Zénon de Cition : naissance du Portique
Zénon de Cition, fondateur du stoïcisme
Un commerçant phénicien fait naufrage près du Pirée, lit un Socrate dans une librairie, et fonde une école qui durera cinq siècles. Le Portique propose un projet inédit : devenir un sage que rien ne peut atteindre. La vulnérabilité humaine sera la cible à neutraliser, et la raison l'instrument du blindage intérieur. Première grande alternative à l'acceptation grecque classique.
Pour ouvrir cette deuxième saison, je veux vous raconter une histoire. C'est l'histoire d'un commerçant phénicien qui fait naufrage près d'Athènes au tournant du quatrième siècle avant notre ère. Il s'appelle Zénon, il vient d'une cité de Chypre qui s'appelle Cition. Le bateau coule, ses marchandises sont perdues. Il échoue, ruiné, dans la ville d'Athènes qu'il ne connaît pas. Il entre dans une librairie pour passer le temps. Il tombe sur un livre qui rapporte les paroles de Socrate. Il lit. Et il décide, à cet instant, de tout reprendre à zéro et de devenir philosophe. Il a perdu toute sa fortune, et il dira plus tard que c'est le meilleur naufrage qui pouvait lui arriver.
Voilà comment, selon la tradition, naît le stoïcisme. Zénon va fonder à Athènes une école qui se réunira sous un portique, en grec stoa, et c'est ce mot qui donnera son nom à toute la doctrine. Le stoïcisme va durer cinq siècles. Il va se transmettre de maître à élève, de la Grèce hellénistique jusqu'à la Rome impériale. Il va devenir, à un moment, la philosophie quasi officielle de l'élite romaine. Et il porte, dès sa fondation, une intuition centrale qui va nous occuper toute cette saison : la vulnérabilité humaine n'est pas une fatalité à subir, c'est un problème à résoudre.
Et c'est là, voyez-vous, le grand écart avec la pensée grecque classique. Socrate, Platon, Aristote avaient regardé la vulnérabilité en face, l'avaient analysée, lui avaient cherché des manières de composer avec. Mais aucun n'avait sérieusement promis qu'on pouvait s'en débarrasser. Zénon, lui, propose un projet plus ambitieux et presque scandaleux. Il dit, en substance : oui, on peut. Il existe un état où l'homme n'est plus à la merci de ce qui lui arrive. Cet état est accessible, à condition de suivre une discipline rigoureuse. Et l'homme qui aura atteint cet état, on l'appellera le sage. Le sage stoïcien, le rare, le presque introuvable, sera celui qui aura conquis l'invulnérabilité intérieure.
Comment ? Sur quel principe ? Voici l'idée fondatrice. Les stoïciens font une distinction qui paraît simple mais qui est la clé de tout. Les choses du monde extérieur, dans leur cours, ne dépendent pas de nous. La maladie, la mort, la pauvreté, la mauvaise réputation, les actions des autres, le climat, le hasard, tout cela nous traverse sans que nous puissions vraiment l'éviter ou le contrôler. Mais ce qui dépend de nous, intégralement, ce sont nos jugements sur ces choses. La maladie m'atteint, c'est un fait extérieur. Mais qu'elle soit pour moi un malheur, ça, c'est mon jugement. Et mon jugement, lui, je peux le changer. Le travail philosophique, ce sera donc de retirer notre vulnérabilité de la sphère des événements extérieurs, sur lesquels nous n'avons pas de prise, pour la concentrer dans la sphère du jugement, sur lequel nous en avons.
Cette idée a un nom dans la doctrine stoïcienne. On l'appelle l'apatheia, qu'il ne faut pas traduire par apathie au sens moderne, c'est-à-dire indifférence morne. L'apatheia stoïcienne, c'est l'absence de passions au sens des perturbations involontaires. Le sage n'est pas froid, il n'est pas insensible au monde. Il est libre de ce mécanisme où l'événement extérieur provoque en lui une perturbation interne qu'il ne maîtrise pas. Le sage continue à voir le monde, à éprouver les choses, mais il n'est plus jeté hors de lui-même par elles. Il reste lui-même au milieu de tout.
L'autre concept clé, c'est le logos. Les stoïciens reprennent ce mot grec, qui veut dire à la fois discours, raison, ordre, et ils en font la trame même du cosmos. L'univers est rationnel, ordonné, divin. Le sage est celui qui a réuni sa propre raison avec le logos universel. Vivre selon le logos, c'est vivre en accord avec l'ordre des choses tel qu'il est. Quand un événement difficile arrive, il fait partie du logos. Le sage l'accepte non parce qu'il est résigné, mais parce qu'il comprend qu'il y a une logique du tout dont il est lui-même une partie. Refuser ce qui arrive, c'est se mettre en porte-à-faux par rapport à la rationalité même du monde.
Maintenant, prenez bien la mesure du basculement par rapport à la Grèce classique. Aristote nous disait : nous sommes des êtres affectables, et c'est très bien, faisons-en quelque chose de bon. La vulnérabilité fait partie de notre nature, on ne s'en débarrasse pas, on l'habite avec mesure. Zénon dit : non, nous pouvons faire mieux. Nous pouvons retirer la vulnérabilité de l'extérieur et la concentrer dans l'intérieur, là où nous sommes maîtres. C'est une promesse beaucoup plus radicale. Et c'est une promesse qui va séduire les Romains précisément parce qu'elle convient à des êtres engagés dans le monde, exposés au pouvoir, à la guerre, à la perte, et qui ont besoin d'une discipline qui leur permette de tenir.
Mais cette promesse, est-elle tenable ? C'est la grande question qui va traverser cinq siècles de stoïcisme et qu'on va creuser tout au long de cette saison. Le sage parfait existe-t-il vraiment, ou n'est-il qu'un idéal régulateur ? Que se passe-t-il quand on est touché malgré tout dans son intériorité, par exemple par la mort d'un enfant ou par la torture ? La forteresse stoïcienne tient-elle jusqu'au bout ? Les stoïciens eux-mêmes vont nuancer. Sénèque écrira que même le sage frémit quand un bruit soudain l'effraie, mais qu'il ne reste pas dans la frayeur. Marc Aurèle reconnaîtra ses propres faiblesses presque à chaque page de ses carnets. La doctrine est une visée plus qu'un état acquis.
N'empêche, la visée est claire et révolutionnaire. Pour la première fois dans la pensée occidentale, quelqu'un dit explicitement : on n'est pas obligé de subir notre vulnérabilité. On peut la combattre, la réduire, presque la dissoudre par le travail intérieur. C'est l'inverse exact de la posture chrétienne qui viendra ensuite, où il faudra au contraire accueillir sa faiblesse comme le lieu de la grâce. Entre la forteresse stoïcienne et la kénose chrétienne, vous avez deux des plus grandes réponses occidentales à notre question. Et il faudra penser longuement avec les deux pour comprendre où nous en sommes aujourd'hui.
Voilà. Zénon, le naufragé devenu sage, fonde une école pour cinq cents ans. La promesse est simple et radicale : l'homme peut devenir invulnérable, à condition de transférer sa vulnérabilité de la sphère extérieure à la sphère intérieure, et de discipliner cette dernière jusqu'au bout. Les prochains épisodes vont voir cette doctrine se développer, se transmettre, se confronter à la réalité, dans des figures comme Épictète, Sénèque, Marc Aurèle. Et nous verrons aussi ce que les épicuriens, à la même époque, proposaient comme alternative tout aussi puissante. La saison s'ouvre, et elle s'ouvre sur le plus ambitieux des projets philosophiques antiques.
Épictète : ce qui dépend de nous
Épictète, ancien esclave devenu maître
Esclave puis affranchi, boiteux, exilé, Épictète propose dans son Manuel la formule fondatrice du stoïcisme : il y a ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas. Le corps, les biens, la réputation, la vie même n'en dépendent pas. Seuls nos jugements et nos désirs en dépendent. Reculer la vulnérabilité dans la seule sphère où nous sommes maîtres : voilà la révolution stoïcienne.
Si vous deviez retenir une seule formule du stoïcisme, ce serait celle d'Épictète. Et cette formule tient en une phrase : il y a des choses qui dépendent de nous et il y a des choses qui n'en dépendent pas. Toute la sagesse stoïcienne, dans toute sa profondeur et toute sa difficulté, peut se ramener à cette distinction. Et il est frappant que cette formule, qui structure encore aujourd'hui une bonne partie de notre culture pratique, vienne d'un homme qui avait toutes les raisons de la prendre au sérieux. Parce qu'Épictète, à la différence de Sénèque ou de Marc Aurèle, n'était ni riche ni puissant. Il a été esclave.
Il est né vers le milieu du premier siècle, dans la province romaine de Phrygie. Très jeune, il est vendu comme esclave et envoyé à Rome, dans la maison d'un affranchi de Néron qui s'appelle Épaphrodite. Il a probablement été maltraité. Une tradition rapporte qu'un jour son maître lui tordait la jambe pour s'amuser, et qu'Épictète, sans cesser de discuter calmement, lui aurait dit : si tu continues, tu vas la casser. Le maître a continué. Et Épictète, quand la jambe a craqué, aurait simplement dit : je te l'avais dit. Anecdote sans doute apocryphe, mais elle dit quelque chose de la légende du personnage. Il est devenu boiteux à vie. Et il a fini par être affranchi, vers la trentaine.
Une fois libre, Épictète étudie la philosophie auprès du stoïcien Musonius Rufus. Puis il devient lui-même maître. Il enseigne d'abord à Rome, jusqu'à ce que l'empereur Domitien expulse tous les philosophes vers l'an quatre-vingt-quinze. Épictète se réfugie alors à Nicopolis, sur la côte ouest de la Grèce, et il y enseigne pendant des décennies. Il n'écrit rien. Comme Socrate, il préfère parler. C'est un de ses élèves, Arrien, qui transcrira ses leçons et qui en tirera deux textes que nous lisons encore : les Entretiens et le Manuel.
