.

Et c'est dans cette structure que le désespoir trouve sa place. Le désespoir, dit Kierkegaard, est un désaccord du rapport avec lui-même. C'est quand le moi ne parvient pas à se rapporter correctement à lui-même. Il peut le faire de plusieurs manières.

Première forme : le désespoir de ne pas vouloir être soi-même. Quelqu'un qui voudrait être quelqu'un d'autre. Qui se rêve différent, plus beau, plus riche, plus aimé. Qui rejette ce qu'il est. Cette personne est en désespoir, parce qu'elle ne se réconcilie pas avec ce qu'elle est. Elle vit dans la fuite de soi.

Deuxième forme : le désespoir de vouloir être soi-même. Cela paraît paradoxal, parce qu'on penserait que se vouloir soi-même, c'est sortir du désespoir. Mais Kierkegaard montre que ce peut être une autre forme de désespoir, plus subtile. Quand quelqu'un veut être soi-même de manière entêtée, par ses propres forces, sans reconnaître qu'il est créé, qu'il est posé par quelque chose qui n'est pas lui, alors il s'enferme dans une fausse autonomie. Il ne veut pas reconnaître sa dépendance. Et cette fermeture est une forme de désespoir.

Le plus terrible dans le désespoir, selon Kierkegaard, c'est qu'on ne peut pas vraiment en mourir. C'est ce qu'il appelle la maladie à la mort. Quand vous êtes malade physiquement, vous pouvez en mourir, et la mort met fin à la maladie. Mais quand vous êtes désespéré, vous voudriez parfois mourir pour échapper au désespoir, et précisément vous ne le pouvez pas. Le désespoir vous tient en vie tout en vous empêchant d'être vraiment vivant. Vous êtes vivant et mort à la fois. Vous existez et vous n'existez pas. Cette impossibilité de mourir vraiment, alors qu'on le voudrait, c'est la maladie à la mort.

Cette analyse est tragique. Et elle dit quelque chose de très puissant sur la condition humaine. Le désespoir, contrairement à ce qu'on pourrait croire, n'est pas seulement le résultat de circonstances extérieures particulièrement dures. Il peut frapper n'importe qui, à n'importe quel moment, même dans le plus grand confort. Il vient de la structure même du moi humain, de cette tension permanente entre ce qu'on est, ce qu'on devrait être, ce qu'on voudrait être. Tout être humain est susceptible de désespoir, parce que tout être humain est un rapport qui se rapporte à lui-même.

Kierkegaard distingue aussi le désespoir conscient et le désespoir inconscient. La forme la plus répandue, dit-il, est le désespoir inconscient. La plupart des gens vivent dans le désespoir sans le savoir. Ils sont absorbés par leur quotidien, leurs affaires, leurs divertissements, leurs ambitions. Ils ne s'arrêtent jamais assez pour voir où ils en sont par rapport à eux-mêmes. Et cette inconscience même est une forme de désespoir, la plus dangereuse peut-être, parce qu'elle n'est pas reconnue.

La voie de la guérison, pour Kierkegaard, passe par la conscience claire du désespoir, suivie d'un acte de foi. Reconnaître qu'on est désespéré, c'est déjà commencer à sortir du désespoir inconscient. Et puis, dans un mouvement décisif, se remettre, par la foi, au pouvoir qui nous a posés. Le moi qui veut être soi-même par ses propres forces ne le peut pas. Le moi qui se reconnaît posé par Dieu, et qui veut être soi-même dans cette dépendance même, accède à une formule de vie qui n'est plus le désespoir.

Voyez la parenté avec ce que nous avons vu chez Schleiermacher. Le sentiment de dépendance absolue, reconnaître qu'on n'est pas par soi-même, devient pour Kierkegaard la voie de sortie du désespoir. Pour autant, l'analyse kierkegaardienne est plus tragique. Elle insiste sur le caractère vertigineux de la condition humaine, sur la difficulté du saut de la foi, sur l'incapacité où nous sommes par nos seules forces de nous tenir en équilibre.

Pour notre question de la vulnérabilité, le Traité du désespoir apporte donc une dimension nouvelle. La vulnérabilité humaine n'est pas seulement aux atteintes extérieures, aux passions, à l'angoisse devant les possibles. Elle est aussi, et peut-être plus profondément encore, dans la structure même de la subjectivité, dans cette difficulté permanente d'être en accord avec soi. Le désespoir est cette pathologie spécifique du moi qui se rapporte mal à lui-même. Et cette pathologie est toujours possible, à tout instant.

Cette intuition a profondément marqué la psychologie et la philosophie du vingtième siècle. Heidegger en a tiré son analyse du Verfallen, la chute dans l'inauthenticité. Sartre, son analyse de la mauvaise foi. La psychanalyse, ses analyses du déni et du clivage. Toutes ces formes contemporaines de penser le malaise du sujet doivent quelque chose à Kierkegaard, qui a été l'un des premiers à thématiser cette pathologie structurelle du moi humain.

Pour conclure, retenez cette grande contribution. Le désespoir, comme maladie de l'esprit, est une dimension possible et même constante de la vulnérabilité humaine. Il n'est pas accidentel. Il découle de la structure même du moi comme rapport à soi-même. Et la guérison passe par la conscience claire de cet état, et par un acte qui dépasse les seules forces du moi, qu'on l'appelle foi ou autrement. Avec Kierkegaard, l'introspection augustinienne s'approfondit encore. Le sujet moderne se découvre comme un être structurellement susceptible de désespoir. Et il est, dans cette susceptibilité même, fondamentalement vulnérable. Mais il est aussi, dans la prise au sérieux de cette vulnérabilité, sur le chemin d'une possible authenticité. C'est ce paradoxe que Kierkegaard a inventé pour nous. Et c'est sur lui que va se déployer toute la pensée existentielle qui vient.

désespoirmoirapport
1887
Sils-Maria, Engadine

Nietzsche : généalogie, faiblesse et ressentiment

Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale

Nietzsche fait une critique radicale du retournement chrétien. Selon lui, la valorisation de la faiblesse n'est pas une révélation : c'est un ressentiment des faibles qui inventent une morale pour vaincre les forts. La vulnérabilité célébrée serait une ruse. Critique violente mais qui force la pensée chrétienne à s'examiner. Posture qu'il faut traverser, même pour la dépasser.

Si on veut comprendre comment la philosophie contemporaine pense la vulnérabilité, on ne peut pas faire l'économie de Friedrich Nietzsche. Penseur tonitruant, qui a passé sa vie à essayer de renverser les valeurs établies, à débusquer les hypocrisies cachées, à montrer ce qui se cache derrière les discours pieux et les morales reçues. Et sa critique la plus radicale concerne précisément le retournement chrétien que nous avons étudié en saison trois. Pour lui, la valorisation chrétienne de la faiblesse n'est pas une révélation. C'est une ruse. Une ruse des faibles pour vaincre les forts. Et c'est sur cette intuition de la généalogie qu'il développe sa critique.

Nietzsche est né en mille huit cent quarante-quatre, dans une famille de pasteurs luthériens. Études classiques, philologie. Il devient professeur à vingt-quatre ans, brillamment. Mais sa santé est fragile, et il quitte l'enseignement à trente-quatre ans pour se consacrer à l'écriture. Il erre dans les Alpes, en Italie, sur la Côte d'Azur, écrivant fébrilement. Ainsi parlait Zarathoustra en mille huit cent quatre-vingt-trois, Par-delà bien et mal en mille huit cent quatre-vingt-six, la Généalogie de la morale en mille huit cent quatre-vingt-sept. Et puis l'effondrement, en janvier mille huit cent quatre-vingt-neuf, à Turin. Il devient fou, ne reprendra jamais ses esprits, et mourra en mille neuf cents.

La Généalogie de la morale est le livre qui nous intéresse particulièrement. Nietzsche y propose ce qu'il appelle une généalogie. C'est-à-dire une enquête historique sur l'origine de nos valeurs morales. D'où viennent les notions de bien et de mal, de vertu et de vice, de bon et de mauvais ? Comment ces notions se sont-elles constituées historiquement ? Et qu'est-ce qu'elles révèlent sur les rapports de force qui les ont produites ?

Voici la thèse provocante. Dans la culture aristocratique antique, gréco-romaine ou germanique ancienne, les valeurs morales reflétaient la position des forts. Étaient appelées bonnes les qualités des nobles, des guerriers, des puissants : la force, le courage, la beauté, la générosité, la fierté. Étaient appelées mauvaises les qualités des faibles : la peur, la pusillanimité, l'obséquiosité. Cette morale aristocratique, dit Nietzsche, est une morale du oui. Le fort dit oui à lui-même, à sa puissance, à sa vie. Et il qualifie le faible en passant, par contraste, comme ce qui n'est pas lui.

Maintenant, l'événement historique majeur, selon Nietzsche, c'est ce qu'il appelle le retournement des valeurs, qui se produit avec le judéo-christianisme. Les esclaves, les opprimés, les humiliés, qui ne pouvaient pas se venger physiquement de leurs maîtres, ont fait une vengeance d'un autre type. Une vengeance morale. Ils ont inventé un système de valeurs qui inverse complètement l'ordre aristocratique. Les bons, dans cette nouvelle morale, ne sont plus les puissants. Ce sont les faibles. Les vertus ne sont plus la force et la fierté, mais l'humilité, la patience, la pauvreté en esprit. Les vices, à l'inverse, sont devenus la fierté, la confiance en soi, la puissance assumée.

Voyez ce que Nietzsche dit en substance. Ce n'est pas que les chrétiens aient découvert une vérité sur la vulnérabilité humaine. C'est qu'ils ont opéré, par ressentiment, une opération de pouvoir. Incapables de vaincre les forts par la force, ils les ont vaincus par la morale. Ils ont fait honte aux forts d'être forts. Ils les ont convaincus que leur force était un péché. Et progressivement, le monde aristocratique s'est dissous sous cette pression morale. Le christianisme a gagné, en faisant des forts des coupables et des faibles des bénis.

Cette analyse est terrible et provocante. Elle remet en cause tout ce qu'on a vu en saison trois. Le retournement chrétien, qu'on a présenté comme une révélation profonde de la valeur de la vulnérabilité, devient ici une opération de pouvoir des faibles contre les forts. Le ressentiment, c'est-à-dire la rancœur impuissante qui n'arrive pas à se décharger directement, se transforme en système moral inversé.

Que penser de cette critique ? Plusieurs réponses sont possibles. La première, c'est qu'elle est partiellement vraie. Nietzsche pointe quelque chose de réel : il y a effectivement, dans certaines versions du christianisme ou dans certaines morales pieuses, une dimension de ressentiment qui s'ignore. Une manière de condamner les forts au nom des faibles qui peut être, en réalité, une vengeance déguisée. Nietzsche, en débusquant cette dimension, force la pensée chrétienne à s'examiner. Et toute pensée morale qui veut être honnête doit se demander si elle ne dissimule pas, sous ses formules pieuses, des affects moins avouables.

Mais la critique nietzschéenne a aussi ses limites. Elle suppose que tout retournement de valeurs est nécessairement ressentiment. Elle ne peut pas voir l'authenticité possible de la valorisation de la vulnérabilité. Pour le christianisme bien compris, la kénose n'est pas une ruse contre les forts. C'est une révélation sur ce qu'est Dieu, et sur ce qu'est l'humain. Et la valorisation des faibles ne se fait pas contre les forts, mais pour la dignité de tous, y compris des forts qui ont besoin de s'humilier pour grandir vraiment.

Néanmoins, la lecture nietzschéenne reste précieuse. Elle nous oblige à interroger nos propres valeurs. Quand nous disons que la vulnérabilité est précieuse, est-ce que nous le pensons vraiment ? Ou est-ce que nous le disons parce que cela arrange notre position dans le monde, parce que nous-mêmes nous sentons vulnérables, parce que nous voulons gagner quelque chose en valorisant cette posture ? Cette question hygiénique, Nietzsche nous force à la poser. Et personne ne devrait y répondre trop vite.

Notez aussi que Nietzsche ne propose pas, à la place du christianisme, un simple retour à l'aristocratisme antique. Sa pensée est plus complexe. Il rêve d'un type humain nouveau, qu'il appelle le Surhomme, qui dépasserait à la fois la brutalité aristocratique et l'hypocrisie chrétienne. Un homme qui assumerait sa propre fragilité sans en faire une vertu de ressentiment, qui dirait oui à la vie y compris dans ses dimensions terribles, qui transformerait la souffrance en matière de création. Le Surhomme nietzschéen n'est pas un brute. C'est un créateur de valeurs, qui invente sa propre éthique en assumant sa propre condition.

Cette vision a inspiré et continue d'inspirer beaucoup. Mais elle est aussi dangereuse. Elle peut nourrir des fantasmes de pouvoir, des élitismes dépréciatifs, des mépris des faibles. Au vingtième siècle, le nazisme a perverti la pensée nietzschéenne pour justifier ses atrocités. Nietzsche lui-même aurait sans doute été horrifié par cette appropriation, lui qui détestait le nationalisme allemand et qui aimait passionnément les juifs italiens et français. Mais le risque est inscrit dans sa pensée, et il faut le reconnaître.

Pour notre question de la vulnérabilité, Nietzsche apporte donc une provocation indispensable. Il nous force à voir que la valorisation de la fragilité peut être ambiguë, ressentimentale, hypocrite. Il nous force à ne pas nous contenter des formules pieuses. Il nous force à interroger les rapports de force qui se cachent derrière les discours moraux. Et même si on conserve, finalement, une appréciation positive de la vulnérabilité, comme je le ferai, on ne peut plus la conserver naïvement après Nietzsche. On la conserve en sachant qu'elle peut être pervertie, et en faisant le travail de ne pas la pervertir.

Pour conclure, retenez de Nietzsche cette critique radicale. Le retournement chrétien sur la vulnérabilité, vu sous l'angle généalogique, révèle des dimensions de pouvoir et de ressentiment qu'il faut pouvoir reconnaître. Toute pensée de la vulnérabilité, après Nietzsche, doit traverser cette critique. Soit pour la confirmer et passer du côté nietzschéen, soit pour la dépasser en montrant que la valorisation authentique de la vulnérabilité ne se réduit pas à du ressentiment. Mais on ne peut plus l'éviter. Et c'est ce que Nietzsche, par sa violence salutaire, nous a légué.

ressentimentgénéalogiemorale des esclaves
1882 — 1888
Engadine, Turin

Nietzsche : amor fati

Friedrich Nietzsche, Gai savoir, Ecce homo

Mais Nietzsche n'est pas que critique. Il propose aussi une réponse positive à la vulnérabilité : amor fati, l'amour du destin. Aimer ce qui arrive, exactement comme cela arrive, parce que c'est ainsi. Ni résignation ni révolte. Une affirmation pleine de la condition humaine, finie, exposée, traversée. Variation moderne sur l'acceptation stoïcienne et épicurienne.

Continuons avec Nietzsche, parce que sa pensée n'est pas seulement critique du retournement chrétien. Elle est aussi proposition. Elle propose une autre manière de tenir la condition humaine, qui assume la vulnérabilité sans en faire une vertu pieuse, mais qui ne tombe pas non plus dans l'amertume cynique. Cette proposition tient en deux mots latins que Nietzsche aime employer : amor fati. Amour du destin. C'est l'une de ses formules les plus belles, et l'une des plus précieuses pour notre question.

L'amor fati apparaît dans plusieurs textes de Nietzsche. Il en parle dans le Gai savoir, dans Ainsi parlait Zarathoustra, dans Ecce homo. À chaque fois, il revient sur la même intuition. Voici une formule magnifique du Gai savoir, paragraphe deux cent soixante-seize : je veux toujours davantage apprendre à voir comme beau ce qui est nécessaire dans les choses, et alors je serai de ceux qui rendent les choses belles. Amor fati : que ce soit mon amour à partir de maintenant. Je ne veux pas faire la guerre à ce qui est laid. Je ne veux pas accuser. Je ne veux même pas accuser les accusateurs. Que regarder ailleurs soit ma seule négation. Et tout compte fait, vu en gros, je veux n'être un jour rien d'autre qu'un disant-oui.

Lisez attentivement ce passage. Nietzsche y propose un programme existentiel. Aimer le destin. Aimer ce qui arrive, exactement comme cela arrive. Ne pas vouloir que les choses soient autrement qu'elles ne sont. Pas par résignation. Pas par soumission. Par un mouvement actif d'affirmation. Dire oui à la vie, oui à l'existence, oui à ce qui m'est donné, y compris dans ses dimensions difficiles.

Cette posture est en un sens un héritage stoïcien. Souvenez-vous de Marc Aurèle, qui acceptait ce qui lui arrivait comme partie du logos universel. Nietzsche reprend cette idée, mais il la transforme. Là où le stoïcisme demandait une discipline intellectuelle pour accepter ce qui dépasse notre volonté, Nietzsche demande un amour. Pas accepter pour pouvoir vivre. Aimer pour pouvoir vraiment vivre. C'est une intensité supplémentaire.

Et il faut comprendre ce que Nietzsche veut dire par destin. Le mot peut paraître fataliste, comme si l'on devait se résigner à une providence aveugle. Mais ce n'est pas ce qu'il veut dire. Le destin nietzschéen, c'est ce qui m'est donné, ce qui constitue ma situation, mon corps, mes circonstances, mes rencontres, mes épreuves, mes joies. C'est tout ce qui fait que je suis ce que je suis, à ce moment précis. Aimer mon destin, c'est aimer cette singularité de mon existence, sans la fuir, sans la maquiller, sans la regretter.

Cette posture suppose, voyez-vous, une certaine maturité spirituelle. Il faut être capable de regarder sa vie en face, avec ses échecs, ses pertes, ses zones d'ombre, et de ne pas vouloir qu'elles n'aient pas été. Pas dire que tout est bien, ce serait naïf. Mais dire que tout cela compose mon existence, et qu'en aimant cette existence, j'aime aussi ces dimensions difficiles. Sans elles, je ne serais pas moi. Avec elles, je suis ce que je suis. Et c'est cela que je dois aimer.

Cette posture est liée chez Nietzsche à un autre concept : l'éternel retour. Voici l'expérience de pensée qu'il propose. Imaginez qu'un démon vienne vous trouver, dans votre solitude la plus profonde, et vous dise : cette vie que tu vis actuellement, et que tu as vécue, il te faudra la vivre encore une fois, et encore d'innombrables fois. Et il n'y aura rien de nouveau, mais chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir, et toutes les petites et grandes choses indiciblement de ta vie, devront te revenir, le tout dans la même suite et ordre. Comment réagiriez-vous ? Vous écrouleriez-vous en grinçant des dents et en maudissant le démon ? Ou vivriez-vous un instant prodigieux où vous lui répondriez : tu es un dieu et je n'ai jamais rien entendu de plus divin ?

Cette expérience de pensée est un test. Si vous pouvez aimer votre vie au point de vouloir qu'elle revienne éternellement, exactement telle qu'elle est, alors vous avez atteint l'amor fati. Si vous ne pouvez pas, alors votre vie n'est pas encore vraiment aimée. Et il faut travailler à pouvoir un jour répondre oui à cette question terrible.

Pour notre question de la vulnérabilité, cette pensée est précieuse. Nietzsche propose une voie qui n'est ni le déni stoïcien de la souffrance, ni la valorisation chrétienne du faible, ni la résignation triste. Une voie qui consiste à aimer activement sa condition, y compris ses zones de fragilité. Mais cet amour n'est pas une concession à la faiblesse. C'est une affirmation de la force, paradoxalement. Seul un être fort peut aimer sa propre vie, y compris dans ce qu'elle a de difficile. Le faible, qui se plaint, qui regrette, qui rumine, qui voudrait que les choses soient autrement, n'a pas la force d'aimer ce qui est.

Cette intuition rejoint quelque chose de profond chez Nietzsche. Pour lui, la vie n'est pas seulement souffrance et fragilité. La vie est aussi puissance, débordement, création. Et la posture qu'il propose est de se mettre du côté de cette puissance, de cette création, de ce débordement, plutôt que du côté du regret, de la plainte, du ressentiment. Aimer le destin, c'est dire oui à la vie dans ce qu'elle a de plus généreux. Et c'est, paradoxalement, ce qui permet de tenir aussi ses dimensions douloureuses.

Notez aussi un autre aspect. L'amor fati n'est pas un acquis. C'est un travail. Nietzsche lui-même dit : je veux apprendre. Apprendre à voir comme beau ce qui est nécessaire. C'est un apprentissage. On commence par se révolter, par regretter, par accuser. Et puis, peu à peu, par une discipline patiente, par une transformation intérieure, on en vient à accepter, puis à aimer. C'est presque une mystique sans Dieu. Une mystique de l'existence singulière, qu'on apprend à embrasser dans son ensemble.

Cette posture a inspiré beaucoup de penseurs et d'artistes au vingtième siècle. Camus, dans Le mythe de Sisyphe, terminera son livre en disant qu'il faut imaginer Sisyphe heureux. C'est presque du Nietzsche. Et toute une sensibilité contemporaine qui valorise l'acceptation active de la vie, par opposition au pessimisme passif, doit quelque chose à Nietzsche.

Pour notre question, l'amor fati représente une réponse originale au problème de la vulnérabilité. Pas la combattre. Pas la valoriser dévotement. L'aimer comme partie de ce qui est. Faire de la difficulté même de l'existence la matière d'un acte d'affirmation. Et trouver, dans cet acte, une joie particulière qui n'est pas l'évasion devant la vulnérabilité, mais sa traversée aimante.

Bien sûr, on peut se demander si cet idéal est tenable pour tout le monde. Aimer son destin quand on est en bonne santé et qu'on jouit d'une certaine plénitude est une chose. Aimer son destin quand on est gravement malade, quand on a perdu un enfant, quand on est dans une détresse profonde, est tout autre chose. Nietzsche le sait. Et c'est précisément pour cela qu'il propose l'amor fati comme un idéal régulateur, un but vers lequel on tend, plus que comme un état qu'on atteindrait facilement. Personne ne dit oui à tout, tout le temps, sans réserve. Mais on peut s'orienter dans cette direction. On peut tenter, dans la mesure où on en est capable, d'aimer ce qui est plutôt que de se plaindre de ce qui n'est pas.

Pour conclure, retenez de Nietzsche cette double proposition. D'un côté, la critique généalogique qui démasque les ambiguïtés du retournement chrétien sur la vulnérabilité. De l'autre, la proposition positive de l'amor fati, qui invite à aimer activement sa condition, dans toute sa singularité, y compris ses zones difficiles. Ces deux mouvements, le négatif et le positif, composent l'apport nietzschéen à notre question. Et ils résonnent encore aujourd'hui, plus de cent ans après, dans nombre de spiritualités modernes qui essaient de tenir ensemble lucidité et affirmation. C'est l'un des grands testaments philosophiques du dix-neuvième siècle. Et il continue de parler à qui veut bien l'entendre.

amor fatiéternel retouroui
1900 — 1938
Göttingen, Fribourg

Husserl : intentionnalité et corps vécu

Edmund Husserl, Idées, Méditations cartésiennes

La phénoménologie husserlienne redécouvre que la conscience n'est pas une substance close mais une intentionnalité, toujours conscience de quelque chose. Et que le corps n'est pas seulement objet physique mais Leib, corps vécu, lieu de toutes nos affections. La vulnérabilité du sujet phénoménologique ouvre la voie à toute la philosophie continentale du XXe.

Avant d'arriver à Heidegger, qui est le grand pivot de notre saison, il faut s'arrêter sur celui qui fut son maître et qui lui a fourni les outils méthodologiques essentiels. Cet homme, c'est Edmund Husserl. Fondateur de la phénoménologie, ce mouvement philosophique qui a marqué tout le vingtième siècle continental. Et son apport pour notre question est plus important qu'il n'y paraît. Husserl a permis, par sa redécouverte de la conscience comme intentionnalité et par sa thématisation du corps vécu, de reconfigurer entièrement la manière de penser la condition humaine.

Husserl est né en mille huit cent cinquante-neuf en Moravie, dans l'Empire austro-hongrois, dans une famille juive. Il étudie d'abord les mathématiques et la philosophie. Il enseigne à Halle, Göttingen, puis Fribourg. Il forme toute une génération de philosophes : Heidegger, Edith Stein, Eugen Fink, Roman Ingarden, et bien d'autres. Il publie ses Recherches logiques en mille neuf cents et un, ses Idées directrices pour une phénoménologie en mille neuf cent treize, et ses Méditations cartésiennes en mille neuf cent vingt-neuf. Persécuté par les nazis dans les dernières années de sa vie à cause de ses origines juives, il meurt en mille neuf cent trente-huit.

Le projet phénoménologique, en très simplifié, consiste à revenir aux choses mêmes. Zu den Sachen selbst. C'est le slogan husserlien. La philosophie, dit Husserl, s'est égarée depuis Descartes dans des constructions abstraites, des théories sur la connaissance, des spéculations sur la substance et l'esprit. Il faut revenir à l'expérience concrète. Décrire patiemment comment les choses nous apparaissent dans notre conscience. C'est cela, la phénoménologie : la description fidèle des phénomènes tels qu'ils se donnent à la conscience.

Et le premier acquis de cette description, c'est la découverte de l'intentionnalité. Husserl reprend ce terme à son maître Franz Brentano. La thèse est la suivante : la conscience n'est pas une chose, n'est pas une substance, n'est pas un réceptacle. La conscience est essentiellement intentionnelle, c'est-à-dire qu'elle est toujours conscience de quelque chose. Il n'y a pas de conscience qui ne soit conscience d'un objet, d'une pensée, d'une émotion. Quand vous êtes conscient, vous êtes conscient de quelque chose. La conscience ne se referme jamais sur elle-même de manière isolée. Elle est, par sa nature même, ouverte sur le monde.

Cette thèse, qui paraît simple, change tout. Avant Husserl, on pensait souvent la conscience à la manière cartésienne, comme une intériorité fermée qui doit ensuite, par une opération de connaissance, se mettre en rapport avec le monde extérieur. La grande question moderne, depuis Descartes, était : comment passer du sujet conscient au monde objectif ? Comment garantir que nos représentations correspondent à des réalités extérieures ? Husserl conteste tout ce schéma. Il n'y a pas, dit-il, un sujet d'abord clos sur lui-même qui devrait ensuite s'ouvrir au monde. Il y a, dès l'origine, une conscience qui est ouverture, intentionnalité, rapport au monde. Le sujet et le monde ne sont pas deux substances séparées qu'il faudrait ensuite relier. Ils sont les deux pôles d'une même structure intentionnelle.

Voyez ce que cela change pour notre question. La conscience humaine, selon Husserl, est par nature exposée. Elle est ouverte. Elle est traversée. Elle n'a pas de dedans fermé qu'on pourrait protéger. Sa structure même est exposition. Et cette structure n'est pas accidentelle, ce n'est pas un défaut à corriger. C'est ce qui fait que la conscience est conscience. Sans cette ouverture intentionnelle, il n'y aurait pas de conscience du tout.

Cette intuition prépare directement Heidegger. Quand Heidegger dira que le Dasein est essentiellement être-au-monde, il ne fera que radicaliser et ontologiser ce que Husserl avait posé phénoménologiquement. L'homme n'est pas un sujet replié sur lui-même dans une intériorité étanche. Il est ouverture à ce qui n'est pas lui. Et cette ouverture est aussi sa vulnérabilité fondamentale : être ouvert, c'est pouvoir être affecté, pouvoir être déçu, pouvoir être interpellé.

Mais Husserl apporte une autre contribution majeure pour notre question : la thématisation du corps vécu. Dans la tradition philosophique, le corps avait souvent été pensé comme objet, comme machine, comme étendue, comme entrave. Husserl propose une distinction décisive entre le Körper, le corps comme objet physique, et le Leib, le corps vécu, le corps comme je le sens et le mobilise de l'intérieur. Le mot Leib, en allemand, n'a pas vraiment d'équivalent en français. On le traduit parfois par chair, mais cela ne couvre pas tout. Le Leib, c'est le corps que je suis, par opposition au corps que j'ai.

Le corps vécu est ce par quoi je suis au monde. Quand je vois, je vois avec mes yeux, mais mes yeux ne sont pas thématisés comme objets ; ils sont l'instrument même de mon voir. Quand je marche, mes jambes ne sont pas pour moi des objets physiques que je manipulerais ; elles sont la manière dont je suis dans l'espace. Le corps vécu est le pivot autour duquel s'organise tout mon rapport au monde. Et il a une structure phénoménologique propre, distincte de celle d'un objet quelconque.

Cette analyse du corps vécu est capitale pour notre question. Elle dit que ma vulnérabilité physique n'est pas seulement la fragilité d'un objet matériel parmi d'autres. Elle est la vulnérabilité même de mon être-au-monde. Quand mon corps souffre, ce n'est pas un objet qui m'envoie un signal. C'est tout mon rapport au monde qui se trouve affecté. Quand je vieillis, ce n'est pas une machine qui s'use ; c'est ma manière même d'être présent au monde qui se transforme. Quand je suis malade, ce n'est pas seulement une partie de moi qui dysfonctionne ; c'est toute ma présence qui est altérée.