Le Manuel commence par cette phrase qui pose tout : parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n'en dépendent pas. Et Épictète énumère. Ce qui dépend de nous, c'est notre opinion, notre désir, notre aversion, en un mot tout ce qui est notre œuvre propre. Ce qui ne dépend pas de nous, c'est notre corps, nos biens, notre réputation, les dignités, en un mot tout ce qui n'est pas notre œuvre propre. Et il conclut : ce qui dépend de nous est libre par nature, sans entrave, tandis que ce qui ne dépend pas de nous est faible, esclave, sujet à entrave et étranger.
Lisez bien la liste. Ce qui ne dépend pas de nous, dit Épictète, c'est le corps. C'est-à-dire la santé, la maladie, la beauté, la vieillesse, la mort. Ce sont les biens, c'est-à-dire la richesse, les possessions, le confort. Ce sont les dignités, c'est-à-dire le rang social, le pouvoir, les honneurs. C'est la réputation, c'est-à-dire ce que les autres pensent de nous. C'est, en gros, à peu près tout ce qu'un homme ordinaire passe sa vie à essayer de contrôler. Et Épictète vient nous dire : tout cela, en réalité, ne dépend pas de toi. Tu peux faire des efforts pour rester en bonne santé, oui, mais la maladie peut te frapper malgré tout. Tu peux travailler dur pour gagner ta vie, oui, mais une catastrophe peut tout emporter. Tu peux soigner ton image, oui, mais la calomnie peut te détruire. Le contrôle réel que tu as sur ces choses est minime, presque illusoire.
Et alors ? Alors, dit Épictète, il faut faire le partage. Cesser de mettre son énergie, son désir, ses espoirs dans ces choses qui ne dépendent pas de nous. Parce que c'est là, dans cet investissement mal placé, que naît toute la souffrance humaine. Je souffre parce que j'avais désiré la santé et que je suis malade. Je souffre parce que j'avais désiré la richesse et que je suis pauvre. Je souffre parce que j'avais désiré être aimé et que je suis méprisé. Si je n'avais pas placé mon désir dans ces choses fragiles, leur perte ne me toucherait pas comme elle me touche. Vous voyez le raisonnement.
Mais alors où placer mon désir ? Sur ce qui dépend de moi. Et qu'est-ce qui dépend de moi ? Mes jugements, mes choix intérieurs, mes représentations. Ce qu'Épictète appelle la proairesis, la faculté de choix. Voilà, dit-il, le seul domaine où tu es vraiment maître. Là, et nulle part ailleurs. Cultive ce domaine. Travaille tes jugements. Apprends à voir les choses telles qu'elles sont vraiment, pas telles que tu voudrais qu'elles soient. Et tu deviendras inattaquable, parce que personne ne peut t'enlever ce qui dépend uniquement de toi.
Cette doctrine paraît dure, presque inhumaine. On dirait qu'elle nous demande de devenir indifférents à ce que nous aimons. En réalité, et c'est important, Épictète ne demande pas l'indifférence. Il demande la lucidité. Tu peux aimer ta femme, mais souviens-toi qu'elle est mortelle. Tu peux aimer ton enfant, mais souviens-toi qu'il est mortel. Aime-les pleinement, oui. Mais en sachant que tu pourras les perdre. Comme cela, le jour où tu les perdras, tu ne diras pas : on m'a volé ce qui m'appartenait. Tu diras : ce qui m'avait été prêté m'est repris. Différence fondamentale d'attitude, qui change toute la qualité d'une vie.
Et il y a une autre chose qu'il faut comprendre. Quand Épictète dit que le corps ne dépend pas de nous, il dit la vérité littérale, brute, qu'il sait par expérience. Il a été esclave, son corps a été torturé, sa jambe a été cassée, il est boiteux à vie. Toutes les protestations philosophiques du monde n'auraient rien changé à cela. Il sait, dans sa chair, que le corps est à la merci des autres et des circonstances. Mais il sait aussi que pendant qu'on torturait son corps, son intériorité, elle, est restée libre. Personne n'a pu lui enlever la capacité de juger calmement ce qui lui arrivait. Cette intériorité-là, le maître ne pouvait pas y entrer. Et c'est cette expérience qui donne à sa philosophie toute son autorité. Épictète ne parle pas de l'extérieur. Il parle depuis l'intérieur d'une situation où la doctrine était vitale.
Maintenant, du point de vue de notre question sur la vulnérabilité, voyez ce que cela signifie. Épictète ne nie pas la vulnérabilité du corps, des biens, de la réputation. Il la reconnaît pleinement, plus que personne. Il dit seulement : cette vulnérabilité-là n'est pas la mienne. Elle est la vulnérabilité de ce qui en moi n'est pas vraiment moi. Mon vrai moi, ma proairesis, mon pouvoir de choisir comment je vais juger les choses, ça, ce n'est pas vulnérable. C'est inviolable. C'est l'ultime forteresse intérieure que personne ne peut prendre.
Cette posture a quelque chose d'admirable et quelque chose de discutable. Admirable parce qu'elle nous redonne du pouvoir là où on croyait n'en avoir aucun. Discutable parce qu'elle suppose un découpage de l'âme et du corps qui n'est peut-être pas tenable. Suis-je vraiment, comme l'imagine Épictète, séparable de mon corps, de mes liens, de mes circonstances ? Tout l'enjeu de la philosophie post-stoïcienne, du christianisme à Heidegger en passant par Levinas, sera de questionner ce découpage. Mais en attendant, l'invitation d'Épictète reste. Et elle reste, vingt siècles après, étonnamment vivante. Faire le partage entre ce qui dépend de moi et ce qui n'en dépend pas. Cesser d'épuiser ma vie à vouloir contrôler ce qui m'échappe. Cultiver ce qui m'appartient en propre. Voilà le programme. Voilà la révolution stoïcienne dans sa formulation la plus pure.
Sénèque : consoler la fragilité
Sénèque, philosophe et conseiller de Néron
Précepteur de Néron, riche et puissant, Sénèque sait que la fortune peut tout retirer. Ses Consolations, écrites pour des amis frappés par le deuil, ne nient jamais la douleur : elles enseignent à l'habiter. Sa Lettres à Lucilius esquisse une discipline quotidienne. Et sa mort, sereine et discutante, héritière de Socrate, montre que la vulnérabilité ultime peut elle aussi être travaillée.
Avec Sénèque, le stoïcisme change d'air. On est à Rome, au premier siècle de notre ère. On n'est plus chez le maître affranchi qui enseigne à des étudiants modestes. On est chez l'homme le plus puissant de l'empire après l'empereur lui-même. Sénèque est riche, célèbre, écouté, et il finira précepteur puis ministre du jeune Néron. Et c'est lui, justement, qui va écrire les pages les plus émouvantes et les plus pratiques du stoïcisme romain. Parce que lui sait, du dedans, ce que c'est que d'être exposé à la fortune. Quand on a tout, on a aussi tout à perdre. Et Sénèque, à la fin, perdra tout. Mais nous y reviendrons.
D'abord, qui est-il. Lucius Annaeus Seneca est né en Espagne vers l'an quatre, juste avant la mort d'Auguste. Il vient d'une famille de notables. Il vient à Rome jeune, étudie, fait carrière dans la rhétorique et la politique. Sa vie est mouvementée. Il connaît la faveur impériale sous Caligula, puis la disgrâce et l'exil sur l'île de Corse sous Claude. Huit ans d'exil. Puis le rappel, l'ascension fulgurante, le préceptorat de Néron, le pouvoir au sommet, et finalement la chute, l'ordre de se suicider, en l'an soixante-cinq. Une vie qui a connu toutes les variations de fortune que les stoïciens prennent comme exemple. Et de cette vie, il a tiré une œuvre dont la moitié au moins est consacrée à enseigner comment supporter ce que la fortune nous fait.
Trois genres principaux dans son œuvre. Les Consolations, écrites pour des proches qui ont perdu un être cher. Les Dialogues philosophiques, qui exposent des thèses stoïciennes. Et les Lettres à Lucilius, sans doute son chef-d'œuvre, une longue correspondance qui constitue presque une école de sagesse en cent vingt-quatre épîtres. Dans tous ces textes, vous trouvez le même fil. Comment vivre dans un monde où tout peut s'effondrer ? Comment penser la mort ? Comment supporter les revers ? Comment ne pas devenir le jouet de ses propres passions ? Sénèque ne donne pas de réponses doctrinales sèches. Il raconte, il illustre, il argumente, il rapproche son lecteur de l'expérience commune. C'est de la philosophie incarnée, vivante, presque parlée.
Prenons la Consolation à Marcia. Marcia a perdu son fils il y a trois ans. Trois ans, et elle est toujours dans le deuil le plus profond. Elle ne sort plus, ne reçoit plus, vit comme si la vie s'était arrêtée. Sénèque lui écrit. Mais notez bien le ton. Il ne lui dit pas : ce n'est rien, oublie, fais-toi une raison. Il commence par reconnaître pleinement l'ampleur de la blessure. Il dit, en substance : je sais combien ta peine est grande. Je sais que la perte d'un enfant est ce qu'il y a de plus difficile à supporter. Je ne viens pas te dire que tu as tort de souffrir. Je viens te demander si tu veux bien examiner ta souffrance avec moi.
Et il propose une méthode. Imagine, lui dit-il, qu'avant que ton fils soit né, on t'avait offert un cadeau exceptionnel mais avec une condition : il te serait retiré au bout de tant d'années. Aurais-tu refusé le cadeau ? Évidemment non. Tu aurais accepté avec gratitude, sachant que ce serait passager. Eh bien, c'est exactement ce qui s'est passé. Ton fils ne t'a jamais été donné définitivement. Il t'a été prêté pour le temps qu'il a vécu. Aujourd'hui ce temps est écoulé. Ce que tu pleures, ce n'est pas la perte d'un dû. C'est l'achèvement d'un don dont la limite était dans la nature même.
Cette démarche n'efface pas la peine, et Sénèque ne prétend pas l'effacer. Elle propose de la cadrer autrement. Au lieu de vivre la mort de l'enfant comme un vol scandaleux, la vivre comme l'expiration naturelle d'un prêt précieux. La différence d'attitude est considérable. L'une enferme dans la révolte. L'autre ouvre vers la gratitude qui survit à la perte.
Toute la philosophie consolatrice de Sénèque tient dans ce mouvement. Reconnaître la blessure. Refuser de la nier, parce que la nier la fait pourrir à l'intérieur. Mais l'examiner, la replacer, la travailler. Et surtout, surtout, anticiper. Ce qui m'a frappé tardivement et qui me détruit aujourd'hui, j'aurais pu y penser plus tôt. Si j'avais médité régulièrement sur le fait que ceux que j'aime sont mortels, le jour de la perte n'aurait pas été ce séisme. Il aurait été un événement attendu, et donc partiellement intégré. C'est ce que les stoïciens appellent la praemeditatio futurorum malorum, la pré-méditation des maux à venir. Pratique fondamentale du stoïcisme, et qui paraît morbide mais ne l'est pas du tout. Penser à l'avance ce qui peut arriver de pire, non pas pour s'angoisser, mais pour s'y préparer, pour le désamorcer.
Sénèque écrit aussi, à Lucilius, des choses comme : chaque jour, prends quelque chose qui te console contre la pauvreté. Mange peu. Couche-toi à la dure. Vois si tu peux vivre simplement. Tu découvriras que tu peux supporter beaucoup plus que tu ne croyais. Et le jour où la pauvreté viendra vraiment, elle ne te trouvera pas démuni. Tu auras déjà fait le test. C'est de l'entraînement à la vulnérabilité, presque sportif. On muscle son âme à supporter ce qui n'est pas encore arrivé mais peut arriver.
Et puis il y a la mort de Sénèque, qui couronne tout. En l'an soixante-cinq, Néron, son ancien élève, soupçonne Sénèque d'avoir trempé dans la conjuration de Pison. Le verdict est sans appel : ordre de se suicider. Sénèque a soixante-neuf ans. Il reçoit l'ordre calmement. Il convoque ses amis, leur fait un discours sur la vertu, refuse de leur laisser des biens matériels et leur lègue son exemple. Puis il s'ouvre les veines. Le sang ne coule pas assez vite, à cause de son grand âge. Il s'ouvre les chevilles. Toujours pas assez. Il prend de la ciguë comme Socrate, sans effet. Il finit dans un bain chaud, où la chaleur dissout les caillots, et il meurt enfin, après des heures de discussion sereine avec ses proches. Tacite raconte la scène dans ses Annales. C'est l'une des morts philosophiques les plus célèbres de l'Antiquité, et elle s'inscrit explicitement dans le sillage de Socrate.
Que retenir pour notre question ? Sénèque incarne une version du stoïcisme moins doctrinale que celle d'Épictète, plus pratique, plus humaine. Il ne nie jamais la difficulté. Il sait que la vie blesse. Il sait que les pertes laissent des cicatrices. Mais il propose une discipline pour les habiter. Anticipation des maux. Reconnaissance de la blessure. Recadrage du jugement. Et finalement, acceptation de ce qui ne peut être changé. Cette posture est moins triomphante que celle du sage absolu de la théorie stoïcienne. Sénèque sait qu'il n'est pas un sage. Il s'y achemine. Il s'exerce. Et il invite Lucilius, et nous avec, à nous exercer aussi.
Sa version du stoïcisme est sans doute la plus accessible et la plus utile à des modernes. Elle ne demande pas de devenir invulnérable. Elle demande de cesser d'être surpris par sa vulnérabilité. Subtile différence, mais essentielle. Et c'est sans doute pour cela que Sénèque est resté lu, médité, cité, jusqu'à aujourd'hui, bien au-delà des cercles spécialisés. Sa parole console encore. Et il aurait sans doute aimé cette permanence : un texte écrit pour des Romains du premier siècle, qui aide encore au vingt et unième à supporter ce qui doit l'être.
Marc Aurèle : la forteresse intérieure
Marc Aurèle, empereur philosophe
L'empereur le plus puissant du monde se parle à lui-même en grec, dans des carnets qu'il n'a jamais voulu publier. Pensées pour moi-même. Il sait qu'il est mortel, exposé, traversé. Il se rappelle chaque matin la vanité du pouvoir et l'imminence de la mort. C'est la version la plus pure du stoïcisme appliqué : la forteresse intérieure que personne ne peut prendre, parce qu'elle n'est faite que de l'attention au moment présent.
Imaginez la scène. Nous sommes vers l'an cent soixante-dix. Un homme se trouve sur le front, dans un camp militaire au bord du Danube, à la lisière de l'empire romain. Il commande les armées. Il est l'empereur des Romains, le maître du monde connu. Il s'appelle Marc Aurèle. Et le soir, après les affaires du jour, à la lueur d'une lampe à huile, il écrit. Pas des lettres officielles, pas des décrets. Il écrit pour lui seul, en grec, dans des carnets qu'il n'a jamais voulu publier et qui auraient pu disparaître sans laisser de trace. Mais ils ont survécu. Et ce qu'on lit dedans, c'est l'un des textes les plus émouvants de toute la philosophie antique. Le titre que la postérité lui a donné, ce sont les Pensées pour moi-même.
Marc Aurèle est né à Rome en cent vingt et un. Il est adopté très jeune par l'empereur Antonin le Pieux, qui lui-même avait été désigné par Hadrien. Le système d'adoption au sommet de l'empire romain est, à cette époque, un système d'excellence. Marc Aurèle reçoit la meilleure éducation imaginable. Il est formé à la rhétorique, au droit, et surtout à la philosophie stoïcienne par d'excellents maîtres. À quarante ans, il devient empereur. Et il va régner dix-neuf ans, jusqu'à sa mort en cent quatre-vingts. Dix-neuf ans difficiles : épidémie, guerres aux frontières, trahisons, deuils personnels. Il aurait pu choisir de jouir de son pouvoir absolu. Il a choisi, jusqu'au bout, d'essayer d'être un homme bon dans une fonction écrasante. Et les Pensées sont l'instrument quotidien de cet effort.
C'est ça qu'il faut comprendre du livre. Ce ne sont pas des considérations théoriques. C'est un exercice. Marc Aurèle se parle à lui-même pour ne pas se perdre. Il se rappelle, jour après jour, ce qu'il sait et qu'il a tendance à oublier. Que tout est éphémère. Que le pouvoir est une illusion. Que la mort approche. Que les autres hommes ont leurs raisons d'agir comme ils agissent. Que la colère est inutile. Que la plainte est sans dignité. Que seul l'instant présent dépend vraiment de lui. Et il revient sur ces mêmes thèmes, encore et encore, comme on retravaille un texte qu'on doit savoir par cœur.
Quelques exemples. Au début du livre I, il fait la liste de tout ce qu'il doit aux gens qui l'ont formé. Pas une liste de complaisance. Une vraie liste précise. À tel maître il doit d'avoir appris à ne pas se laisser distraire. À tel autre la rigueur dans le travail. À sa mère, la piété. À son père adoptif, la mesure dans le pouvoir. Et ainsi de suite, sur des pages. C'est sa manière de s'ancrer dans une lignée, de se rappeler qu'il n'est pas seul, qu'il continue quelque chose de plus grand que lui. Geste profondément humble pour le maître du monde.
Puis viennent les méditations proprement dites. Et là, sur presque chaque page, vous trouvez le memento mori, le souviens-toi que tu vas mourir. Pas par morbidité. Par hygiène philosophique. Marc Aurèle sait que la conscience de la mort est ce qui empêche de prendre les choses trop au sérieux. Si dans cinquante ans tu seras poussière, comme tous les empereurs avant toi, et comme tous les enfants qui jouent là dehors, alors qu'est-ce qui mérite vraiment de t'agiter aujourd'hui ? La perspective de la mort relativise tout, et cette relativisation est libératrice. Elle empêche l'orgueil, la colère, la fixation sur l'inessentiel.
Autre thème récurrent : l'hêgemonikon. C'est le terme stoïcien qui désigne la partie directrice de l'âme, le commandement intérieur, le siège du jugement. Marc Aurèle revient sans cesse à cela. C'est là qu'il faut se tenir. Là, dans ce point central qui est l'âme jugeante. Tout ce qui vient du dehors et même tout ce qui vient des autres parties de moi-même, le corps, les humeurs, les rêves, tout cela peut être agité, peut être troublé. Mais l'hêgemonikon, lui, peut rester calme. Il peut, parce qu'il dépend uniquement de moi. C'est cela la fameuse forteresse intérieure, l'expression qui résumera plus tard tout le stoïcisme dans la culture populaire. Marc Aurèle l'écrit littéralement quelque part : tu as une forteresse intérieure. Réfugie-toi dedans aussi souvent que tu peux.
Cette forteresse a quelque chose de paradoxal. Elle n'est pas un repli. Marc Aurèle n'invite pas du tout à se couper du monde. Au contraire. Il appelle à servir le bien commun, à exercer son devoir, à se réjouir d'appartenir à la communauté humaine. Mais il invite à le faire depuis cet ancrage intérieur qui ne se laisse pas emporter par le tumulte. Tu juges les affaires, tu commandes les armées, tu vis avec les hommes, oui. Mais pas comme un homme paniqué qui court dans tous les sens. Comme un homme qui revient sans cesse à son centre, et qui, depuis ce centre, peut affronter calmement la complexité.
Maintenant, la chose la plus émouvante, à mon sens, c'est la dimension d'aveu qui traverse le livre. Marc Aurèle n'écrit pas en sage accompli. Il écrit en homme qui essaie. Il se reprend, il s'excuse à lui-même de ses faiblesses, il reconnaît qu'il a été irrité ce matin, qu'il a manqué de patience, qu'il s'est trop laissé toucher par une critique injuste. Et chaque fois il se ressaisit, se remet en marche. C'est l'opposé du stoïcien glacé de la caricature. C'est un homme vulnérable qui sait qu'il l'est et qui, précisément à cause de cela, travaille sans relâche à ne pas se laisser submerger.