Cette intuition sera reprise et développée par Maurice Merleau-Ponty au milieu du vingtième siècle, dans une phénoménologie de la perception qui mettra le corps propre au cœur de toute philosophie. Le sujet n'est pas une conscience désincarnée qui aurait un corps comme un véhicule. Le sujet est un corps qui pense, qui perçoit, qui agit. Et la vulnérabilité de ce corps est intégralement la vulnérabilité du sujet.

Husserl apporte ainsi une contribution méthodologique et conceptuelle décisive à toute la philosophie qui va suivre sur notre question. Méthodologique, parce qu'il fournit une manière de décrire patiemment l'expérience, en évitant les constructions abstraites. Conceptuelle, parce qu'il pose deux notions, intentionnalité et corps vécu, qui réorientent complètement la pensée du sujet humain.

Notons aussi que Husserl a, dans ses derniers travaux, abordé la question de la Lebenswelt, le monde de la vie, qui désigne le monde concret, vécu, quotidien, dans lequel nous baignons avant toute objectivation scientifique. Et il a soulevé, dans son dernier grand livre La crise des sciences européennes, des questions sur le rapport entre les sciences modernes et le monde vécu humain. Cette inquiétude husserlienne, qui se développe dans le contexte de la montée du nazisme et de l'effondrement des Lumières européennes, est elle-même un témoignage de vulnérabilité historique d'une civilisation qui se croyait avancée et qui se découvre fragile.

Pour conclure, retenez de Husserl ces apports essentiels pour notre question. La conscience humaine est essentiellement intentionnelle, donc essentiellement ouverte, exposée, vulnérable dans sa structure même. Le corps humain est essentiellement Leib, corps vécu, donc le pivot d'une présence au monde dont la fragilité affecte intégralement le sujet. Ces deux thèses sont la base sur laquelle Heidegger va construire son analyse du Dasein, et sur laquelle toute la phénoménologie ultérieure va déployer ses réflexions. Avec Husserl, la philosophie continentale du vingtième siècle prend son tournant. Et ce tournant, en mettant la conscience ouverte et le corps vécu au centre, prépare la grande pensée contemporaine de la vulnérabilité.

intentionnalitéLeibphénoménologie
1927
Marbourg, Fribourg

Heidegger : Sorge, le souci

Martin Heidegger, Être et temps

Pour Heidegger, le Dasein, cet existant que nous sommes, est structurellement souci. Sorge. Pas une émotion parmi d'autres, mais la structure même de notre rapport à l'être. Nous ne sommes pas d'abord des sujets connaissants qui auraient ensuite des soucis : nous sommes constitutivement soucieux. Première grande thèse de la vulnérabilité ontologique radicale.

Nous arrivons au centre de notre saison cinq, et probablement au plus grand pivot philosophique de notre histoire entière de la vulnérabilité. Avec Martin Heidegger et son grand livre Être et temps, publié en mille neuf cent vingt-sept, quelque chose change radicalement. La vulnérabilité n'est plus seulement un attribut humain parmi d'autres, n'est plus seulement un fait existentiel, n'est plus seulement une condition à habiter. Elle devient la structure ontologique même de notre rapport à l'être. Et toute la pensée occidentale, après Heidegger, vivra dans le sillage de cette opération.

Heidegger est né en mille huit cent quatre-vingt-neuf à Messkirch, dans le sud de l'Allemagne. Famille catholique modeste. Études de théologie d'abord, puis de philosophie. Il devient l'assistant de Husserl à Fribourg, puis professeur à Marbourg, puis successeur de Husserl à Fribourg. Carrière brillante. Et puis l'épisode qui hantera toute sa postérité : en mille neuf cent trente-trois, il adhère au parti nazi, devient recteur de l'université de Fribourg, et soutient publiquement le régime. Il prend ses distances assez vite, mais l'engagement reste. Et il ne s'en expliquera jamais vraiment, ce qui pèse sur sa réception jusqu'à aujourd'hui. Il meurt en mille neuf cent soixante-seize. Œuvre immense, controversée, mais incontournable.

Être et temps est son grand livre, écrit alors qu'il est encore l'assistant de Husserl. Le projet est ambitieux : reprendre la question fondamentale de la philosophie, la question du sens de l'être, qu'il considère comme oubliée depuis Platon. Et pour y répondre, il part d'un point de départ inhabituel : analyser l'être de cet étant particulier que nous sommes nous-mêmes, et qu'il appelle le Dasein. Mot allemand qu'on traduit littéralement par être-là, mais qui désigne en fait l'existant humain dans sa singularité ontologique.

Le Dasein, dit Heidegger, n'est pas un objet parmi les objets, une chose parmi les choses. Il est cet étant particulier qui a un rapport à son propre être. Il s'interroge sur ce qu'il est. Il se soucie de lui-même. Il est, dans le langage heideggerien, ontologique par nature, c'est-à-dire qu'il a toujours déjà une compréhension, fût-elle confuse, de ce que signifie être.

Et la structure fondamentale de cet être du Dasein, Heidegger la résume par un seul mot : Sorge. Souci. Le Dasein est essentiellement souci. Pas une émotion passagère parmi d'autres. Pas une humeur particulière. La structure unifiée de tout ce qu'il est. Quand vous êtes là, en train de lire ou d'écouter ce que je dis, vous êtes en souci. Quand vous vous endormez le soir, vous êtes en souci. Quand vous vous occupez de vos affaires, vous êtes en souci. Quand vous oubliez ce souci en vous absorbant dans une distraction, vous êtes encore en souci, par défaut, par fuite. Toute votre existence est souci, dans toutes ses modalités.

Voyez la portée de cette thèse. Heidegger ne dit pas que nous avons des soucis. Il dit que nous sommes souci. Il fait de cette tonalité, qu'on pourrait traduire aussi par souci au sens où l'on parle d'un souci dans la vie, ou plus exactement par cette préoccupation diffuse et constante qui caractérise notre rapport au monde, la structure ontologique même du Dasein.

Et il décompose cette Sorge en trois dimensions principales, qui forment ce qu'il appelle la triade existentiale. Première dimension : le Befindlichkeit, qu'on traduit par disposition affective ou tonalité. C'est le fait que je me trouve toujours déjà dans une certaine humeur, une certaine tonalité émotive, qui colore tout mon rapport au monde. Je peux être joyeux, triste, anxieux, mais je suis toujours dans une tonalité. Je ne suis jamais un esprit pur sans coloration affective. Deuxième dimension : la compréhension, Verstehen. Je projette toujours déjà certains possibles. J'anticipe. Je me précomprends comme pouvant ceci ou cela. La compréhension n'est pas un acte intellectuel séparé. C'est la structure même de ma manière de me rapporter à mes propres possibles. Troisième dimension : la parole, Rede. Je dis le monde, je l'articule, je le déchiffre par le langage. La parole n'est pas un véhicule postérieur à la pensée. Elle est constitutive de la manière dont le monde fait sens pour moi.

Ces trois dimensions, ensemble, constituent la Sorge. Le Dasein est essentiellement disposé affectivement, comprenant ses possibles, et parlant. Et cette structure complexe est ce qui fait qu'il y a, pour le Dasein, un monde. Pas le monde comme totalité d'objets physiques, ce que Heidegger appellerait l'univers ou la nature. Le monde comme contexte de sens, comme horizon dans lequel les choses apparaissent comme étant ceci ou cela, comme valant pour quelque chose, comme renvoyant à d'autres choses.

Pour notre question de la vulnérabilité, l'apport heideggerien est immense. Le Dasein, en tant que Sorge, est essentiellement vulnérable. Mais pas dans le sens accidentel où l'on dirait qu'il peut être blessé. Dans le sens structurel où sa manière même d'être est exposée, ouverte, traversée. La disposition affective fait que je suis toujours déjà affecté, sans pouvoir choisir cette affection. La compréhension fait que je suis toujours déjà projeté vers des possibles, sans pouvoir choisir d'être projeté ou non. La parole fait que je suis toujours déjà dans une articulation langagière du monde, dont je dépends. À tous les niveaux, je suis ouvert, exposé, traversé.

Et cette vulnérabilité ontologique est ce qui rend possible toute vulnérabilité ontique, c'est-à-dire toute vulnérabilité particulière. Si je peux être blessé par tel événement, c'est parce que je suis structurellement disposé affectivement et donc affectable. Si je peux être déçu par tel échec, c'est parce que je suis structurellement projetant et donc capable de manquer mes projets. Si je peux être heurté par tel discours, c'est parce que je suis structurellement parlant et donc traversé par les paroles des autres.

Voyez comment cela change radicalement le paysage. Avant Heidegger, on pensait la vulnérabilité comme un attribut, comme une caractéristique de l'humain. On disait : l'humain est mortel, l'humain est passible, l'humain est dépendant. Tous ces énoncés posaient la vulnérabilité comme un trait parmi d'autres. Avec Heidegger, la vulnérabilité devient structure. Elle est ce qui fait que l'humain est humain. Et donc elle ne peut pas être réduite, surmontée, contournée. Elle est constitutive.

Cette opération heideggerienne est, à mon sens, l'aboutissement de tout ce que nous avons vu jusqu'à présent. Toute la pensée occidentale, depuis les Grecs, cherchait à savoir quelle place donner à la vulnérabilité humaine. Heidegger répond : pas une place. La structure. Et cette réponse change tout. Elle rend impossible toute prétention à l'invulnérabilité, qu'elle soit stoïcienne, ou tout autre. Elle rend caduc le projet d'éliminer la vulnérabilité. Elle invite à autre chose : à habiter authentiquement ce que nous sommes structurellement.

Nous verrons dans les épisodes suivants comment Heidegger développe cette idée à travers les notions de Geworfenheit, être-jeté, et de Sein-zum-Tode, être-pour-la-mort. Ces deux concepts approfondissent encore l'analyse de la Sorge et de la structure ontologique du Dasein. Mais retenez déjà l'essentiel. Avec Heidegger, la vulnérabilité humaine cesse d'être un attribut pour devenir la structure même de notre rapport à l'être. Et cette mutation conceptuelle, qui a l'air d'être un simple déplacement technique, est en réalité une révolution philosophique. Tout ce qui suit en philosophie continentale s'y inscrit.

Notons enfin une chose qu'il faut savoir. Heidegger n'utilise pas le mot vulnérabilité. Ce mot, comme nous l'avons vu, est récent. Il préfère parler d'ouverture, d'exposition, de Sorge, de Geworfenheit, de finitude. Mais ce qu'il pense sous tous ces noms recouvre exactement ce que nous appellerions aujourd'hui notre vulnérabilité ontologique. Et c'est par cette pensée patiente et difficile qu'il a renouvelé le cadre dans lequel toute notre philosophie contemporaine pense notre condition. Levinas, Ricoeur, Foucault, Butler, Marion, tous ces penseurs marcheront dans le sillage heideggerien, même quand ils le critiqueront. Pour conclure, retenez cette grande inversion. Avec Sorge comme structure du Dasein, la vulnérabilité change de statut. Elle n'est plus problème à résoudre. Elle devient point de départ à habiter. Et c'est de là que part toute la pensée contemporaine sur notre question.

SorgeDaseinêtre-au-monde
1927
Marbourg, Fribourg

Heidegger : l'être-jeté

Martin Heidegger, Être et temps

Geworfenheit. Nous sommes jetés dans le monde sans l'avoir choisi. Pas notre naissance, pas notre corps, pas notre langue, pas notre époque. Cette facticité radicale, ce être-jeté, est la première dimension de notre vulnérabilité ontologique. On n'est pas son propre fondement. On est précédé par soi-même, déjà là quand on s'éveille à soi. Vertige philosophique total.

Continuons avec Heidegger, parce qu'il a posé un concept particulièrement précieux pour notre question. Ce concept, c'est la Geworfenheit. Mot allemand qu'on traduit par être-jeté ou facticité. Et il désigne quelque chose de très précis : le fait que nous nous trouvons toujours déjà jetés dans une existence que nous n'avons pas choisie. Cette intuition, qui paraît simple à formuler, a une portée philosophique vertigineuse, et elle approfondit considérablement ce que nous avons vu dans l'épisode précédent sur la Sorge.

Voici la situation. Quand vous prenez conscience de vous-même, à un certain moment de votre vie, vous découvrez quelque chose. Vous découvrez que vous êtes déjà là. Vous êtes déjà né. Vous êtes déjà dans un corps. Vous êtes déjà dans une époque. Vous êtes déjà dans une langue. Vous êtes déjà entouré de certaines personnes. Vous êtes déjà dans certaines circonstances. Et tout cela, vous ne l'avez pas choisi. Vous n'avez pas décidé de naître. Vous n'avez pas choisi vos parents, votre genre, votre couleur de peau, votre langue maternelle, votre tempérament. Tout cela vous a été donné, ou plutôt vous a été imposé, sans que vous ayez eu votre mot à dire.

Heidegger appelle cela la Geworfenheit, l'être-jeté. Et il insiste sur le caractère radical de cette structure. Nous ne sommes pas seulement situés dans des circonstances que nous pourrions, à la limite, modifier. Nous sommes structurellement jetés dans une existence qui nous précède de toutes parts. Notre point de départ n'est pas notre choix. C'est notre subir.

Cette intuition n'est pas entièrement nouvelle dans l'histoire de la philosophie. Le christianisme l'avait formulée à sa manière, en parlant de l'homme comme créature qui n'est pas par soi-même. Le sentiment de dépendance absolue de Schleiermacher disait quelque chose de similaire. Mais Heidegger la radicalise en l'ontologisant et en la libérant de tout cadre théologique. Il ne dit pas que nous sommes jetés par Dieu, ni par une providence quelconque. Il dit simplement que la structure de notre être inclut cette dimension de facticité, ce passé que nous n'avons pas eu, et qui pourtant constitue notre point de départ.

Pour notre question de la vulnérabilité, c'est un apport décisif. Avec la Geworfenheit, Heidegger thématise une dimension de notre fragilité qu'on n'avait jamais aussi bien nommée. Nous sommes vulnérables non seulement parce que nous pouvons être blessés dans le futur. Nous sommes vulnérables aussi parce que nous traînons derrière nous tout un passé que nous n'avons pas voulu, et qui pourtant nous fait ce que nous sommes. Notre condition initiale n'est jamais une condition que nous avons librement choisie. Et donc nous sommes, dès le départ, dans une situation que nous devons assumer sans l'avoir choisie.

Cette intuition est extraordinairement libératrice et inquiétante à la fois. Libératrice, parce qu'elle nous décharge d'une certaine illusion de toute-puissance. Si vous croyez que vous êtes entièrement le produit de vos propres choix, vous portez sur vos épaules une responsabilité écrasante pour tout ce que vous êtes. La Geworfenheit dit : non, vous n'êtes pas votre propre fondement, vous ne vous êtes pas choisi vous-même. Cela vous décharge, en partie, de cette toute-puissance imaginaire.

Mais inquiétante, parce qu'elle vous met devant l'évidence que vous ne maîtrisez pas ce que vous êtes. Tout votre tempérament, vos prédispositions, votre histoire familiale, votre culture, votre langue, vous ont précédé. Vous êtes ce vous-là avant d'avoir pu choisir d'être ce vous-là. Et il vous faut faire avec, sans pouvoir retourner en arrière pour devenir quelqu'un d'autre.

Heidegger insiste sur le fait que la Geworfenheit n'est pas seulement notre passé. Elle est notre présent permanent. À chaque instant, nous sommes encore jetés dans une situation que nous ne maîtrisons pas entièrement. Le corps qui vieillit, l'époque qui change, les rencontres qui surgissent, les événements qui nous frappent, tout cela continue à nous jeter dans des situations que nous n'avons pas voulues. La facticité est une dimension permanente de notre être, pas seulement un point de départ qui serait derrière nous.

Et il insiste sur quelque chose de subtil. La Geworfenheit se révèle particulièrement dans certaines tonalités affectives, ce qu'il appelle des Befindlichkeiten. La plus importante, pour Heidegger, c'est l'angoisse. Quand l'angoisse vous saisit, dit-il, le monde quotidien perd son évidence, les significations familières s'estompent, et vous vous trouvez seul avec votre propre être nu, jeté dans une existence qui n'a pas son fondement en elle-même. Vous touchez à votre Geworfenheit. Vous voyez, brièvement, que vous êtes là, mais sans pouvoir dire pourquoi vous êtes là plutôt que pas du tout.

Cette analyse rejoint Kierkegaard et son angoisse comme vertige de la liberté. Mais Heidegger ajoute une nuance. L'angoisse ne révèle pas seulement la liberté. Elle révèle la liberté comme indissociable de la facticité. Je suis libre, oui, dans la mesure où je peux me rapporter de différentes manières à ce que je suis. Mais je suis libre dans une situation que je n'ai pas choisie. La liberté heideggerienne n'est pas une liberté absolue ex nihilo. C'est une liberté toujours située, conditionnée, jetée.

Pour notre question, cela change l'image de la liberté humaine. Pas la liberté triomphante des Lumières, qui pourrait tout choisir, tout faire, tout dépasser. Une liberté plus modeste, plus tragique, mais peut-être plus authentique. Une liberté qui assume de partir d'un point de départ qui ne lui appartient pas. Une liberté qui se sait conditionnée, sans pour autant être déterminée.

Et Heidegger développe une conséquence éthique importante de cette analyse. Il distingue deux manières d'habiter la Geworfenheit. Une manière inauthentique, qu'il appelle Verfallen, la chute, où l'on se laisse absorber par le quotidien banal, par le on impersonnel, par le bavardage et la curiosité distraite. Dans ce mode inauthentique, on évite de voir sa propre facticité. On se conforme. On suit les modes. On parle comme tout le monde, on pense comme tout le monde, on agit comme tout le monde. On est, dirait Heidegger, dans le Man, l'impersonnel allemand qui désigne le on diffus.

À l'opposé, il y a la manière authentique d'habiter la facticité. Elle commence par la reconnaissance lucide de ce qui m'est donné. J'accepte d'être ce moi-là, jeté dans cette situation-là, à ce moment-là. Et à partir de cette acceptation, j'assume mes possibles propres. Je deviens ce que je peux être, à partir de ce que je suis déjà. Pas un autre, fantasmé. Moi-même, dans ma singularité jetée.

Cette éthique de l'authenticité a quelque chose de très fort. Elle invite à ne pas fuir sa condition. À ne pas s'inventer une vie qui ne serait pas la sienne. À habiter résolument l'existence qu'on a, telle qu'elle est, en y assumant son rôle propre. Ce n'est pas l'amor fati nietzschéen, qui demandait d'aimer ce qui est. C'est plus modeste, mais peut-être plus accessible : prendre en charge ce qui est, en faire quelque chose, l'habiter authentiquement.

Bien sûr, cette analyse heideggerienne a des limites et des ambiguïtés. Le concept d'authenticité, mal interprété, peut devenir prétentieux ou élitiste. Et l'engagement de Heidegger lui-même dans le nazisme jette une ombre sur la valeur éthique de sa pensée. Mais l'intuition de fond reste précieuse. Nous sommes jetés. Nous n'avons pas choisi notre départ. Et toute notre existence se joue dans la manière dont nous habitons cette facticité.

Pour notre question, retenez ceci. La Geworfenheit ajoute à toutes les dimensions de la vulnérabilité que nous avons vues une dimension fondamentale : la vulnérabilité au passé que nous n'avons pas eu, à la facticité qui nous précède, au point de départ que nous n'avons pas choisi. Cette vulnérabilité est constitutive. Elle ne se dépasse pas. Mais elle peut être habitée plus ou moins authentiquement. Et c'est dans cette manière d'habiter que se joue notre liberté véritable. Avec Heidegger, la vulnérabilité humaine acquiert sa pleine dignité philosophique. Et nous verrons dans le prochain épisode comment cette analyse culmine dans la pensée de l'être-pour-la-mort.

Geworfenheitfacticiténaissance
1927
Marbourg, Fribourg

Heidegger : l'être-pour-la-mort

Martin Heidegger, Être et temps

Sein-zum-Tode. Toute notre existence est tendue vers la mort, qui n'est pas un événement à la fin mais une possibilité présente à chaque instant. Reconnaître cette possibilité radicale, ne pas la fuir dans le bavardage et le divertissement, c'est advenir à une existence authentique. La vulnérabilité ultime, prise en charge, devient principe d'authenticité.

Avec le concept de Sein-zum-Tode, l'être-pour-la-mort, nous arrivons au sommet de l'analyse heideggerienne du Dasein. Et c'est sans doute, dans toute la philosophie occidentale, l'analyse la plus profonde et la plus radicale de notre rapport à la mort. Pas la mort comme événement biologique futur. La mort comme structure ontologique présente. Et la prise en charge authentique de cette structure devient, pour Heidegger, le ressort de toute existence accomplie.

Voici l'idée fondamentale. Quand nous pensons habituellement à la mort, nous la pensons comme un événement qui nous attend au bout de notre existence. Quelque part dans le futur, à un moment indéterminé, quelque chose va arriver qui mettra fin à notre vie. Nous savons cela. Nous l'envisageons parfois. Nous essayons de l'éviter le plus longtemps possible. Mais nous la maintenons à distance, comme un événement futur qui ne nous concerne pas vraiment maintenant.

Heidegger conteste cette manière de penser. Pour lui, la mort n'est pas un événement futur. La mort est une possibilité constitutive de notre être présent. À chaque instant de mon existence, je suis un être qui peut mourir. Pas seulement dans le sens où je mourrai un jour. Dans le sens beaucoup plus radical où ma mort est, à chaque instant, une possibilité de mon être. Je suis essentiellement, à chaque instant, mortel.

Cette nuance est subtile mais elle change tout. La mort comme événement futur, on peut l'oublier, la repousser, la fuir dans la routine et le divertissement. La mort comme possibilité présente, on ne peut pas l'éviter, parce qu'elle est constitutive de ce que je suis maintenant. Je suis cet être qui peut mourir, et qui sait qu'il peut mourir, et chez qui cette possibilité travaille en permanence, qu'il en soit ou non conscient.

Heidegger insiste sur le caractère particulier de cette possibilité. La mort, dit-il, n'est pas une possibilité parmi d'autres. C'est la possibilité de l'impossibilité de toutes les possibilités. Quand je meurs, ce n'est pas que je perds telle ou telle possibilité particulière. C'est que toutes mes possibilités s'effondrent en même temps. La mort est donc une possibilité qui supprime toutes les autres. Elle est unique, irréductible, indépassable.

Et elle a une autre caractéristique : elle est rigoureusement individuelle. Personne ne peut mourir à ma place. Personne ne peut prendre sur lui ma mort. Quand un autre meurt, je peux être affecté, je peux pleurer, je peux assister à sa mort, mais sa mort n'est pas ma mort. Et ma mort, quand elle viendra, sera mienne, irréductiblement mienne, sans que personne ne puisse y prendre part. La mort isole. Elle me singularise. Elle me fait être moi-même, sans possible substitution.

Voyez ce que cela donne pour notre question. Heidegger thématise une vulnérabilité absolument radicale : ma mortalité comme structure ontologique. Pas la mort que les autres meurent, qui est extérieure à moi. Ma mort, à venir, présente dans son imminence comme possibilité, et qui est mienne sans appel. Cette vulnérabilité-là est plus profonde que toutes celles que nous avons vues. Elle est mienne, individuante, indépassable.

Mais Heidegger ne s'arrête pas à ce diagnostic. Il propose deux manières de se rapporter à cette structure d'être-pour-la-mort. Une manière inauthentique, qu'il appelle la fuite devant la mort. Et une manière authentique, qu'il appelle l'anticipation résolue de la mort.

La fuite est la posture quotidienne. Dans la vie ordinaire, je m'arrange pour ne pas voir la mort. Je m'occupe. Je me divertis. Je me dis que la mort, c'est pour plus tard, et qu'en attendant il y a tant à faire. Quand quelqu'un de mon entourage meurt, je suis touché brièvement, puis je passe à autre chose. La mort des autres, je peux la traiter comme un fait social, un événement à organiser, un sujet de conversation. Tout cela me permet de maintenir ma propre mort à distance, comme quelque chose qui n'arrive qu'aux autres, ou qui m'arrivera dans un futur si lointain que je peux faire comme s'il ne me concernait pas.

Cette fuite est la modalité quotidienne du Dasein. Heidegger ne la condamne pas brutalement. Il observe simplement qu'elle est inauthentique. Elle nous fait passer à côté de ce que nous sommes vraiment. Elle nous maintient dans une sorte d'oubli de notre propre être. Et cet oubli, à terme, appauvrit notre existence.

À l'opposé, il y a l'anticipation résolue de la mort. Cette anticipation, ce n'est pas se laisser obséder par la pensée morbide de sa propre fin. Ce n'est pas non plus chercher à mourir, ou désirer la mort. C'est tenir présente, en arrière-plan de ma vie, la conscience claire de ma mortalité, et laisser cette conscience colorer toute mon existence présente. À chaque instant, je vis avec la conscience que cet instant est précieux parce qu'il est compté. Je vis avec l'évidence que mes possibles sont limités, que je dois choisir, que je dois m'engager, que je ne peux pas tout faire ni reporter indéfiniment.

Cette anticipation résolue, dit Heidegger, transforme la qualité de l'existence. Elle individualise. Elle responsabilise. Elle libère. Elle me rend authentiquement moi-même, parce que face à ma mort, je ne peux plus me cacher derrière le on impersonnel. Je dois décider de ce que je veux faire de cette vie comptée. Et cette décision est intégralement mienne.

Pour notre question, c'est une étape majeure. Heidegger propose une manière de transformer notre vulnérabilité ultime, notre mortalité, en ressort d'une existence accomplie. Pas en niant la mort. Pas en la fuyant. Pas en la combattant. En la prenant en charge, en l'intégrant comme conscience permanente, en laissant cette conscience colorer toute la vie présente.

Cette intuition rejoint, par d'autres voies, l'amor fati nietzschéen, le memento mori des stoïciens, l'apprentissage de mourir socratique, et même certaines spiritualités orientales du bouddhisme tibétain. Toutes ces traditions, sous des formes diverses, ont reconnu que la conscience claire de la mortalité transforme la qualité de l'existence. Heidegger en donne, au vingtième siècle, la formulation phénoménologique et ontologique la plus rigoureuse.

Notons aussi que pour Heidegger, l'anticipation résolue n'est pas affaire d'élite spirituelle. C'est une possibilité ouverte à tout Dasein, par sa structure même. Tout être humain, parce qu'il est mortel et qu'il le sait, peut accéder à cette modalité authentique. Bien sûr, peu y accèdent vraiment. La plupart restent dans la fuite quotidienne. Mais la possibilité est ontologiquement disponible. C'est l'une des grandes possibilités du Dasein, qui le distingue de l'animal qui meurt sans le savoir.

Pour notre question, c'est précieux. La vulnérabilité ultime de la mortalité n'est pas seulement subie. Elle est aussi, potentiellement, transformée par la conscience résolue. Et cette transformation n'est pas un superflu spirituel. Elle est, pour Heidegger, ce qui distingue l'existence authentique de l'existence inauthentique. Vivre en sachant qu'on mourra, et en intégrant ce savoir, c'est vivre vraiment. Vivre en oubliant qu'on mourra, c'est vivre à côté de soi-même.

Bien sûr, on peut critiquer Heidegger. On peut trouver son éthique de l'authenticité élitiste, ou héroïsante, ou austère. On peut lui reprocher de ne pas avoir suffisamment thématisé la mort des autres, la mort qui nous arrive à travers le décès de ceux que nous aimons. Levinas, comme nous le verrons, prolongera cette critique. Mais l'apport heideggerien reste considérable. Il a thématisé, avec une précision sans précédent, la structure de notre mortalité, et il a montré comment cette structure peut être habitée authentiquement.

Pour conclure, retenez de Heidegger ces trois piliers de notre analyse. La Sorge comme structure ontologique. La Geworfenheit comme dimension de facticité. Le Sein-zum-Tode comme rapport authentique à la mortalité. Ces trois concepts forment la grammaire de la vulnérabilité ontologique heideggerienne. Et tous les philosophes qui viennent après lui sur notre question, qu'ils le suivent ou le critiquent, parleront cette grammaire. C'est sur ce terrain que va se déployer toute la philosophie contemporaine de la vulnérabilité. Et c'est ce que nous allons voir dans les prochains épisodes, avec Sartre, Levinas, Ricoeur, Foucault, et l'éthique du care.

Sein-zum-Todeauthenticitépossibilité
1943
Paris occupé

Sartre : la liberté condamnée et le regard d'autrui

Jean-Paul Sartre, L'être et le néant

Sartre radicalise Heidegger. L'homme est condamné à être libre. Et il découvre sa fragilité particulièrement dans le regard d'autrui, qui le fige, le chosifie, le réduit à un objet. La honte révèle cette structure : je suis livré au jugement de l'autre, qui peut faire de moi ce qu'il veut. Vulnérabilité existentielle qui annonce déjà Levinas et l'éthique du visage.

Avec Jean-Paul Sartre, on entre dans l'existentialisme français du milieu du vingtième siècle. Sartre est sans doute le philosophe le plus célèbre du vingtième siècle, du moins en France. Auteur immense, écrivain, dramaturge, militant politique. Il a marqué profondément la sensibilité de son époque. Et sur notre question de la vulnérabilité, il prolonge Heidegger tout en le déplaçant dans une direction spécifique. Plus précisément, il radicalise l'idée de liberté humaine et il introduit une analyse magistrale du regard d'autrui comme expérience fondamentale de la vulnérabilité subjective.