Il y a aussi des passages d'une grande mélancolie cosmique. Marc Aurèle regarde le ciel et voit les étoiles. Il pense aux civilisations passées, aux empereurs avant lui, qui ont tous disparu. Il pense aux générations futures, qui auront oublié son nom. Et il en tire non pas du désespoir mais une sorte de paix. Si tout passe, alors ne te crispe pas sur ce qui passera. Sois plein de l'instant, parce que l'instant est tout ce que tu as. Cette mélancolie sereine, presque bouddhiste pour des oreilles modernes, est l'une des marques de son livre.
Pour notre question sur la vulnérabilité, Marc Aurèle est sans doute le stoïcien le plus complet. Il incarne toutes les dimensions de la doctrine. La distinction de ce qui dépend de moi et de ce qui n'en dépend pas, héritée d'Épictète qu'il a lu attentivement. La pratique consolatrice, hérité de Sénèque. Et l'effort quotidien sur soi, qui n'est pas la possession sereine du sage mais la lutte permanente pour le devenir. Marc Aurèle ne nous présente pas un état acquis. Il nous montre un chantier permanent. Et c'est sans doute pour cela qu'il continue à parler à tant de lecteurs aujourd'hui. Parce qu'il ressemble à ce que nous sommes : non pas des sages mais des hommes qui essaient.
La forteresse intérieure n'est donc pas une promesse de paix garantie. C'est un travail. Un lieu vers lequel revenir. Une discipline d'attention. Et Marc Aurèle, l'empereur de tout, vous montre par son exemple qu'aucune fonction, aucune fortune, aucune circonstance n'exempte de ce travail. Tout homme, où qu'il soit, doit construire et reconstruire chaque jour sa propre intériorité. La vulnérabilité extérieure est partout. La forteresse intérieure se mérite. Voilà la leçon stoïcienne dans sa version la plus mûre. Et c'est avec cette image, l'empereur qui se parle seul dans sa tente sous les étoiles du Danube, qu'on peut clore la partie strictement stoïcienne de notre saison.
Apatheia : la passion comme erreur de jugement
Chrysippe, Zénon, héritage stoïcien
Pour les stoïciens, les passions ne sont pas des accidents irrationnels qui nous traversent malgré nous. Ce sont des jugements erronés. La colère est un faux jugement sur l'offense. La peur est un faux jugement sur le danger. Donc on peut s'en débarrasser par la rectification du jugement. L'apatheia n'est pas l'insensibilité brute : c'est la liberté retrouvée d'un esprit qui ne se laisse plus piéger par ses propres errements.
Pour bien comprendre le projet stoïcien, il faut s'arrêter sur la notion qui en est le cœur théorique et en même temps la cible pratique. Cette notion, c'est l'apatheia. Et il faut commencer par la défendre contre ce qu'on en a fait. Parce que le mot, en passant en français, est devenu apathie, qui désigne dans notre langue moderne un état d'indifférence morne, une absence de réaction, presque une dépression. Or l'apatheia stoïcienne n'a rien à voir avec ça. Elle est tout l'inverse. Elle est l'état le plus vif, le plus lucide, le plus libre qu'un être humain puisse atteindre. C'est un mot positif, presque triomphant, dans la langue grecque du Portique.
Décomposons. Apatheia, c'est l'absence (a-) de pathos (souvenez-vous, ce mot dont on a parlé en saison un : ce qui me traverse, ce que je subis, ce qui m'affecte). Donc apatheia veut dire absence de ce qui me traverse. Pas absence d'émotion en général, mais absence de ces perturbations involontaires qui me jettent hors de moi-même. Le sage stoïcien continue à voir, à entendre, à éprouver. Mais il n'est plus, comme l'homme commun, secoué de l'intérieur par chaque événement extérieur. Il n'est plus le jouet de ses propres mouvements affectifs. Voilà l'idée.
Et comment y arrive-t-on ? C'est ici que les stoïciens, et en particulier Chrysippe, ont proposé une analyse vraiment originale. Voici leur thèse, qui est presque révolutionnaire pour l'époque. Les passions ne sont pas des forces irrationnelles qui viendraient bousculer la raison de l'extérieur. Les passions sont elles-mêmes des jugements. Ce sont des jugements faux, mais des jugements quand même. Quand je suis en colère, ce n'est pas qu'une force noire m'a saisi. C'est que j'ai jugé, peut-être très vite, presque inconsciemment, que telle action de telle personne était une offense. Si je n'avais pas porté ce jugement, je ne serais pas en colère. La colère est l'effet d'un jugement, pas une force séparée.
Vous voyez la conséquence ? Si les passions sont des jugements, alors elles peuvent être corrigées par le travail sur les jugements. Si je peux apprendre à juger autrement la même situation, je n'éprouverai plus la passion qui correspondait à l'ancien jugement. La colère, la peur, la jalousie, la tristesse, tout cela peut être démonté par l'examen critique des jugements qui les sous-tendent. Et ce démontage, c'est précisément le travail philosophique stoïcien. La doctrine n'est pas spéculation, elle est analyse psychologique constante au service d'une libération.
Prenons un exemple. Tu reçois une lettre de quelqu'un qui te critique injustement. Tu te sens monter en toi la colère, l'envie de répondre, la rancœur. Le stoïcien te demande de t'arrêter à ce moment précis. Avant de céder à la passion, examine ton jugement. Pourquoi cette critique te touche-t-elle ? Parce que tu juges qu'elle est injuste, c'est entendu. Mais pourquoi son injustice te touche-t-elle ? Parce que tu juges, sans le formuler, qu'il est important que les autres pensent bien de toi. Or, te dit le stoïcien, ce dernier jugement est faux. La réputation, comme nous l'a appris Épictète, ne dépend pas de toi. Si tu cesses de juger important ce qui ne dépend pas de toi, la critique perd son pouvoir sur toi. Tu ne deviens pas indifférent à la justice. Tu deviens libre de cette mécanique qui te livrait pieds et poings liés aux humeurs des autres.
Cette analyse est subtile. Elle n'invite pas à supprimer les jugements. Elle invite à les passer au crible. Tous les jugements ne sont pas faux. Mais beaucoup de jugements implicites qui produisent nos passions sont en fait inexacts si on les examine. Et l'examen lent, patient, répété, finit par déraciner les jugements faux et par installer des jugements vrais qui ne produisent plus de passions perturbatrices. Voilà comment l'apatheia se construit. Pas par anesthésie, mais par éducation du jugement.
Il y a un autre point essentiel. Les stoïciens, contrairement à ce qu'on dit souvent, n'enseignent pas qu'il faut être insensible. Ils enseignent qu'il faut être bien sensible. Ils distinguent les pathē, les passions au sens fort, qui sont les perturbations dont il faut se libérer, et les eupatheiai, les bonnes affections, qui restent ouvertes au sage. Le sage stoïcien peut éprouver de la joie, mais ce sera une joie raisonnable, non perturbatrice. Il peut éprouver de la sollicitude pour autrui, une bonne disposition envers ses amis, un attachement à sa cité. Il y a tout un répertoire affectif qui reste compatible avec l'apatheia. Ce que la doctrine exclut, ce sont seulement les mouvements affectifs qui désorganisent l'âme et qui reposent sur des jugements faux.
Maintenant, pour notre question sur la vulnérabilité, cette analyse a une portée considérable. Le stoïcien dit en substance : ta vulnérabilité aux événements extérieurs est inéliminable, c'est vrai. La maladie te frappera, la perte te visitera, le sort sera capricieux. Mais ta vulnérabilité affective, elle, n'est pas dans le même registre. Elle dépend largement de jugements que tu portes sur les événements. Et ces jugements, tu peux les changer. Donc ta vulnérabilité affective, contrairement à la vulnérabilité physique, est en partie sous ton contrôle. C'est dans cette partie-là que la philosophie peut intervenir.
Et c'est précisément là que se joue la grandeur et la fragilité du projet stoïcien. Sa grandeur, c'est qu'il libère un espace réel de travail intérieur. Beaucoup de souffrances effectivement viennent de jugements mal posés, et on peut effectivement les réduire en révisant ces jugements. La psychologie contemporaine, dans sa branche cognitive et comportementale, s'inspire largement de cette intuition. Toutes les thérapies cognitives qui apprennent à identifier les pensées automatiques et à les questionner doivent quelque chose aux stoïciens.
Mais la fragilité du projet, c'est qu'il sous-estime peut-être la part de notre vulnérabilité qui n'est pas réductible à des jugements. Quand un parent perd un enfant, est-ce vraiment seulement une question de jugement ? Y a-t-il un travail intellectuel qui pourrait dissoudre cette douleur ? La plupart d'entre nous penserait que non. Il y a quelque chose dans la souffrance humaine qui n'est pas qu'un raisonnement, qui touche au corps même, à l'attachement vital, et que la rectification du jugement ne peut pas effacer. Le christianisme, sur ce point, fera une critique implicite forte du stoïcisme. Il dira en substance : non, la vulnérabilité ne se dissout pas par le travail du jugement seul. Elle demande à être accueillie, traversée, peut-être transfigurée, mais pas niée par le raisonnement.
Pour autant, l'apatheia reste une visée. Elle n'est pas un état que la plupart d'entre nous atteindra jamais pleinement. Les stoïciens eux-mêmes le savent. Ils disent que le sage parfait est rare, peut-être unique, peut-être inexistant. Mais que travailler dans la direction de l'apatheia, même sans jamais y parvenir totalement, est déjà un immense bénéfice. Une apatheia partielle est mille fois plus libre qu'une vie passive et agitée. C'est pour cela que la doctrine reste opératoire, même pour qui n'y croit pas pleinement comme idéal accessible.
Voilà donc le cœur du projet stoïcien. L'apatheia, l'absence de passions perturbatrices, obtenue par le travail patient sur les jugements qui produisent ces passions. C'est une thérapie de l'âme par l'analyse de ses propres processus cognitifs. Vingt et un siècles plus tard, nous vivons encore en bonne partie de cette intuition. Et la question reste ouverte : jusqu'où peut-on aller dans cette direction sans perdre quelque chose d'essentiel de notre humanité affective ? Le christianisme va répondre par un déplacement radical. Mais avant lui, l'autre grande école hellénistique, l'épicurisme, va proposer une voie différente. On la verra dans les épisodes suivants.