Sartre est né en mille neuf cent cinq à Paris. Études à l'École normale supérieure, où il rencontre Simone de Beauvoir, qui sera sa compagne intellectuelle de toute une vie. Études à Berlin où il découvre Husserl et Heidegger. Et il publie en mille neuf cent quarante-trois, en pleine occupation, son grand ouvrage philosophique : L'être et le néant. Livre énorme, dense, qui propose une réinterprétation phénoménologique des grandes questions philosophiques classiques. Il continuera ensuite avec une œuvre littéraire considérable, des engagements politiques bruyants, jusqu'à sa mort en mille neuf cent quatre-vingt.

Voici la thèse sartrienne fondamentale, telle qu'elle se développe dans L'être et le néant. Sartre distingue deux modes d'être. L'être-en-soi, qui est celui des choses : massif, plein, sans ouverture, simplement identique à lui-même. Une table est ce qu'elle est. Une pierre est ce qu'elle est. Et puis l'être-pour-soi, qui est celui de la conscience humaine : ouvert, en projet, jamais identique à soi-même, toujours en train de se faire. La conscience humaine n'est pas ce qu'elle est. Elle est constamment en train de se projeter dans des possibles.

De cette analyse, Sartre tire une thèse provocante : l'homme est condamné à être libre. Pas libre comme on l'entend habituellement, comme s'il avait le choix d'être libre ou de ne pas l'être. Libre absolument, sans pouvoir échapper à sa liberté. Parce que sa structure d'être-pour-soi le condamne à se choisir lui-même à chaque instant, sans pouvoir se réfugier dans aucune nature ou essence préalable. Vous voulez être lâche ? Vous choisissez de l'être à chaque acte. Vous voulez être courageux ? Vous choisissez de l'être à chaque acte. Vous ne pouvez pas vous dire : je suis lâche par nature. Cette nature, vous la constituez à chaque instant par vos choix. Pas d'excuse possible. Pas de fuite possible.

Cette thèse est puissante et inquiétante. Elle place la responsabilité humaine à un niveau extrême. Tout ce que vous êtes, vous l'avez choisi, et vous continuez à le choisir. Aucun fatalisme ne tient. Aucun déterminisme ne vous excuse. Vous êtes ce que vous avez fait, et vous serez ce que vous ferez. La liberté sartrienne est totale, et donc terrible.

Mais cette liberté absolue produit aussi son lot d'angoisse. Sartre développe une analyse fine de l'angoisse, qu'il reprend en partie de Kierkegaard et de Heidegger. Quand je prends conscience que je suis libre, vraiment, totalement, je suis pris de vertige. Pas de garde-fou. Pas de nature qui me déterminerait. Je suis face à mes possibles, et je dois choisir. Cette angoisse est, pour Sartre, comme pour Kierkegaard, le vertige de la liberté.

Et il y a une autre dimension. Sartre montre que nous fuyons souvent cette liberté écrasante par ce qu'il appelle la mauvaise foi. La mauvaise foi consiste à se mentir à soi-même sur sa propre liberté. Je me dis que je suis ainsi par nature, que je ne peux pas être autrement, que mon caractère m'est imposé. Tout cela est de la mauvaise foi, parce que ces excuses dissimulent ma liberté constante de choisir autrement. La célèbre analyse du serveur de café qui joue à être serveur de café, dans L'être et le néant, illustre cette mauvaise foi. Il se prend pour son rôle, il s'identifie à lui, pour ne pas avoir à assumer sa liberté de pouvoir être autre chose.

Pour notre question de la vulnérabilité, l'apport sartrien le plus original concerne le regard d'autrui. Sartre y consacre l'une des analyses les plus pénétrantes de son livre. Voici comment elle se déroule.

Imaginez. Vous êtes seul dans un couloir. Vous regardez par le trou de la serrure d'une porte. Vous êtes absorbé dans ce que vous voyez. Vous ne pensez pas à vous-même. Vous êtes pure conscience tournée vers ce que vous regardez. Soudain, vous entendez des pas derrière vous. Quelqu'un arrive. Vous sentez qu'on vous regarde. Et instantanément, tout change. Vous n'êtes plus pure conscience absorbée dans son objet. Vous êtes vu. Vous êtes saisi par le regard de l'autre. Et ce regard fait de vous un objet, un voyeur surpris en train de regarder par une serrure. Vous éprouvez la honte.

Cette analyse est magnifique. Sartre y montre que la rencontre d'autrui n'est pas d'abord une rencontre d'objet à objet, ni même de sujet à sujet abstrait. C'est une expérience où mon être m'est dérobé par un autre, qui me regarde et qui fait de moi quelque chose dans son monde à lui. Avant ce regard, j'étais libre, conscience pure, sujet de mes propres possibles. Le regard d'autrui me chosifie. Je deviens, pour lui, un objet de jugement, de classification, de définition. Et cette transformation, je la subis sans pouvoir la contrôler.

La honte, dit Sartre, est l'expérience par excellence de cette vulnérabilité au regard. Quand je rougis devant quelqu'un, ce n'est pas seulement la prise de conscience d'une faute. C'est, plus fondamentalement, la prise de conscience que je suis vu, que je suis objet pour un autre, que je suis livré à son jugement sans appel. Cette structure de la honte révèle une vulnérabilité que toutes les analyses précédentes avaient touchée sans la nommer aussi précisément.

Et Sartre va plus loin. Cette vulnérabilité au regard d'autrui n'est pas seulement un fait psychologique. Elle est constitutive de notre rapport à autrui. L'autre n'est pas un objet dans mon monde. L'autre est aussi un sujet qui me regarde, qui me constitue comme objet dans son monde à lui. Et donc, entre deux consciences, il y a toujours cette tension : qui regarde ? qui est regardé ? qui est sujet ? qui est objet ? L'enfer, c'est les autres, dira Sartre dans une formule célèbre de Huis clos. Pas parce que les autres seraient méchants. Mais parce que leur regard me chosifie sans cesse, me ravale à l'état d'objet, m'enlève mon être propre.

Cette analyse pessimiste de la relation à autrui sera contestée par d'autres, notamment Levinas, comme nous le verrons. Mais elle pointe quelque chose de réel. Notre vulnérabilité au jugement d'autrui, notre incapacité à empêcher l'autre de nous définir, de nous classer, de nous juger, est une dimension constante de notre existence sociale. Et cette vulnérabilité-là est philosophiquement importante.

Pour notre question, Sartre apporte donc deux contributions majeures. D'abord, il radicalise la liberté humaine au point d'en faire une condamnation absolue, source d'angoisse permanente. Ensuite, il thématise la vulnérabilité au regard d'autrui comme structure fondamentale de notre rapport aux autres. Ces deux analyses dépeignent un humain qui est, paradoxalement, à la fois absolument libre et profondément exposé. Libre dans sa structure ontologique. Exposé dans son existence concrète parmi les autres.

Bien sûr, Sartre a des limites. Sa philosophie peut paraître excessivement individualiste, négligeant les dimensions collectives de l'existence. Sa vision de la relation à autrui est presque exclusivement conflictuelle, ce qui réduit la complexité de l'expérience interpersonnelle. Et son insistance sur la liberté absolue peut aboutir, paradoxalement, à une certaine cécité aux conditions concrètes qui pèsent sur les vies humaines, ce qui sera reproché par les marxistes, les féministes, et plus tard les penseurs du care. Mais l'analyse phénoménologique reste précieuse.

Pour conclure, retenez ces deux apports sartriens. Premièrement, la liberté comme condamnation : être humain, c'est être condamné à choisir, sans excuse possible, à chaque instant. Cette liberté radicale est notre dignité et notre fardeau. Deuxièmement, le regard d'autrui comme expérience fondamentale de vulnérabilité : être humain, c'est être livré au regard des autres, qui peuvent nous chosifier, nous juger, nous définir contre notre gré. Ces deux structures, ensemble, dessinent un sujet humain à la fois souverain et exposé. C'est l'une des grandes contributions du vingtième siècle français à notre question. Et elle continue d'inspirer beaucoup, même quand on la conteste.

libertéregardhonte
1961
Paris

Levinas : le visage qui m'oblige

Emmanuel Levinas, Totalité et infini

Inversion levinassienne. Ce n'est plus seulement ma propre vulnérabilité qui compte, c'est celle de l'autre. Le visage d'autrui, dans sa nudité sans défense, m'interpelle avant tout consentement. Tu ne tueras pas. La vulnérabilité de l'autre m'oblige éthiquement, sans contrat, sans rétribution. Fondation d'une éthique avant l'ontologie.

Avec Emmanuel Levinas, on opère un retournement décisif dans la philosophie contemporaine de la vulnérabilité. Sartre avait pensé l'autre comme regard qui me chosifie, comme menace qui me transforme en objet. Levinas va inverser complètement cette perspective. Pour lui, l'autre n'est pas d'abord un danger pour moi. L'autre est, dans sa vulnérabilité même, ce qui m'appelle éthiquement avant tout consentement. Et le lieu de cet appel, c'est le visage. Cette intuition, qui paraît simple, est l'une des plus profondes du vingtième siècle, et elle ouvre toute une éthique de l'attention à l'autre qui marque encore notre époque.

Levinas est né en mille neuf cent six à Kaunas, en Lituanie, dans une famille juive lituanienne. Il étudie la philosophie à Strasbourg, puis va à Fribourg, où il suit les cours de Husserl et de Heidegger. Il devient en France l'un des introducteurs de la phénoménologie allemande. La guerre arrive. Levinas est mobilisé comme interprète, fait prisonnier, et passe cinq ans dans un camp pour officiers français. Sa famille en Lituanie est exterminée. Cette expérience marque indélébilement sa pensée. Après la guerre, il enseigne à Paris, écrit ses grands ouvrages : Totalité et infini en mille neuf cent soixante et un, Autrement qu'être en mille neuf cent soixante-quatorze. Il meurt en mille neuf cent quatre-vingt-quinze.

Son projet philosophique se construit en grande partie comme un dialogue critique avec Heidegger. Levinas admire profondément Heidegger comme philosophe, mais il considère que sa pensée a un défaut majeur. Pour Heidegger, le rapport fondamental est celui du Dasein à son propre être, à son propre projet, à sa propre mort. L'autre apparaît dans cette pensée, mais de manière subordonnée. Levinas conteste cette priorité. Pour lui, le rapport fondamental n'est pas mon rapport à moi-même. C'est mon rapport à autrui. Et ce rapport précède tous les autres.

Cette inversion est radicale. Toute la philosophie occidentale, dit Levinas, a privilégié l'ontologie, c'est-à-dire la question de l'être. Et dans ce privilège, elle a réduit l'autre à un cas particulier de l'être, un objet parmi d'autres dans le monde. Levinas propose une autre voie. Avant l'ontologie, dit-il, il y a l'éthique. Avant la question de l'être, il y a la question de l'autre. Et toute philosophie qui ne commence pas par là, qui ne place pas l'éthique en première philosophie, manque l'essentiel.

Comment cette éthique première se manifeste-t-elle ? Elle se manifeste dans l'expérience du visage. Le visage, pour Levinas, n'est pas un objet physique parmi d'autres. Ce n'est pas seulement la peau, les yeux, le nez, la bouche. Le visage est cette dimension par laquelle autrui se présente à moi dans une exposition radicale qui m'interpelle. Quand je rencontre un visage humain, quelque chose se passe qui n'a pas d'équivalent dans la rencontre d'aucun objet.

Levinas décrit cette expérience avec une grande précision. Le visage d'autrui apparaît dans sa nudité, dans sa vulnérabilité absolue. C'est un appel à ne pas le détruire. Tu ne tueras pas, dit le visage avant même tout discours. Cette parole muette est inscrite dans la nudité même du visage exposé. Et cet appel m'oblige avant tout consentement. Je n'ai pas choisi d'être éthiquement obligé par autrui. Je le suis, par la simple présence de son visage en face de moi.

Voyez la beauté et la profondeur de cette analyse. Levinas thématise la vulnérabilité non pas comme la mienne, mais comme celle d'autrui qui m'interpelle. Et il en fait le fondement de l'éthique. Pas une éthique rationnelle, qui se déduirait de principes abstraits. Pas une éthique des conséquences, qui calculerait les utilités. Une éthique de l'exposition à la vulnérabilité d'autrui, qui me précède et m'oblige avant que je puisse délibérer.

Cette intuition rejoint, par d'autres voies, l'intuition rousseauiste de la pitié comme sentiment naturel face à la souffrance d'autrui. Mais Levinas la radicalise et l'ontologise. Pour lui, la rencontre du visage n'est pas seulement un fait psychologique, un sentiment qui se déclenche en moi. C'est une structure éthique fondamentale, antérieure à toute psychologie. Le visage d'autrui me constitue comme sujet éthique avant que je sois sujet ontologique. Je suis, à la racine, responsable de l'autre. Et c'est cette responsabilité qui fait de moi un humain.

Pour notre question, c'est un déplacement majeur. Toute l'histoire de la vulnérabilité que nous avons retracée, des Grecs aux modernes, était centrée sur ma propre vulnérabilité. Quelle est ma fragilité ? Comment l'habiter ? Comment la transformer ? Levinas déplace radicalement la question. La question primordiale, dit-il, n'est pas ma vulnérabilité. C'est celle d'autrui. Et la posture éthique fondamentale n'est pas la maîtrise de soi, mais l'attention à l'autre exposé.

Cette inversion a des conséquences politiques et sociales considérables. Elle place l'éthique du soin, de la sollicitude, de l'attention au plus faible, au cœur de la philosophie. Pas comme un complément moral à une philosophie de l'autonomie. Comme le fondement même de toute philosophie sérieuse. Et elle invite à voir, dans toutes les institutions humaines, la trace de cette obligation primordiale à l'autre vulnérable. La justice, la politique, le droit, peuvent être lus comme des tentatives d'organiser cette responsabilité à l'échelle de la société.

Notez aussi un aspect spécifique de la pensée levinassienne. Il y a une dimension de transcendance dans son analyse du visage. Le visage d'autrui, dit Levinas, est une trace de l'infini. Il y a quelque chose en lui qui me dépasse, qui n'est pas réductible à ce que je peux saisir, qui appelle au-delà de ce qui est immédiatement présent. Cette dimension transcendante peut être interprétée religieusement, et Levinas est un penseur juif qui ne sépare pas radicalement la philosophie de sa tradition. Mais elle peut aussi être lue de manière laïque, comme reconnaissance que l'autre déborde toujours ce que je peux en penser.

Cette dimension de transcendance est importante parce qu'elle distingue l'éthique levinassienne d'une simple éthique de la compassion psychologique. Levinas ne dit pas seulement que je dois être gentil avec autrui parce qu'il est fragile. Il dit que la rencontre d'autrui ouvre une dimension irréductible de mon être, où je suis traversé par quelque chose qui me dépasse et qui m'oblige. La vulnérabilité d'autrui n'est pas seulement triste à constater. Elle est porteuse d'une révélation philosophique majeure sur ce que c'est qu'être humain.

Bien sûr, on peut critiquer Levinas. Certains lui reprochent une certaine grandiloquence dans sa manière d'évoquer le visage. D'autres trouvent que sa pensée laisse peu de place à la réciprocité, l'autre étant toujours pensé comme celui qui appelle, et moi comme celui qui répond, ce qui peut produire une dissymétrie excessive. Et le statut de la dimension religieuse de sa pensée, plus précisément juive, fait débat. Mais l'apport reste considérable.

Pour notre question, retenez l'essentiel. Avec Levinas, la vulnérabilité change de centre de gravité. Elle n'est plus seulement la mienne. Elle est d'abord celle d'autrui. Et ce déplacement fonde une éthique nouvelle, qui place l'attention à l'autre exposé au cœur de la philosophie. Cette éthique nourrit aujourd'hui toutes les pensées du soin, du care, des droits des plus vulnérables. Elle nourrit aussi la critique politique de nos sociétés, qui peuvent être évaluées à leur capacité à reconnaître et à protéger les vulnérabilités d'autrui. C'est l'une des grandes contributions du vingtième siècle à notre question. Et nous verrons dans le prochain épisode comment Levinas pousse cette intuition jusqu'à la notion de substitution.

visagevulnérabilitéresponsabilité
1974
Paris

Levinas : l'otage et la substitution

Emmanuel Levinas, Autrement qu'être

Levinas pousse plus loin : je ne suis pas seulement responsable de l'autre, je suis substitué à lui, otage de sa fragilité. La subjectivité éthique n'est pas autonomie, c'est exposition, hospitalité, jusqu'au don de soi. La vulnérabilité de l'autre me constitue comme sujet éthique avant que je sois sujet ontologique. Inversion radicale.

Continuons avec Levinas, parce qu'il a poussé encore plus loin son intuition de la responsabilité à l'autre, dans son deuxième grand ouvrage, Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, publié en mille neuf cent soixante-quatorze. Dans ce livre, plus difficile et plus radical encore que Totalité et infini, Levinas développe une notion qui peut paraître scandaleuse mais qui révèle la profondeur de sa pensée. Cette notion, c'est la substitution. L'idée que je suis, dans ma subjectivité même, substitué à autrui, otage de sa vulnérabilité, responsable même de ce dont je ne suis pas responsable. Notion vertigineuse, qui ouvre l'éthique levinassienne à ses dimensions les plus extrêmes.

Pour comprendre la substitution, il faut revenir à l'analyse du visage que nous avons vue dans le précédent épisode. Le visage d'autrui m'oblige. Il m'appelle à la responsabilité. Tu ne tueras pas. Cette obligation est antérieure à mon consentement. Je suis responsable de l'autre avant même de le savoir, avant même de l'avoir choisi.

Mais Levinas va plus loin. Il ne dit pas seulement que je suis responsable de l'autre. Il dit que cette responsabilité me constitue comme sujet. Avant cette responsabilité, je ne suis pas vraiment un moi. Je suis indéterminé, anonyme, perdu dans ce qu'il appelle l'il y a, cet anonymat impersonnel du fait brut d'exister. C'est la responsabilité envers autrui qui m'individualise, qui fait de moi un moi. Je suis moi-même parce que je suis appelé à répondre de l'autre.

Et cette responsabilité, Levinas la pousse à un degré inouï. Il dit que je suis non seulement responsable de ce que j'ai fait à l'autre, mais aussi de ce qui lui arrive, et même de ce qu'il fait. Je suis responsable de la responsabilité d'autrui. C'est ce qu'il appelle la substitution. Je suis, en quelque sorte, à la place de l'autre, je porte sa vulnérabilité, je suis affecté par sa souffrance comme si elle était la mienne. Pas par sentimentalité. Par structure ontologique. Le moi humain, selon Levinas, est constitutivement substitué à autrui.

Voici une image qui revient souvent chez Levinas pour décrire cette structure : le moi est otage de l'autre. Otage, mot fort. Cela veut dire que je suis pris, retenu, lié à l'autre sans avoir donné mon accord. Je ne suis pas libre de me dégager de cette responsabilité. Je suis fondamentalement engagé à l'autre, même si l'autre n'est pas engagé à moi. La relation est dissymétrique. Je porte la responsabilité de l'autre sans attendre qu'il en porte une pour moi.

Cette analyse est extrême. Elle peut paraître inhumaine, voire dangereuse. Si je suis responsable de ce que l'autre fait, alors je suis culpabilisable sans limite. Si je suis otage de l'autre, alors ma liberté est anéantie sous le poids de cette obligation infinie. Plusieurs critiques de Levinas pointeront ces difficultés.

Mais il faut comprendre ce que Levinas veut vraiment dire. Il ne dit pas que je dois me culpabiliser de tout ce qui se passe dans le monde. Il dit que la structure même de ma subjectivité, à sa racine, est exposition à autrui. Je suis ce moi-là précisément parce que je porte cette responsabilité. Sans elle, je serais anonyme, indéterminé, impersonnel. C'est en répondant à l'appel de l'autre que je deviens vraiment moi-même.

Levinas a aussi une formule qui éclaire cette intuition. Il dit que la subjectivité, c'est l'un-pour-l'autre. Pas l'un face à l'autre, ce qui suggérerait une rencontre entre deux sujets déjà constitués. Pas l'un par l'autre, ce qui suggérerait une dépendance causale. L'un-pour-l'autre. Le moi est, dans sa structure même, orienté vers l'autre, pour l'autre. Cette orientation est constitutive, pas accidentelle.

Pour notre question de la vulnérabilité, cette analyse pousse l'inversion levinassienne à son comble. La vulnérabilité n'est plus seulement, comme dans le précédent épisode, ce qui m'oblige en autrui. Elle est aussi, et fondamentalement, ce que je porte en moi pour autrui. Mon être même est porteur de la vulnérabilité d'autrui, comme si je l'avais en charge, comme si elle était devenue, en partie, la mienne. La distinction nette entre ma vulnérabilité et celle de l'autre s'estompe. Nous sommes liés dans un tissu de responsabilités où ma sensibilité à autrui constitue ma propre subjectivité.

Cette intuition rejoint, par d'autres voies, certaines traditions religieuses. Le christianisme parle de porter les fardeaux les uns des autres, comme le dit Paul dans l'Épître aux Galates. Le judaïsme parle de la solidarité entre tous les fils d'Adam. Et certaines spiritualités orientales, le bouddhisme mahayana en particulier, font du bodhisattva celui qui se dévoue au salut de tous les êtres avant le sien propre. Levinas reformule, dans une langue philosophique laïque, des intuitions très anciennes sur la responsabilité humaine universelle.

Mais il y a chez Levinas une dimension plus radicale encore. Il insiste sur le fait que cette responsabilité est asymétrique. Je suis responsable de l'autre, mais je ne dois pas attendre que l'autre soit responsable de moi. Si j'attends une réciprocité, alors je transforme la responsabilité en contrat, et je manque sa structure éthique première. La responsabilité authentique est gratuite, à fonds perdus, sans calcul de retour.

Cette dissymétrie est troublante mais elle est essentielle pour Levinas. Elle évite que l'éthique se réduise à un échange. Elle garde quelque chose de gratuit, de surabondant, qui dépasse les logiques de réciprocité. Et elle rejoint, sous une forme philosophique, ce que la tradition chrétienne appelle l'agapè, l'amour qui se donne sans attendre.

Pour notre question, cela ouvre une perspective nouvelle. Notre vulnérabilité n'est plus seulement individuelle. Elle est intersubjective, partagée, portée. Et cette partage n'est pas optionnel. Il est constitutif de ce que nous sommes. Refuser de porter la vulnérabilité d'autrui, c'est refuser d'être vraiment humain. Voilà une thèse forte, que la philosophie contemporaine a heritée de Levinas et qui continue de travailler nos sociétés.

Notons aussi un aspect qui rejoint Heidegger. Pour Levinas, comme pour Heidegger, la vulnérabilité est structurelle, pas accidentelle. Mais la structure est complètement différente. Pour Heidegger, la structure est celle de la Sorge, du souci de soi pour soi. Pour Levinas, la structure est celle de la responsabilité de l'un-pour-l'autre. Ces deux structures sont presque antagoniques. Et tout le débat philosophique contemporain sur la subjectivité se joue, en grande partie, dans la tension entre ces deux options.

Pour conclure, retenez de Levinas cette intuition vertigineuse. La subjectivité humaine, à sa racine, est substituée à autrui. Otage de sa vulnérabilité. Responsable de sa responsabilité. Et c'est cette structure de substitution qui fait de nous, vraiment, des sujets. Sans elle, nous serions anonymes, indistincts, perdus dans l'impersonnel. Avec elle, nous sommes des êtres singuliers, appelés, obligés, et donc finalement libres dans le sens le plus fort. C'est l'une des plus belles propositions philosophiques du vingtième siècle. Et elle reste, aujourd'hui, une boussole pour penser ce que nous nous devons les uns aux autres. Pas par contrat. Par structure. Et c'est ce que Levinas, dans son écriture difficile mais sa pensée admirable, nous a légué.

substitutionotageresponsabilité
1960 — 2000
Paris, Chicago

Ricœur : l'homme capable et faillible

Paul Ricœur, L'homme faillible

Ricœur thématise la fragilité comme dimension constitutive de l'homme capable. Nous sommes des êtres capables, oui : capables de parler, d'agir, de raconter, de promettre. Mais cette capacité est essentiellement faillible. Sans faillibilité, pas de vraie capacité. Synthèse subtile qui relie héritage chrétien et tradition phénoménologique.

Avec Paul Ricoeur, on a un autre grand penseur français du vingtième siècle, qui a proposé une synthèse particulièrement riche et équilibrée sur notre question. Ricoeur, ce n'est ni la radicalité heideggerienne, ni l'inversion levinassienne, ni la liberté sartrienne. C'est une pensée patiente, conciliatrice, qui essaie de tenir ensemble plusieurs traditions et de leur faire produire une réflexion juste sur l'humain. Et au centre de sa pensée, il y a une dialectique fondamentale entre capacité et faillibilité. L'homme est capable, oui, mais essentiellement faillible. Et c'est cette articulation qui constitue, pour notre question, l'apport ricoeurien le plus précieux.

Ricoeur est né en mille neuf cent treize à Valence. Orphelin de bonne heure. Études de philosophie, formation protestante influente. Pendant la guerre, il est fait prisonnier en Allemagne, et c'est dans son camp de prisonniers qu'il commence à lire intensivement Husserl et Heidegger. Il enseigne ensuite à Strasbourg, à la Sorbonne, à Nanterre, puis à Chicago. Œuvre considérable, qui traverse plusieurs traditions : phénoménologie husserlienne, herméneutique heideggerienne, psychanalyse, théories du récit, éthique politique. Il meurt en deux mille cinq.

Dès ses premiers livres, dans les années cinquante, Ricoeur s'attelle à une grande question : comment penser le mal moral, et plus largement la condition humaine, en évitant à la fois l'optimisme naïf et le pessimisme désespéré ? Sa réponse se développe en plusieurs étapes, à travers une œuvre patiente. Mais le cœur en est posé tôt, dans un livre publié en mille neuf cent soixante : L'homme faillible. Ce livre, qui fait partie de la grande Philosophie de la volonté, est consacré à montrer comment la faillibilité est constitutive de la condition humaine.

La thèse est subtile. Ricoeur ne dit pas que l'homme est faillible par accident, parce qu'il aurait commis une faute. Il ne dit pas non plus que l'homme est mauvais par nature, ce qui serait du pessimisme excessif. Il dit que l'homme est faillible structurellement, à cause de la disproportion qui le constitue. L'homme est cet être qui est entre la finitude et l'infini, entre le particulier et l'universel, entre le corps situé et la pensée qui s'élève. Et cette tension entre les deux pôles, qui constitue sa grandeur, est aussi ce qui le rend susceptible de faille.

Prenons un exemple. L'homme a un point de vue limité, situé dans un corps, dans une époque, dans une culture. C'est sa finitude. Mais il a aussi la capacité de penser des choses universelles, de juger, de viser la vérité. C'est son ouverture à l'infini. Or ces deux dimensions sont en tension. Mon point de vue limité tend à se prendre pour l'universel. Ma pensée universelle tend à oublier qu'elle s'enracine dans une situation particulière. Et c'est dans cette tension mal gérée que naît la faille morale : juger universellement à partir d'un point de vue limité, oublier ses propres conditions, prendre ses préjugés pour des vérités.

Cette analyse est très fine. Elle dit que la condition humaine est intrinsèquement précaire, non parce qu'elle serait mauvaise, mais parce qu'elle articule des dimensions hétérogènes qui doivent être tenues ensemble sans pouvoir se réduire l'une à l'autre. Et cette précarité n'est pas un défaut à éliminer, c'est notre condition même.

Ricoeur prolongera cette intuition tout au long de son œuvre. Dans les années soixante, il écrira sur le symbolisme du mal, montrant comment toutes les grandes traditions ont essayé de nommer cette faille fondamentale dans des récits mythiques. Dans les années quatre-vingt, il développera sa théorie du récit, montrant comment l'identité humaine se constitue narrativement, dans la mise en intrigue d'une vie qui inclut nécessairement des moments d'échec, de tension, de mal. Et dans les années quatre-vingt-dix, dans Soi-même comme un autre, il proposera une éthique fondée sur la dialectique du soi et de l'autre.

Le concept central de cette éthique est celui d'homme capable. Ricoeur identifie plusieurs grandes capacités humaines : pouvoir parler, pouvoir agir, pouvoir raconter, pouvoir s'imputer, pouvoir promettre. Ces capacités définissent ce que c'est qu'être un sujet humain. Mais et c'est ici que la subtilité ricoeurienne se manifeste, chacune de ces capacités est essentiellement faillible. Je peux parler, mais je peux aussi me taire à tort, mentir, mal comprendre. Je peux agir, mais je peux aussi être empêché, échouer, faire du mal sans le vouloir. Je peux raconter, mais je peux aussi me raconter des histoires, déformer, oublier. Je peux promettre, mais je peux aussi trahir ma promesse, oublier de la tenir, m'en trouver incapable. Chaque capacité a son envers de faillibilité.