Épicure : la mort n'est rien pour nous
Épicure, Lettre à Ménécée
Contemporain de Zénon, Épicure prend l'autre route. Plutôt que de blinder l'âme contre ce qui arrive, accepter pleinement la finitude. La fameuse formule de la Lettre à Ménécée : la mort n'est rien pour nous, car quand elle est là nous ne sommes plus, et quand nous sommes là elle n'est pas. Un argument logique pour désamorcer la peur ultime, et donc libérer la vie présente.
Pendant que Zénon enseigne sous son portique, à quelques rues de là, dans un jardin, un autre maître propose à ses élèves une philosophie radicalement différente. Il s'appelle Épicure. Il a fondé son école vers la même époque, à la fin du quatrième siècle avant notre ère. Et bien que les deux écoles aient été contemporaines et aient parlé du même monde aux mêmes gens, elles ont divergé sur presque tout. Là où le stoïcien voulait blinder l'âme, l'épicurien préfère apprivoiser la condition mortelle. Là où le stoïcien cherchait le sage invulnérable, l'épicurien cultive le bonheur tranquille à hauteur d'homme.
Épicure est né à Samos en trois cent quarante et un avant notre ère. Il a vécu modestement. Il a acheté un jardin aux portes d'Athènes et y a installé sa communauté. Le Jardin, c'est son école. Et elle est très différente du Portique. Les femmes y sont admises. Les esclaves aussi. C'est un lieu d'amitié plus que d'enseignement austère. On y vit ensemble simplement, on y mange ce qu'il y a, on discute, on rit. Et de cette pratique commune émerge une doctrine.
La doctrine épicurienne tient en quatre propositions que la tradition a appelées le tetrapharmakon, le quadruple remède. Première proposition : les dieux ne sont pas à craindre. Deuxième : la mort n'est rien pour nous. Troisième : le bonheur est facile à atteindre. Quatrième : la douleur est facile à supporter. Quatre médicaments contre les quatre grandes angoisses humaines. C'est volontairement simple, presque slogan, parce qu'Épicure veut que ces vérités soient retenues par tous, pas réservées à une élite érudite.
Concentrons-nous sur la deuxième proposition, qui est sans doute la plus célèbre et la plus discutée. La mort n'est rien pour nous. Cette formule est développée dans la Lettre à Ménécée, court texte programmatique qu'Épicure adresse à un disciple. Et l'argument est d'une simplicité redoutable. Voici comment il fonctionne. Tant que je suis vivant, je n'ai pas affaire à la mort. La mort n'est pas un événement de ma vie, parce qu'elle marque précisément la fin de ma vie. Et quand je suis mort, je ne suis plus là pour avoir affaire à elle. Donc la mort, à proprement parler, ne me concerne jamais. Elle est toujours soit avant soit après, jamais avec moi. Et puisqu'elle ne me concerne jamais, je n'ai aucune raison de la craindre.
Cet argument paraît un sophisme. On a envie de répondre : oui, mais j'anticipe ma mort. Et c'est cette anticipation qui m'angoisse, pas la mort elle-même. Et c'est vrai. Mais Épicure répondrait que cette anticipation est précisément ce qu'il veut désamorcer. L'angoisse de la mort, dit-il, ne tient pas à la mort elle-même, qui est un non-événement. Elle tient à des représentations fausses que nous avons sur ce qui suit la mort. La peur d'être jugé, la peur de la souffrance posthume, la peur de l'inconnu. Or, dit Épicure, après la mort il n'y a rien. L'âme, comme le corps, est composée d'atomes qui se dispersent. Il n'y a personne pour souffrir ou être jugé. Il n'y a pas de souffrance possible après la mort, parce qu'il n'y a plus de sujet pour la ressentir. Donc l'angoisse est sans objet.
Cette physique atomiste est centrale dans le dispositif épicurien. Le monde est fait d'atomes et de vide. C'est tout. Pas de providence divine qui surveillerait nos actes. Pas d'enfer ni de paradis. Pas de châtiment cosmique. Les dieux existent peut-être, mais ils habitent dans les intermondes et ne s'occupent pas de nous. Cette image du monde, débarrassée des terreurs religieuses, est censée libérer l'esprit. Une fois qu'on a compris que ni les dieux ni la mort ne vont nous tomber dessus pour nous punir, on peut respirer. On peut habiter pleinement le temps qui nous est donné.
Et ce temps, qu'en faire ? Pas le bonheur tonitruant, l'orgie, le plaisir extrême. Épicure a souvent été caricaturé en philosophe de la débauche, et c'est exactement le contraire de ce qu'il enseignait. Le plaisir véritable, pour lui, c'est l'absence de douleur et de trouble. Quand on a mangé à sa faim, qu'on n'a plus mal au ventre, qu'on est entouré d'amis et qu'on n'a pas peur, on a déjà presque tout ce qui fait le bonheur. Il appelle cet état le katastêma, l'état stable. C'est un plaisir calme, durable, qui ne demande pas de surenchère permanente. Et il est, dit Épicure, accessible à très peu de frais. Vivre simplement, manger frugalement, fuir l'ambition politique, cultiver l'amitié. Voilà le programme.
Cette philosophie a une relation très particulière à la vulnérabilité. Elle ne propose pas, comme le stoïcisme, de s'en débarrasser par le travail sur le jugement. Elle propose plutôt de la nettoyer. De la nettoyer des superstitions qui la rendaient insupportable. De la replacer dans une physique sereine où elle redevient un fait de la nature, comme le vieillissement des feuilles ou la chute des fruits. Une fois nettoyée, la vulnérabilité reste, mais elle n'est plus terrifiante. On meurt, oui, mais sans drame cosmique. On souffre parfois, oui, mais brièvement et sans menace éternelle. La condition humaine, recadrée dans cette physique, devient supportable.
L'attitude épicurienne devant la mort a inspiré beaucoup de réflexions dans la tradition occidentale. Spinoza, des siècles plus tard, dira que l'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie. Cette formule est presque épicurienne. Montaigne, au seizième siècle, fera de la mort une habituation tranquille, par fréquentation régulière. Lui-même est largement épicurien. Et bien plus tard, le philosophe analytique Thomas Nagel reprendra l'argument d'Épicure pour discuter ce qu'on appelle aujourd'hui le harm of death, le tort que cause la mort, en montrant ses limites mais aussi sa force.
Maintenant, est-ce que l'argument d'Épicure marche vraiment ? À mon sens, il marche en partie. Il désamorce effectivement les terreurs métaphysiques de l'au-delà. Pour quelqu'un qui aurait vraiment intériorisé que la mort est un pur non-événement, certaines peurs disparaissent. Mais il ne désamorce pas tout. Il y a, dans l'idée de notre propre disparition, quelque chose qui résiste à l'argument. Quelque chose qui tient peut-être à notre attachement vital à ce que nous sommes, à ceux que nous aimons, à ce que nous laisserons inachevé. Cette résistance, Épicure la voit peut-être moins bien que les stoïciens ou les chrétiens. Mais il en propose un traitement intéressant : oubliez la mort comme événement personnel, concentrez-vous sur la vie pendant qu'elle dure, et cultivez les conditions du bonheur tranquille.
Pour notre question, l'épicurisme ouvre une voie qu'on n'avait pas vue jusque-là. Plutôt que de se battre contre la vulnérabilité, on l'accepte, on la limite à ce qu'elle est, et on cultive parallèlement les biens qui résistent. L'amitié, la pensée, la simplicité, le présent. C'est une philosophie de la finitude apprivoisée. Et c'est sans doute, dans toute l'Antiquité, la posture la plus douce, la plus humaine peut-être, sur notre question. Pas l'invulnérabilité stoïcienne, qui peut sembler trop ambitieuse. Pas la béatitude chrétienne des faibles, qui viendra plus tard et changera tout. Quelque chose entre les deux, qui dit : la vie est courte, exposée, parfois douloureuse. Vivons-la avec intelligence, sans nous raconter d'histoires, et avec autant de tranquillité que possible.
Lucrèce : la finitude apprivoisée
Lucrèce, De rerum natura
Le grand poème épicurien latin déploie en six livres une vision du monde sans dieux et sans peur. Tout est atomes et vide. L'âme aussi. Donc rien à craindre après la mort. Lucrèce ne nie pas la souffrance, il la replace dans une physique générale qui ôte aux choses leur charge terrifiante. La vulnérabilité reste, mais elle est nettoyée des superstitions qui la rendaient insupportable.
Pour que l'épicurisme survive et passe en Occident, il fallait qu'un grand poète latin le mette en vers. Et c'est ce qu'a fait Lucrèce, au premier siècle avant notre ère, dans un poème immense, le De rerum natura, sur la nature des choses. Six livres, plus de sept mille vers, un texte halluciné de précision et de beauté, qui dépose comme un sédiment toute la doctrine épicurienne dans une langue latine encore en train de s'inventer pour la philosophie. Sans ce poème, nous aurions perdu une part énorme de la pensée d'Épicure. Et ce que Lucrèce ajoute à Épicure, c'est une intensité poétique qui rend la doctrine vivante, presque émotive, là où le maître grec restait souvent froidement argumentatif.
On sait peu de chose sur Lucrèce. Il a vécu au temps de César, dans une Rome agitée. Saint Jérôme, plusieurs siècles plus tard, racontera qu'il serait devenu fou à cause d'un philtre d'amour et qu'il se serait suicidé. C'est probablement une légende chrétienne pour discréditer un poète païen. Ce qui est sûr, c'est qu'il est mort jeune, vers quarante-cinq ans, peut-être en cinquante-cinq avant notre ère, et que son poème, inachevé, a été publié par Cicéron, qui ne partageait pas du tout sa philosophie mais reconnaissait son génie. Cicéron a fait là un service inestimable à la postérité.
De quoi parle le De rerum natura ? Comme le titre l'indique : de la nature des choses. C'est-à-dire de la physique du monde tel que les épicuriens le pensent. Tout est fait d'atomes et de vide. Les atomes tombent éternellement dans le vide, et de temps en temps ils dévient légèrement, ce que Lucrèce appelle le clinamen, et c'est cette déviation qui permet aux atomes de se rencontrer, de s'agglomérer, de former des choses. Tous les corps, tous les vivants, vous, moi, sont des agglomérations temporaires d'atomes. Quand nous mourons, les atomes se dispersent. Aucun esprit, aucune âme, ne subsiste indépendamment. Le monde lui-même est mortel. Notre Terre, notre soleil, finiront un jour par se défaire. Tout passe.
Cette physique, terriblement moderne par certains aspects, est censée libérer l'esprit. Et Lucrèce y croit avec une ferveur presque religieuse. Tout le poème est animé d'une joie missionnaire : il faut faire connaître cette vérité aux hommes, parce que c'est elle qui les délivrera. De quoi ? De la peur. La peur des dieux, la peur de la mort, la peur de l'inconnu. Lucrèce voit, autour de lui, les Romains se torturer avec des superstitions, sacrifier aux dieux par crainte de leur colère, vivre dans l'angoisse de châtiments posthumes. Et il s'écrie : tout cela est faux. Les dieux ne s'occupent pas de vous. La mort est un retour au néant qui ne fait pas mal. Vous n'avez à craindre que ce que vous pouvez subir maintenant, et ce qui peut vous arriver maintenant est largement supportable. Libérez-vous.
Il y a une formule célèbre dans le livre I qui résume tout : tantum religio potuit suadere malorum. C'est-à-dire : voilà tout le mal que la religion a pu inspirer. Lucrèce vient de raconter le sacrifice d'Iphigénie par son père Agamemnon pour obtenir des vents favorables. Une jeune fille qu'on égorge sur un autel parce qu'on croit qu'un dieu l'exige. Et Lucrèce conclut avec amertume : voilà ce que la religion fait faire aux hommes. La superstition transforme la vie en cauchemar. La philosophie épicurienne, en démolissant la superstition, doit ramener la paix.
Maintenant, voyez comment Lucrèce traite notre question de la vulnérabilité. Il commence par la reconnaître pleinement. Le livre III est consacré entièrement à l'âme et à sa mortalité. Et il y a là des pages d'une beauté saisissante. Lucrèce décrit ce qui se passe quand le corps souffre, quand il vieillit, quand il se défait. Il montre comment l'âme, étant composée d'atomes très fins répartis dans tout le corps, suit le sort du corps. Quand le corps se brise, l'âme se disperse aussi, comme un parfum s'évapore quand on ouvre la bouteille. Pas d'immortalité personnelle. Pas de jugement dernier. Juste la dispersion.
Cette physique, qui peut paraître désespérée, Lucrèce la présente au contraire comme libératrice. Si l'âme meurt avec le corps, alors il n'y a rien à craindre après la mort. Aucun châtiment, aucune souffrance posthume. La mort est un sommeil sans rêves, ou plutôt encore moins que cela, c'est un non-être qui ne fait souffrir personne parce qu'il n'y a personne pour souffrir. La conclusion est la même qu'Épicure, mais portée par toute la puissance poétique de Lucrèce.
Et puis il y a des passages tendres, presque pastoraux, qui équilibrent la dureté de la doctrine. Lucrèce célèbre la beauté du monde naturel, le printemps qui revient, les jeunes animaux dans les prés, l'amour humain, l'amitié, le savoir gagné peu à peu sur les phénomènes naturels. C'est un poème qui dit la finitude, mais qui dit aussi pourquoi cette finitude n'empêche pas la beauté. Au contraire. C'est peut-être parce que tout passe que tout est précieux. Cette tonalité, parfois nostalgique, parfois enthousiaste, donne au De rerum natura une chaleur que la doctrine épicurienne pure n'a pas.
Pour notre question, Lucrèce ajoute à Épicure une dimension émotionnelle et esthétique qui change la portée de la doctrine. Vivre dans un monde fini, traversé, mortel, ce n'est pas seulement supporter ce qui ne peut être évité. C'est habiter intensément ce qui est donné. Le poète épicurien ne se contente pas de désamorcer les peurs. Il célèbre ce qui reste après le désamorçage : la lumière, les amitiés, les pensées, les saisons qui passent, le bonheur tranquille des petites choses bien vécues. C'est une philosophie qui peut paraître modeste, mais qui dit quelque chose d'essentiel : peut-être que la vie humaine, vue de près, n'a besoin de rien d'extraordinaire pour valoir la peine. Peut-être que l'ordinaire bien habité suffit.
Cette tonalité a eu une postérité immense. Montaigne, Spinoza, le poète Goethe, plus tard les épicuriens modernes comme Michel Onfray, tous ont entendu chez Lucrèce un appel qui résonne avec une certaine sensibilité moderne. Celle qui n'attend ni paradis ni transcendance mais qui cherche, ici-bas, dans le temps imparti, une certaine qualité d'attention au monde. Une sagesse sans grand récit. Une sérénité construite avec les matériaux disponibles. Et la conscience tranquille que le moment où l'on cessera d'être ne sera pas un événement à craindre, parce qu'il ne sera pas un événement du tout.
Voilà donc Lucrèce. Le grand poème épicurien latin, qui transmet la doctrine d'Épicure mais qui la traduit en chair vivante. Une physique radicale, une éthique modeste, une esthétique tendre de la finitude. C'est une autre manière de répondre à notre question sur la vulnérabilité. Pas la forteresse stoïcienne. Pas encore le retournement chrétien. Une voie intermédiaire qui consiste à apprivoiser la condition mortelle en la regardant en face avec calme, et à célébrer ce qui dans l'existence reste beau malgré la fin. Pour beaucoup de modernes, c'est cette voie qui parle le plus.
Katastêma : l'amitié comme rempart doux
Épicure, Lucrèce, Philodème
Pour Épicure, le plaisir véritable n'est pas l'excitation mais le katastêma, l'état stable et calme. Et le moyen le plus sûr d'y parvenir, ce n'est ni la richesse ni la gloire, c'est l'amitié. Le Jardin d'Épicure était une communauté. Là où les stoïciens armurent l'individu, les épicuriens tissent un cocon de relations choisies. Vulnérabilité non niée mais adoucie par le lien.
Restons encore avec les épicuriens, et regardons de plus près ce qu'ils proposent comme art de vivre concret. Parce que la philosophie épicurienne n'est pas seulement une doctrine théorique sur les atomes et la mort. C'est aussi, et surtout, un mode d'existence en commun, une pratique. Et au cœur de cette pratique, il y a deux idées qui méritent qu'on s'y arrête. Le katastêma comme conception du plaisir. Et l'amitié comme institution centrale.
Commençons par le katastêma. Le mot grec katastêma désigne un état, une condition stable, une disposition durable. Pour Épicure, le vrai plaisir n'est pas le plaisir cinétique, en mouvement, celui de la sensation vive, du goût qu'on découvre, de l'excitation. Le vrai plaisir est katastématique, c'est-à-dire stable, calme, durable. C'est l'absence de douleur dans le corps, l'absence de trouble dans l'âme. Quand on a mangé à sa faim, qu'on n'a plus mal au ventre, qu'on n'est ni inquiet ni agité, qu'on est tranquille avec soi-même et avec les autres, on est dans le plaisir véritable. Et ce plaisir-là, dit Épicure, ne demande pas grand-chose. Il est accessible à tous, à peu de frais. C'est sa beauté.
Cette idée va à contre-courant de presque toute l'idéologie spontanée du plaisir, ancienne comme moderne. On pense souvent le plaisir comme une intensité, une crête, un sommet. Le grand repas, le voyage exotique, la passion amoureuse, la consommation luxueuse. Épicure, lui, dit non. Tout cela n'est qu'une variation à la surface. Le vrai plaisir est en dessous, dans l'absence de manque et l'absence de trouble. Et la course aux plaisirs cinétiques finit par produire l'inverse de ce qu'elle vise. Plus on poursuit l'intensité, plus on s'épuise, plus on tombe dans la frustration et l'inquiétude. La vraie ascèse épicurienne consiste à réduire ses besoins, à cultiver l'art du simple, à goûter ce qui est sans en demander davantage.
Cette posture peut sembler austère, mais elle ne l'est pas vraiment. Épicure n'est pas un ascète stoïcien. Il n'est pas non plus un cynique. Il aime le pain, le fromage, le vin, l'eau fraîche, les bons mots, les rires entre amis. Il dit simplement qu'on n'a pas besoin de plus pour être heureux. Et il prouve la chose par sa propre vie, qui était simple et modeste, et de l'aveu de tous ses disciples, lumineuse.
Maintenant, l'autre pilier : l'amitié. Et là, l'épicurisme prend toute son originalité. Parce que dans la tradition philosophique grecque, et notamment chez les stoïciens, l'amitié est valorisée mais reste secondaire. Le sage stoïcien, en principe, est autosuffisant. Il peut être heureux seul, parce que son bonheur dépend uniquement de ses propres jugements. L'amitié est un bien, mais elle est en quelque sorte un luxe. Si le sage perd ses amis, sa félicité demeure entière.
Épicure renverse cela. Pour lui, l'amitié n'est pas un luxe, c'est une nécessité du bonheur. Il écrit, dans ses Sentences vaticanes : de tous les biens que la sagesse procure pour la félicité d'une vie complète, le plus grand est l'amitié. Et il ne dit pas cela comme un sentiment vague. Il en fait une analyse précise. L'amitié est ce qui crée autour de nous un environnement où nous pouvons compter sur les autres, où nous savons que nous serons soutenus dans la difficulté, où nous pouvons partager les bonnes choses. Sans amitié, la vie est exposée. Avec amitié, elle est tissée d'un réseau de soutiens mutuels qui adoucit toutes les épreuves.
Voilà pourquoi le Jardin d'Épicure était une communauté. Ce n'était pas une école au sens académique. C'était un lieu où l'on vivait ensemble. On y partageait les repas, les conversations, les travaux. Les amis épicuriens passaient leur temps ensemble. Ils s'écrivaient des lettres quand ils étaient séparés. Ils prenaient soin les uns des autres. Le Jardin était presque un monastère avant la lettre, mais sans Dieu, juste avec la philia, l'amitié philosophique.