Voyez le geste ricoeurien. Il ne sépare pas la capacité et la faillibilité. Il les articule. La capacité humaine est essentiellement faillible. Et la faillibilité humaine ne s'oppose pas à la capacité, elle la conditionne. Sans la possibilité d'échouer, il n'y aurait pas vraiment de capacité. Une capacité parfaite, infaillible, serait celle de Dieu ou des anges, pas celle de l'homme. Etre capable, dans l'horizon humain, c'est être capable et faillible à la fois.

Pour notre question, c'est une articulation précieuse. Elle évite deux écueils symétriques. D'un côté, l'écueil du triomphalisme de la capacité, qui voudrait penser l'homme comme pure puissance et qui finit toujours par mépriser ceux qui n'arrivent pas. De l'autre côté, l'écueil du défaitisme de la faillibilité, qui voudrait penser l'homme comme essentiellement misérable et qui finit toujours par excuser tout. Ricoeur tient les deux. L'homme est capable, et cela mérite respect et confiance. L'homme est faillible, et cela mérite indulgence et patience. Les deux ensemble.

Cette pensée a des implications éthiques importantes. Quand on rencontre quelqu'un, on rencontre un être capable, qui mérite donc d'être traité comme tel, avec ses responsabilités, son potentiel, son pouvoir d'agir. Mais on rencontre aussi un être faillible, qui mérite donc d'être traité avec une certaine douceur, en acceptant qu'il puisse échouer, se tromper, défaillir. Et cette double reconnaissance fonde une éthique qui ne tombe ni dans la dureté ni dans la complaisance.

Ricoeur applique cette analyse à de nombreux domaines. À l'institution juridique, qui doit tenir compte à la fois de la responsabilité humaine et de sa faillibilité. À la pratique pédagogique, qui doit développer les capacités tout en acceptant les échecs. À la vie politique, qui doit confier aux humains des pouvoirs tout en aménageant les dispositifs qui préviennent les abus. Partout, la dialectique de la capacité et de la faillibilité éclaire les institutions et les pratiques humaines.

Pour notre question de la vulnérabilité, cela apporte quelque chose de précieux. La vulnérabilité n'est pas séparée de la capacité. Elles sont les deux faces d'une même condition. L'être capable est nécessairement vulnérable, parce qu'il peut échouer dans ses capacités. Et l'être vulnérable est aussi capable, parce qu'il peut, malgré sa fragilité, agir, promettre, raconter, parler. Cette articulation évite de réduire l'humain soit à une puissance triomphante, soit à une fragilité plaintive. Elle pense un humain en relief, en tension, en équilibre précaire.

Notez aussi un aspect important. Ricoeur, fidèle à sa formation protestante mais en philosophe rigoureux, intègre dans sa pensée la tradition biblique sans pour autant en faire une philosophie confessionnelle. Le concept de faillibilité doit quelque chose à la tradition chrétienne du péché originel et de la fragilitas humana, comme nous avons vu en saison trois. Mais Ricoeur le reformule dans un langage philosophique laïque, accessible à tous. Cette traduction est précieuse, parce qu'elle permet à des intuitions religieuses anciennes de circuler dans la pensée contemporaine sans présupposer la foi de ceux qui la lisent.

Pour conclure, retenez de Ricoeur cette belle articulation. L'homme est capable et faillible. Ces deux dimensions ne s'opposent pas, elles se conditionnent mutuellement. Reconnaître les capacités humaines sans oublier leur faillibilité. Reconnaître la faillibilité humaine sans réduire à elle ce qu'est l'humain. Tenir les deux dans une dialectique vivante, qui permet de penser à la fois la dignité de l'homme et sa vulnérabilité, sans sacrifier l'une à l'autre. C'est l'une des plus belles synthèses philosophiques du vingtième siècle. Et elle reste, aujourd'hui, l'une des manières les plus justes de penser notre condition. Avec Ricoeur, la philosophie contemporaine de la vulnérabilité trouve une expression équilibrée et profonde, qui peut accueillir l'ensemble des intuitions que nous avons rencontrées tout au long de notre parcours.

faillibilitécapacitésoi-même
1981 — 1984
Collège de France

Foucault : le souci de soi

Michel Foucault, L'herméneutique du sujet

À la fin de sa vie, Foucault redécouvre dans le souci de soi antique une pratique qui ne nie pas la vulnérabilité mais la travaille. Pas le souci narcissique du moi moderne. Le souci comme exercice spirituel patient, comme construction de soi par techniques de subjectivation. Pont entre l'antique et le contemporain, anti-cartésien profond.

Avec Michel Foucault, nous abordons une autre figure majeure du vingtième siècle français, mais qui aborde notre question par un chemin inattendu. Foucault, on le connaît d'abord pour ses grandes enquêtes sur la folie, la prison, la sexualité, et plus généralement sur les pouvoirs qui forment les sujets modernes. Dans ces travaux, il apparaît plutôt comme un penseur critique de la subjectivité, qui montre comment nous sommes constitués par des dispositifs de pouvoir-savoir qui nous dépassent. Mais dans ses derniers travaux, à la fin de sa vie, Foucault opère un déplacement qui surprend. Il redécouvre dans la pensée antique une notion qui intéresse directement notre question : le souci de soi. Et ce qu'il dit de cette notion ouvre une perspective précieuse.

Foucault est né en mille neuf cent vingt-six à Poitiers, dans une famille bourgeoise. Études brillantes à l'École normale supérieure, puis carrière de psychologue et de philosophe. Il publie en mille neuf cent soixante et un l'Histoire de la folie à l'âge classique, qui le rend célèbre. Puis Les mots et les choses en mille neuf cent soixante-six, l'Archéologie du savoir, Surveiller et punir en mille neuf cent soixante-quinze, et le premier volume de l'Histoire de la sexualité en mille neuf cent soixante-seize. Tout cela appartient à ce qu'on appelle parfois la phase critique de Foucault, où il analyse les pouvoirs disciplinaires modernes. Et puis, vers mille neuf cent quatre-vingt, son projet bifurque. Il s'intéresse aux antiques. Il donne des cours au Collège de France sur les techniques de soi, sur le souci de soi, sur la parrhèsia. Il publie deux nouveaux volumes de l'Histoire de la sexualité en mille neuf cent quatre-vingt-quatre, peu de temps avant sa mort prématurée, du sida, la même année.

Cette dernière période foucaldienne est particulièrement intéressante pour notre question. Foucault y reprend la tradition antique, depuis Socrate jusqu'aux stoïciens romains, en passant par Platon et les épicuriens, et il y trouve quelque chose qu'il oppose discrètement aux conceptions modernes de la subjectivité. Ce quelque chose, c'est ce qu'il appelle le souci de soi, en grec l'epimeleia heautou.

Voici la thèse foucaldienne. Dans le monde antique, dit-il, le projet philosophique fondamental n'était pas, comme on le croit souvent, la connaissance de soi au sens cartésien. C'était le souci de soi. Connais-toi toi-même, l'inscription delphique, était subordonnée à un précepte plus large : prends soin de toi-même. Et ce souci de soi n'était pas du narcissisme. C'était une pratique patiente de construction de soi, à travers des exercices spirituels, des techniques de soi, des dispositifs de vie quotidienne.

Foucault énumère ces techniques. La méditation du matin, où le sage anticipe les difficultés de la journée. L'examen de conscience du soir, où il revient sur ce qu'il a fait, ce qu'il aurait pu faire autrement. Les lectures choisies, qui nourrissent l'âme. Les correspondances avec un ami philosophique, qui maintiennent la pratique. Les exercices de simplification de la vie, comme jeûner volontairement pour apprendre à se passer du superflu. Les méditations sur la mort, pour intégrer la conscience de la finitude. Toutes ces pratiques constituent ce qu'on peut appeler une culture de soi, dont les Antiques ont été des virtuoses.

Cette culture de soi, dit Foucault, n'a pas survécu à la modernité. La modernité, particulièrement depuis Descartes, a privilégié la connaissance de soi comme savoir, comme accès à des vérités sur soi. Mais elle a perdu la dimension de pratique de soi, de transformation de soi par des exercices. Le sujet moderne est ce sujet qui se connaît, qui se psychanalyse, qui se confesse, qui s'examine. Mais qui se travaille beaucoup moins, comme on travaille une œuvre. Il y a, dans la culture moderne, une carence du souci de soi au sens antique.

Pour notre question, cette redécouverte foucaldienne est précieuse. Elle indique une voie qui n'est ni la maîtrise stoïcienne classique au sens où on l'a parfois caricaturée, ni la simple acceptation passive de sa condition. Une voie qui consiste à travailler patiemment sur soi, par des exercices, pour habiter mieux sa propre vulnérabilité. Pas la dépasser. La travailler. Faire de sa vie une œuvre, comme on fait une œuvre d'art, en mobilisant des techniques précises.

Cette voie a des affinités avec ce que nous avons vu chez Sénèque, Marc Aurèle, et même chez les Pères du désert. Mais Foucault la reformule dans un langage contemporain qui en montre la pertinence pour aujourd'hui. Il dit en substance : nous avons oublié que la philosophie pouvait être une pratique transformatrice, pas seulement une théorie sur le monde. Et nous pourrions, à notre tour, redécouvrir cette dimension. Non pas pour copier les Antiques, mais pour inventer nos propres techniques de soi, adaptées à nos conditions.

Et il y a, chez Foucault, une dimension subversive de cette redécouverte. Il l'oppose subtilement aux disciplines modernes qui formatent les sujets. La psychanalyse, la médecine, l'éducation, le travail social, sont des dispositifs qui produisent une certaine manière d'être soi, souvent normalisée, prévisible, conforme. Le souci de soi antique offre une alternative : une manière de se former soi-même qui ne se laisse pas entièrement déterminer par les institutions. Une certaine autonomie pratique, qui n'est pas la liberté abstraite du sujet kantien, mais une liberté concrète, exercée dans le travail patient sur sa propre existence.

Pour notre question de la vulnérabilité, cela ouvre une perspective intéressante. La vulnérabilité n'est pas seulement à comprendre, à analyser, à thématiser. Elle est aussi à habiter, à travailler, par des pratiques concrètes. Et ces pratiques peuvent être inventées, transmises, perfectionnées. Elles ne sont pas des recettes universelles. Elles sont des outils qui doivent être adaptés à chacun. Mais leur principe est commun : on n'habite pas sa vulnérabilité en pensant à elle. On l'habite en pratiquant des manières d'être qui la prennent en charge.

Notez aussi que Foucault propose une notion qui est proche du souci de soi : la parrhèsia, le dire-vrai. La parrhèsia, dans la tradition antique, c'est cette pratique du discours vrai qui s'expose elle-même au risque de la réaction des autres. Le philosophe qui ose dire la vérité au tyran. Le maître qui ose corriger son disciple. L'ami qui ose dire à son ami ce qu'il ne veut pas entendre. Cette parole vraie, qui s'expose, qui prend des risques, qui n'a pas peur des conséquences, est aussi une forme de souci de soi. Parce que se travailler soi-même suppose aussi de pouvoir dire vrai, à soi-même et aux autres.

Cette dimension de la parrhèsia est précieuse pour notre question. Elle montre que la vulnérabilité ne se réduit pas à la fragilité passive. Elle peut être active, engagée, parlante. Oser dire vrai, c'est s'exposer. C'est se rendre vulnérable au jugement, à la critique, voire à la persécution. Mais c'est aussi une forme d'authenticité qui transforme la vulnérabilité en parole vive. Et cette parole vive est, pour Foucault, l'une des manifestations les plus belles de la liberté humaine.

Pour conclure, retenez de Foucault ces deux apports. Premièrement, la redécouverte du souci de soi comme tradition philosophique pratique, qui propose des techniques de soi pour habiter notre condition. Deuxièmement, la valorisation de la parrhèsia comme dire-vrai courageux qui assume l'exposition. Ces deux notions reformulent, dans un langage contemporain, des intuitions très anciennes. Et elles offrent à notre question de la vulnérabilité des outils pratiques précieux. La vulnérabilité n'est pas seulement objet de théorie. Elle est lieu d'exercices, de pratiques, de paroles. Et c'est dans ces pratiques concrètes que se joue, finalement, ce que nous faisons de notre condition. Foucault, à la fin de sa vie, nous a invités à le redécouvrir. Et cette invitation reste, plus de quarante ans après sa mort, d'une grande actualité.

souci de soiépiméliatechniques
1982 — 1993
Cambridge (Mass.), New York

L'éthique du care : Gilligan et Tronto

Carol Gilligan, Joan Tronto

Avec l'éthique du care, dans les années 1980, la vulnérabilité devient catégorie politique centrale. Pas l'autonomie kantienne du sujet rationnel. Mais la dépendance mutuelle des êtres humains qui se prennent soin les uns des autres. Care comme contre-modèle éthique fondé sur la reconnaissance des vulnérabilités. Origine féministe, portée universelle.

Pour le quatorzième épisode de cette saison, je veux vous présenter un courant philosophique relativement récent, mais qui a profondément transformé la manière de penser notre question. Ce courant, c'est l'éthique du care, qui s'est développé surtout aux États-Unis dans les années mille neuf cent quatre-vingt, à partir des travaux pionniers de la psychologue Carol Gilligan, puis prolongé par la philosophe politique Joan Tronto, et de nombreuses autres figures. Et cette éthique propose un déplacement majeur dans la philosophie morale et politique contemporaine. Elle place la vulnérabilité partagée et la sollicitude mutuelle au centre de la réflexion éthique, en concurrence et en complément des grandes éthiques classiques.

Le point de départ historique, c'est un livre que Carol Gilligan publie en mille neuf cent quatre-vingt-deux : Une voix différente, In a Different Voice. Gilligan était l'élève et la collaboratrice de Lawrence Kohlberg, un psychologue qui avait élaboré une théorie célèbre du développement moral. Selon Kohlberg, le développement moral passe par plusieurs stades, depuis la morale prérationnelle de l'enfant jusqu'à la morale rationnelle de l'adulte capable de raisonner sur des principes universels. Et il avait construit ses échelles surtout en étudiant des garçons.

Or quand on appliquait les échelles de Kohlberg aux filles et aux femmes, on constatait qu'elles atteignaient en général des stades plus bas que les hommes. Conclusion qu'on tirait à l'époque : les femmes ont un développement moral moins accompli que les hommes. Conclusion qui paraît aujourd'hui scandaleuse, et qui paraissait déjà problématique à beaucoup à l'époque. Gilligan se met à étudier la question. Et elle découvre quelque chose : les femmes n'ont pas un développement moral inférieur. Elles ont un développement moral différent. Elles raisonnent moralement selon d'autres critères que ceux que Kohlberg avait privilégiés.

Plus précisément. Là où Kohlberg valorisait le raisonnement abstrait sur des principes universels, à la Kant, Gilligan montre que beaucoup de femmes raisonnent moralement à partir des relations concrètes, des responsabilités envers des personnes particulières, des contextes singuliers. Et ce raisonnement-là, dit Gilligan, n'est pas moins moral. C'est moral autrement. Il y a une voix différente, qui a été marginalisée par la tradition philosophique dominante mais qui mérite d'être entendue.