Et cette amitié-là, pour Épicure, est ce qui transforme la vulnérabilité humaine. Sans elle, je suis seul face à mes peurs, à mes maladies, à mes deuils. Avec elle, je suis entouré. Quand je tombe malade, mes amis viennent me visiter. Quand je perds un être cher, je peux pleurer avec eux. Quand je doute, je peux discuter. Quand je suis pauvre, je peux compter sur leur aide, comme ils peuvent compter sur la mienne. L'amitié ne fait pas disparaître la vulnérabilité. Elle la rend supportable, elle la transforme en quelque chose de doux.
Voyez la différence radicale avec le stoïcisme. Le stoïcien construit une forteresse à l'intérieur de lui-même, et il devient inattaquable parce qu'il s'est fortifié seul. L'épicurien, lui, ne construit pas de forteresse. Il tisse un tissu de relations. Et c'est ce tissu qui le protège. Métaphore plus douce, plus tendre. La force, chez l'épicurien, vient du lien. Elle ne vient pas du retrait.
Cette intuition est extraordinairement actuelle. Toute la pensée contemporaine du soin, du care, retrouve quelque chose de cette idée. L'humain est un être qui dépend des autres pour vivre bien, et nier cette dépendance est une illusion. Reconnaître qu'on est un être qui a besoin d'être tenu, soutenu, écouté, est non pas une faiblesse à dépasser, c'est une vérité à habiter. Carol Gilligan, Joan Tronto, Martha Nussbaum, tous les penseurs contemporains de la vulnérabilité que nous verrons en saison six, retrouveront cette intuition, sans toujours en référer explicitement à Épicure. Mais elle vient de là, en grande partie.
Bien sûr, l'amitié épicurienne a ses limites. Elle reste largement réservée aux membres du Jardin, à un cercle restreint. Elle n'est pas universelle au sens où le sera la charité chrétienne. Et elle suppose un certain repli par rapport à la cité, à la politique, aux affaires. Épicure recommandait à ses disciples de fuir la politique et de cultiver leur jardin, presque littéralement. Cette posture peut être critiquée comme apolitique, comme égoïste, comme indifférente au sort des autres en dehors du cercle. Le christianisme, là encore, élargira la sollicitude à tout autre humain, voire au plus éloigné, au plus étranger. L'épicurisme s'arrête au cercle des amis.
N'empêche, dans son ordre, la doctrine épicurienne dit quelque chose de très important. La vulnérabilité humaine n'est pas seulement individuelle, elle est aussi inter-individuelle. Nous sommes vulnérables ensemble, et notre vulnérabilité s'allège quand nous sommes vraiment ensemble. La sagesse ne consiste pas seulement à se travailler soi-même. Elle consiste aussi à choisir ses amis, à entretenir ses liens, à construire les conditions matérielles et affectives d'une vie partagée. Vue ainsi, la doctrine épicurienne devient presque sociologique. Elle dit : faites attention à votre environnement humain, parce que c'est lui, plus que vos efforts solitaires, qui décidera de la qualité de votre vie.
Voilà donc, en complément de la finitude apprivoisée vue avec Lucrèce, l'autre grand apport de l'épicurisme. Le bonheur stable, katastématique, et le tissu d'amitiés qui le soutient. Une philosophie de la fragilité douce, sans ambition de l'éliminer, mais avec l'intuition que bien entourée, elle devient autre chose. Cette voix-là, plus discrète que la voix stoïcienne, est l'une des plus précieuses de l'Antiquité. Et nous en avons sans doute encore beaucoup à apprendre.
Diogène : la vulnérabilité comme provocation
Diogène le Cynique, Antisthène
Pendant que stoïciens et épicuriens construisent leurs disciplines, les cyniques font autre chose : ils exhibent leur vulnérabilité comme une provocation. Diogène vit dans un tonneau, méprise les conventions, défie Alexandre, dort à la dure. Sa vulnérabilité assumée jusqu'à l'outrance est une critique vivante de l'illusion sociale. Anticipation lointaine d'un certain christianisme, et d'un certain Heidegger.
À côté des grandes écoles bien organisées que sont le Portique stoïcien et le Jardin épicurien, il y avait à Athènes et dans les villes grecques une autre figure philosophique, qui ne formait pas vraiment d'école au sens classique, mais qui a marqué les esprits par sa provocation radicale. C'est le cynisme. Et son représentant le plus célèbre, c'est Diogène de Sinope, qu'on appelle Diogène le Cynique pour le distinguer d'autres Diogène. Il vivait au quatrième siècle avant notre ère, contemporain de Platon. Et il proposait une voie qui n'avait pas grand-chose à voir avec l'invulnérabilité stoïcienne ni avec la sérénité épicurienne. Sa voie à lui, c'était de prendre la vulnérabilité, de l'exhiber, et d'en faire un instrument critique contre la société.
Le mot cynisme vient du grec kuôn, qui veut dire chien. Les cyniques étaient appelés des chiens, soit parce qu'ils enseignaient dans un gymnase appelé Kunosarges, soit, plus probablement, parce que leur manière de vivre rappelait celle des chiens errants. Ils dormaient n'importe où, mangeaient n'importe quoi, faisaient leurs besoins en public, ignoraient les conventions. Et ils l'assumaient. Si on les insultait en les appelant chiens, ils répondaient qu'oui, ils étaient des chiens, et fiers de l'être, parce que les chiens, eux au moins, vivaient sans hypocrisie.
L'anecdote la plus célèbre sur Diogène, vous la connaissez probablement. Alexandre le Grand, devenu maître du monde, vient à Corinthe et veut rencontrer le célèbre philosophe. Il le trouve au soleil, près de son tonneau. Alexandre s'approche et lui dit : Diogène, je suis Alexandre le Grand, demande-moi ce que tu veux et je te le donnerai. Diogène ouvre un œil et répond : pousse-toi de mon soleil. C'est tout. Pas de courbettes, pas de demande de faveur. L'homme le plus puissant du monde, et un philosophe qui le congédie pour qu'il cesse de lui faire de l'ombre.
Cette anecdote, vraie ou inventée, dit l'essentiel. Diogène a poussé jusqu'au bout une idée que les stoïciens et les épicuriens partageaient en partie : si tu as réduit tes besoins à presque rien, alors personne, même le maître du monde, n'a de prise sur toi. Diogène n'a rien : pas de maison, pas de richesse, pas de famille, pas de position. Il dort dans un grand récipient en terre cuite qu'on appelle un tonneau ou une jarre. Il mange ce qu'il trouve. Que peut-on lui prendre ? Rien. Que peut-on lui imposer ? Rien. Il est libre par dépouillement.
Mais voyez la nuance par rapport au stoïcien. Le stoïcien réduit sa vulnérabilité par la maîtrise intérieure, tout en gardant sa dignité sociale, son rang, ses fonctions. Marc Aurèle, on l'a vu, était empereur. Sénèque était ministre. Épictète, après son affranchissement, était un maître respecté. Tous restaient dans le jeu social, simplement libérés intérieurement. Diogène, lui, sort du jeu. Il refuse les conventions. Il provoque délibérément le scandale. Il met en scène sa propre fragilité pour mieux montrer aux autres l'absurdité de leurs prétentions.
Quelques exemples. Diogène se masturbait en public. Les Athéniens étaient choqués. Il répondait : pourquoi ce serait honteux ? Ce n'est qu'un besoin naturel. Si seulement on pouvait, disait-il, calmer la faim en frottant son ventre comme on calme le désir en frottant son sexe. Le geste, choquant, avait une portée philosophique. Il disait : vous, vous cachez ce qui est naturel et vous exhibez ce qui ne l'est pas, votre richesse, votre rang, vos ornements. Moi, je fais l'inverse. Je montre la nature et je cache rien. C'est vous qui devriez avoir honte.
Autre scène. Diogène marche dans Athènes en plein jour avec une lanterne allumée. On lui demande ce qu'il cherche. Il répond : un homme. Un homme véritable. Pas un Athénien convaincu, pas un riche prétentieux, pas un sophiste éloquent. Un véritable être humain qui ne se cache pas derrière ses fonctions et ses richesses. Il ne trouve personne. C'est une critique radicale de la société de son temps, et au-delà, de toute société qui couvre la condition humaine sous des masques.
Pour notre question de la vulnérabilité, le cynisme propose donc une attitude inédite. Il ne s'agit ni de se cuirasser intérieurement, ni de cultiver l'amitié dans un jardin, ni de réduire sa vulnérabilité par la philosophie. Il s'agit, au contraire, de la rendre visible, de la mettre en scène, d'en faire une provocation. Le cynique dit en substance : oui, je suis nu, j'ai froid, j'ai faim, je peux mourir demain. Et alors ? Et vous, qui faites comme si vous n'étiez pas dans la même situation, vous ne valez pas mieux. Votre prétendue invulnérabilité sociale, votre richesse, votre rang, ne sont que des illusions qui s'effondreront à la première vraie épreuve. Moi, au moins, je vis dans la vérité de ma condition.
Cette posture a quelque chose de profond. Elle pointe une hypocrisie réelle. Nous passons effectivement beaucoup de temps à nous protéger derrière des accessoires sociaux qui nous donnent l'illusion d'être moins vulnérables que nous ne le sommes. La maison, les diplômes, les titres, les économies, les assurances, sont autant de remparts symboliques contre la conscience de notre fragilité. Et le cynique, en se dépouillant de tout cela, nous rappelle que nous restons, en dessous, exactement aussi exposés qu'un philosophe dans un tonneau.
Mais le cynisme a aussi ses limites. Il ne propose pas, en réalité, d'art de vivre soutenable pour la plupart des humains. Il est une provocation, un geste, presque une performance. Il dépend pour exister de la société conventionnelle qu'il dénonce. Sans cités, sans richesses, sans pouvoirs à provoquer, le cynisme perdrait son sens. Et puis vivre comme Diogène demande une force de caractère exceptionnelle, presque inhumaine. Très peu peuvent vraiment supporter le froid, la faim, la solitude permanentes. Le cynisme est plus une critique qu'une éthique généralisable.