Cette voix différente, Gilligan l'appelle l'éthique du care, le care en anglais désignant le soin, la sollicitude, l'attention portée à quelqu'un. Et cette éthique se distingue par plusieurs traits. Elle privilégie la relation plutôt que l'autonomie isolée. Elle voit l'humain comme constitutivement dépendant des autres, pas comme un atome indépendant. Elle valorise la responsabilité concrète plutôt que les principes abstraits. Elle prend au sérieux les contextes particuliers, les situations singulières, les histoires individuelles.

Tout cela peut paraître modeste, presque trivial. Mais en réalité, c'est un renversement majeur par rapport à la grande tradition éthique occidentale, qui depuis Kant en particulier, avait valorisé l'autonomie du sujet rationnel comme fondement de la morale. Avec l'éthique du care, on revient à des intuitions qu'on trouvait déjà chez Rousseau avec la pitié, chez Levinas avec l'attention au visage d'autrui, mais qu'on développe ici de manière systématique, et avec une attention particulière aux dimensions politiques et sociales.

C'est ce que va faire Joan Tronto, en particulier dans son livre Un monde vulnérable, publié en mille neuf cent quatre-vingt-treize. Tronto reprend les intuitions de Gilligan et leur donne une portée politique. Elle propose une définition du care qui est devenue classique : le care est une activité caractéristique de l'espèce humaine, qui inclut tout ce que nous faisons pour maintenir, prolonger et réparer notre monde, afin que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde inclut nos corps, nos personnes et notre environnement, que nous cherchons à tisser ensemble dans une trame complexe.

Cette définition est large, volontairement. Elle englobe les soins aux malades, mais aussi l'éducation des enfants, l'entretien des maisons, le soin de l'environnement, et tout ce qui rend possible la vie quotidienne. Tronto distingue plusieurs phases du care : se soucier de, prendre en charge, donner les soins, recevoir les soins, et elle ajoutera plus tard, soigner ensemble. Cette phénoménologie du care permet de penser concrètement ce que cela implique, comment cela s'organise, qui en est responsable.

Et là, Tronto fait une observation politique majeure. Dans nos sociétés modernes, le care est massivement effectué par des femmes, particulièrement par des femmes des classes populaires et issues de l'immigration. Mais il est dévalorisé. Il est peu rémunéré. Il est rendu invisible par rapport aux activités qui passent pour vraiment productives. Cette dévalorisation est un fait politique, qui a des conséquences sur la manière dont nos sociétés traitent leurs membres les plus vulnérables, et qui produit des inégalités systématiques.

L'éthique du care propose donc, à terme, une critique politique. Une société juste serait celle qui valorise le care, qui le reconnaît comme une activité centrale et non périphérique, qui le partage équitablement entre les sexes et les classes, qui le rémunère justement, qui en fait un objet de politique publique. C'est une vision politique différente de celle des libéralismes classiques ou des socialismes traditionnels. C'est une politique du care.

Pour notre question de la vulnérabilité, l'éthique du care apporte plusieurs contributions essentielles.

Première contribution : elle prend au sérieux la vulnérabilité comme catégorie politique et juridique, pas seulement existentielle ou ontologique. Toutes les analyses que nous avons vues précédemment, jusque chez Heidegger et Levinas, étaient surtout philosophiques. L'éthique du care leur donne une dimension pratique et politique. Comment organisons-nous nos sociétés pour répondre aux vulnérabilités concrètes des gens, et particulièrement des plus exposés ?

Deuxième contribution : elle conteste l'idéal moderne de l'autonomie. Pour la tradition kantienne et libérale, l'humain idéal est l'individu autonome, qui se gouverne lui-même, qui décide librement, qui est responsable de ses choix. L'éthique du care ne nie pas cette autonomie, mais elle insiste sur sa limite. Tout humain, à un moment de sa vie au moins, est dépendant. Quand il est enfant. Quand il est malade. Quand il vieillit. Quand il est en situation de précarité. L'autonomie n'est pas une donnée première, c'est un état provisoire et toujours partiel. Nier cette dépendance, c'est nier une dimension essentielle de la condition humaine.

Troisième contribution : elle valorise les compétences relationnelles qui ont été traditionnellement attribuées aux femmes, sans les enfermer pour autant dans cette assignation. Le care n'est pas un attribut féminin par nature. C'est une compétence humaine, qui peut et doit être développée par tous, et qui doit être valorisée socialement, peu importe qui l'exerce. Cette opération est subtile : reconnaître la valeur d'activités historiquement féminines sans pour autant essentialiser le féminin.

Pour notre question, retenez ces déplacements. Avec l'éthique du care, la vulnérabilité humaine cesse d'être seulement objet de philosophie spéculative pour devenir objet de réflexion politique et pratique. Elle cesse d'être pensée seulement à partir de l'individu autonome blessé, pour être pensée à partir des relations de dépendance mutuelle qui tissent les vies humaines. Et elle ouvre la voie à des transformations sociales concrètes, qui consistent à mieux organiser nos sociétés pour répondre à cette vulnérabilité partagée.

Ce mouvement de pensée a connu un essor important au tournant des années deux mille. En France, des philosophes comme Patricia Paperman, Sandra Laugier, Pascale Molinier ont introduit et développé ces réflexions. Et elles continuent aujourd'hui à structurer une bonne partie du débat éthique et politique contemporain, particulièrement autour de la santé, du grand âge, du handicap, de l'éducation, de la précarité.

Pour conclure, retenez de l'éthique du care cette inversion majeure. La vulnérabilité humaine n'est pas une faiblesse de quelques-uns. Elle est notre condition partagée. Et l'éthique commence par la reconnaissance de cette condition, par l'attention attentive aux autres dans leurs vulnérabilités particulières, par le soin patient qui rend la vie habitable. Cette voix différente, longtemps marginalisée, est en train de devenir l'une des voix majeures de la philosophie contemporaine. Et c'est sur elle que nous allons voir, en saison six, comment la vulnérabilité devient une catégorie centrale du politique du vingt et unième siècle.

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Bilan
Synthèse de la saison 5

La vulnérabilité comme nous

Récapitulation

Avec le XXe siècle, la vulnérabilité n'est plus un attribut humain parmi d'autres. Elle devient la structure même de l'existence (Heidegger), la condition de l'éthique (Levinas), la matière de la capacité (Ricœur), le lieu du soin (care). Inversion complète par rapport à toute la tradition antique. La saison 6 verra ces intuitions devenir catégories politiques et juridiques.

Au terme de cette saison sur Heidegger et après, il est temps de tirer le fil et de mesurer ce qui s'est joué. En quinze épisodes, nous avons traversé le vingtième siècle philosophique, depuis Kierkegaard et Nietzsche qui en ont préparé le terrain, jusqu'à l'éthique du care qui en a tiré les conséquences politiques contemporaines. Et nous avons vu se constituer ce qui est peut-être la transformation la plus importante de toute notre histoire de la vulnérabilité. La vulnérabilité, jadis attribut humain parmi d'autres, est devenue, avec le vingtième siècle, la structure même de notre rapport à l'être et le fondement des éthiques les plus profondes.

Récapitulons les étapes.

Kierkegaard avait préparé le mouvement avec son analyse de l'angoisse comme vertige de la liberté, et du désespoir comme maladie structurelle de l'esprit. Pour la première fois, la vulnérabilité humaine était pensée comme dimension constitutive du moi, non comme accident extérieur.

Nietzsche avait, dans un autre style, débusqué les ambiguïtés du retournement chrétien sur la vulnérabilité, en y voyant une opération de ressentiment des faibles contre les forts. Mais il avait aussi proposé l'amor fati, l'amour du destin, comme manière active d'habiter sa condition. Provocation et proposition à la fois.

Husserl avait fourni les outils méthodologiques avec sa phénoménologie. L'intentionnalité comme structure ouverte de la conscience. Le corps vécu comme pivot de notre présence au monde. Ces deux notions reconfiguraient le sujet humain en sujet essentiellement ouvert et incarné.

Heidegger avait opéré la grande transformation. Avec son analyse du Dasein comme Sorge, comme Geworfenheit, comme Sein-zum-Tode, la vulnérabilité devenait la structure ontologique même de notre rapport à l'être. Plus un attribut parmi d'autres. La structure. Et l'authenticité passait par la prise en charge lucide de cette structure, par l'anticipation résolue de notre propre mortalité.

Sartre avait radicalisé la liberté humaine, en faisant de l'homme un être condamné à choisir, sans excuse possible. Et il avait thématisé la vulnérabilité particulière du regard d'autrui, ce regard qui me chosifie et fait de moi un objet dans son monde. Vision pessimiste de la relation à autrui qui pointait pourtant quelque chose de réel.

Levinas avait opéré le retournement éthique. En posant le visage d'autrui comme appel qui m'oblige avant tout consentement, en pensant la subjectivité comme substitution et hospitalité, il avait fait de la vulnérabilité d'autrui le fondement de toute éthique authentique. Inversion radicale par rapport à toute la tradition philosophique précédente.

Ricoeur avait proposé une synthèse équilibrée avec sa dialectique de l'homme capable et faillible. Reconnaître les capacités humaines sans oublier leur faillibilité. Reconnaître la faillibilité humaine sans réduire à elle ce qu'est l'humain. Vision juste qui évite à la fois le triomphalisme et le défaitisme.

Foucault, dans ses derniers travaux, avait redécouvert le souci de soi antique comme pratique de transformation. Pas seulement une théorie sur la vulnérabilité, mais des exercices concrets pour l'habiter. Et il avait valorisé la parrhèsia comme dire-vrai courageux qui s'expose et qui assume cette exposition comme dignité.

L'éthique du care, enfin, avait politisé tout cela. Avec Gilligan et Tronto, la vulnérabilité partagée et la sollicitude mutuelle devenaient le fondement d'une éthique et d'une politique nouvelles. Critique de l'idéal moderne d'autonomie. Reconnaissance des dépendances qui tissent nos vies. Valorisation des activités de soin longtemps invisibilisées.

Que retenir de cet arc considérable ?

Première leçon : avec le vingtième siècle, la vulnérabilité acquiert son plein statut philosophique. Elle n'est plus un sous-thème, un complément à d'autres analyses plus centrales. Elle devient un thème majeur, peut-être le thème majeur de toute la philosophie continentale. Tous les grands penseurs du siècle, sous des formes diverses, l'abordent. Et tous reconnaissent qu'elle est constitutive de la condition humaine, pas accidentelle.

Deuxième leçon : le vingtième siècle a opéré une triple ontologisation, éthisation, et politisation de la vulnérabilité. Ontologisation avec Heidegger, qui en fait la structure de l'être humain. Éthisation avec Levinas, qui en fait le fondement de l'obligation morale. Politisation avec l'éthique du care, qui en fait l'objet d'une réflexion politique nouvelle. Ces trois mouvements vont ensemble et se renforcent mutuellement.

Troisième leçon : ce mouvement contemporain n'est pas une rupture pure avec ce qui précède. Il est plutôt une reformulation, un approfondissement, une explicitation de ce qui avait été préparé par toute la tradition. Les Grecs avaient nommé la constellation. Les chrétiens avaient opéré le retournement. Les modernes avaient développé le sujet exposé. Le vingtième siècle prend tout cela et en tire les conséquences les plus systématiques. C'est une consolidation autant qu'une révolution.

Quatrième leçon : la pensée contemporaine de la vulnérabilité a des dimensions critiques importantes. Critique de l'idéal moderne d'autonomie totale. Critique de l'invulnérabilité comme idéal qui aveugle. Critique des sociétés qui dévalorisent le care et qui produisent des inégalités systématiques. Critique des dispositifs qui normalisent les sujets. Cette dimension critique est essentielle, et elle est aujourd'hui plus pertinente que jamais.

Cinquième leçon, peut-être la plus importante pour notre époque. La pensée contemporaine ouvre vers des transformations pratiques et politiques. Penser la vulnérabilité, ce n'est plus seulement philosopher. C'est aussi inventer des manières d'organiser nos sociétés, nos institutions, nos relations, qui soient à la hauteur de ce que nous avons compris de la condition humaine. La saison six nous montrera comment cette pensée se traduit aujourd'hui dans le droit, dans la bioéthique, dans les politiques publiques. Mais déjà, le mouvement contemporain pose les bases d'une transformation possible.

Maintenant, levons un peu plus la tête, et essayons de voir le paysage d'ensemble. Trois grandes lignées se dessinent dans la pensée contemporaine de la vulnérabilité, et il vaut la peine de les distinguer.

La première lignée, c'est la lignée ontologique, qui part de Heidegger et qui pense la vulnérabilité comme structure de notre rapport à l'être. Elle insiste sur l'authenticité, sur la finitude, sur la prise en charge résolue de ce que nous sommes. Elle a une dimension presque héroïque, malgré les apparences. Elle valorise une certaine lucidité tragique.

La deuxième lignée, c'est la lignée éthique, qui part de Levinas et qui pense la vulnérabilité d'abord comme celle d'autrui qui m'oblige. Elle insiste sur la responsabilité, sur l'attention au visage, sur la substitution. Elle a une dimension presque religieuse, même quand elle est lue de manière laïque. Elle valorise l'altruisme radical.

La troisième lignée, c'est la lignée politique et pratique, qui part de l'éthique du care et qui pense la vulnérabilité comme objet de politique publique et de pratique sociale. Elle insiste sur les institutions, sur les inégalités, sur le partage des tâches de soin. Elle a une dimension presque réformatrice, qui veut transformer concrètement nos sociétés. Elle valorise la solidarité organisée.

Ces trois lignées ne s'opposent pas nécessairement. Elles peuvent se compléter. La meilleure pensée contemporaine essaie de tenir les trois ensemble : lucidité ontologique sur ce que nous sommes, responsabilité éthique envers les autres, engagement politique pour transformer les institutions. C'est ce que nous verrons s'esquisser, à plus grande échelle, dans la saison six.

Pour conclure, gardez cette image. Avec le vingtième siècle, la vulnérabilité est devenue, vraiment, notre nous. Pas seulement un attribut qui me concernerait moi en particulier. Une dimension de ce que nous sommes, comme humains, ensemble. Et cette transformation ouvre des voies que les Anciens ne pouvaient pas voir, des questions qu'ils ne pouvaient pas poser, des engagements qu'ils ne pouvaient pas prendre. Nous sommes les héritiers de toute cette pensée. Et la saison six nous emmènera dans les déploiements les plus contemporains de cet héritage, là où la vulnérabilité devient catégorie juridique, politique, bioéthique, dans le monde qui est le nôtre aujourd'hui.

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