Pourtant, son influence a été énorme. Les stoïciens eux-mêmes considéraient Diogène avec respect. Zénon de Cition, le fondateur du Portique, avait été disciple d'un disciple de Diogène. Les Pères du désert chrétiens, dont nous parlerons en saison trois, ont d'une certaine manière repris cette posture du dépouillement provocateur. Et beaucoup plus tard, certains romantiques, certains anarchistes, certains penseurs antibourgeois du dix-neuvième et du vingtième siècles, retrouveront quelque chose de la geste cynique. Sans toujours s'y référer, ils sauront que critiquer la société par sa propre marginalité assumée est une voie.
Il y a chez Diogène une intuition philosophique profonde sur la vulnérabilité. C'est que la pire vulnérabilité, ce n'est pas celle qu'on assume, c'est celle qu'on dissimule. L'homme riche, élégant, puissant, qui se croit en sécurité, est en réalité plus exposé qu'il ne le pense, parce qu'il a beaucoup à perdre et qu'il l'oublie. L'homme nu, qui n'a rien à perdre, est paradoxalement le plus libre. La vulnérabilité radicale, exhibée, assumée, devient une force critique. C'est presque une thèse politique, sans formulation politique explicite. Et c'est sans doute pour cela que le cynisme a survécu, sous diverses formes, jusqu'à aujourd'hui.
Pour clore cet épisode, je veux que vous gardiez la figure de Diogène comme l'une des grandes figures de notre constellation. Pas la posture la plus douce. Pas la plus généralisable. Mais une posture qui dit quelque chose d'irréductible. La vulnérabilité n'a pas à être réduite, surmontée, ou même seulement adoucie. Elle peut aussi, en certaines circonstances, devenir une parole. Une parrhèsia, comme disaient les Grecs. Un dire-vrai sans précaution qui, par le seul fait d'exposer la condition humaine telle qu'elle est, fait éclater les mensonges sociaux. Diogène l'a fait. D'autres après lui le feront. Et le cynisme reste, comme épine dans le tissu social, l'une des grandes voix de la vulnérabilité assumée.
Pyrrhon : suspendre pour ne plus être atteint
Pyrrhon d'Élis, Sextus Empiricus
Une troisième voie : si toute opinion ferme nous expose au démenti et donc à la souffrance, suspendons toute opinion. L'épochê sceptique vise une tranquillité par renoncement à tout jugement définitif. Vulnérabilité épistémique poussée à l'extrême : reconnaître qu'on ne sait rien, donc s'en réjouir. L'ataraxia sceptique est cousine de celle des stoïciens et des épicuriens, mais elle passe par un autre chemin.
Pour finir le tableau des grandes écoles hellénistiques, il faut parler du scepticisme. Et c'est sans doute la plus discrète, la moins connue du grand public, mais aussi l'une des plus radicales sur notre question. Parce qu'au lieu de répondre à la vulnérabilité par une discipline intérieure, comme les stoïciens, ou par une éthique du retrait, comme les épicuriens, les sceptiques proposent quelque chose d'encore plus surprenant. Ils proposent de la traiter par le scepticisme intégral lui-même. Si nous souffrons de nos opinions sur les choses, autant suspendre nos opinions, et la souffrance s'évanouira avec elles.
Le fondateur est Pyrrhon d'Élis, qui vécut au tournant du quatrième et du troisième siècles avant notre ère. C'est un personnage assez mystérieux. Il n'a rien écrit. Tout ce qu'on sait de lui nous vient de témoignages indirects, principalement chez Diogène Laërce et chez Sextus Empiricus, des siècles plus tard. La tradition raconte qu'il aurait accompagné Alexandre le Grand dans son expédition vers l'Inde, où il aurait rencontré des sages indiens et des gymnosophistes nus, et que cette rencontre l'aurait profondément marqué. C'est peut-être une légende, mais elle indique au moins que les contemporains percevaient quelque chose d'oriental dans la sérénité radicale qu'il prônait.
L'idée centrale du scepticisme pyrrhonien est très simple à énoncer, et très difficile à pratiquer. La voici. Pour chaque thèse philosophique qu'on peut soutenir, on peut trouver une thèse contraire qui a, à peu près, autant de force argumentative. Cette équilibre des thèses contraires, les sceptiques l'appellent l'isosthenia, l'égalité de force. Donc, si je veux être rigoureux, je dois reconnaître que je ne peux pas trancher. Et si je ne peux pas trancher, le mieux est de suspendre mon jugement. Cette suspension, c'est l'epochê. Et l'epochê, dit Pyrrhon, conduit à l'ataraxia, à la tranquillité de l'âme.
Comment ? Le raisonnement est le suivant. Toutes nos souffrances, en dehors des douleurs physiques pures, viennent en réalité de nos opinions. Je souffre de ne pas avoir telle richesse parce que je juge que cette richesse est un bien. Je souffre de telle injustice parce que je juge que la situation devait être autre. Je souffre de ma mortalité parce que je juge que la mort est un mal. Mais si je suspends ces jugements, si je ne décide plus que telle chose est un bien ou un mal, alors je cesse de souffrir de ne pas l'avoir. Le scepticisme produit ainsi, par un mouvement intellectuel, le même résultat que le stoïcisme prétendait obtenir par la maîtrise des passions, mais par un chemin opposé. Les stoïciens disaient : forme des jugements vrais et tu seras libéré. Les sceptiques disent : ne forme aucun jugement et tu seras libéré.
Cette posture a quelque chose de vertigineux. Elle suppose qu'on puisse réellement vivre sans opinions. Or comment fait-on pour agir sans juger ? Comment décide-t-on de manger plutôt que de jeûner, de marcher plutôt que de rester immobile, d'éviter un précipice plutôt que d'y tomber, si l'on a suspendu tout jugement sur ce qui est bon ou mauvais, utile ou nuisible ?
Les sceptiques avaient une réponse. Ils distinguaient deux niveaux. Au niveau des opinions philosophiques, dogmatiques, je suspends. Mais au niveau des apparences immédiates, je suis. Quand j'ai faim, je mange. Quand j'ai froid, je m'abrite. Quand l'animal sauvage approche, je fuis. Pas parce que j'ai jugé que la nourriture est bonne ou que la faim est mauvaise. Simplement parce que la nature humaine fonctionne ainsi, et que les apparences me guident. Le sceptique vit selon les apparences, les phenomena, sans s'enfermer dans des jugements de valeur sur ce qu'il fait.
Cette distinction est subtile et pas toujours convaincante. Mais elle permet au sceptique de fonctionner dans la vie quotidienne. Il agit comme tout le monde, à peu près. Mais à l'intérieur, dans sa tête, il a renoncé à tout jugement définitif. Et cette renonciation, qui peut paraître intellectuellement coûteuse, lui procure, dit-il, une tranquillité plus grande que celle des autres écoles.
Sextus Empiricus, plusieurs siècles après Pyrrhon, racontera une anecdote censée illustrer le mécanisme. Un peintre, exaspéré de ne pas réussir à peindre la bave d'un cheval, jette son éponge sur sa toile. Et l'éponge, par hasard, fait exactement l'effet désiré. La bave est là. Sans intention, sans effort. Eh bien, dit Sextus, l'ataraxia du sceptique est de ce genre. On la cherche par l'effort intellectuel d'examiner les thèses contraires. Mais on ne la trouve qu'en suspendant l'effort, par accident en quelque sorte. La tranquillité arrive après la suspension, comme l'éponge qui réussit le tableau.
Pour notre question, le scepticisme propose donc une voie originale. Il dit : tu souffres parce que tu juges. Cesse de juger, et tu cesseras de souffrir. C'est une voie qui repose sur une analyse du psychisme : la souffrance, en dehors de la douleur physique, est largement cognitive. Modifie la cognition, et tu transformes l'affect.
Cette intuition n'est pas folle. Beaucoup de nos souffrances quotidiennes viennent effectivement d'opinions implicites que nous portons sur ce qui devrait être ou ne devrait pas être. Et apprendre à relâcher ces opinions, à les voir comme moins solides qu'elles ne paraissent, peut effectivement alléger. C'est ce que la psychologie cognitive moderne, là encore, redécouvrira. Et certaines traditions orientales, le bouddhisme notamment, ont une parenté évidente avec la suspension sceptique.
Mais le scepticisme a aussi ses limites. Il suppose un certain confort de base. On peut suspendre ses opinions quand on a à manger, un abri, des amis. C'est plus difficile quand on est dans la détresse extrême. Et il y a une question philosophique sérieuse : peut-on vraiment vivre sans aucune conviction ? Peut-on vraiment être moral, par exemple, sans juger qu'il est mal de mentir ou de tuer ? Les sceptiques répondaient que oui, en suivant les conventions de leur cité. Mais cette réponse paraît courte aujourd'hui, où la pluralité des conventions et la conscience de leur relativité posent de vraies questions.
Il faut aussi mentionner une différence avec les autres écoles. Le scepticisme, contrairement au stoïcisme ou à l'épicurisme, n'a jamais eu une grande popularité de masse. Il restait l'affaire de cercles philosophiques étroits. Pourquoi ? Sans doute parce qu'il est plus difficile à pratiquer, qu'il offre moins de prises positives, qu'il demande un type de tempérament particulier. Tout le monde n'a pas la patience de tout examiner pour finalement tout suspendre. Le stoïcisme avec ses préceptes pratiques et l'épicurisme avec sa communauté tangible étaient plus immédiatement utiles. Le scepticisme a séduit des esprits comme Montaigne au seizième siècle, qui en a fait l'un des piliers de ses Essais. Et il a influencé Descartes par son doute méthodique, même si Descartes l'utilise pour rétablir des certitudes.
Pour notre question de la vulnérabilité, le scepticisme dit ceci en dernière instance. Notre vulnérabilité psychologique vient en grande partie de la solidité prétendue de nos jugements. Si l'on apprend à voir ces jugements comme moins solides, plus arbitraires, moins définitifs qu'on ne le croit, alors notre prise sur eux se relâche, et avec elle la prise qu'ils ont sur nous. C'est une libération par dissolution. Différente de la libération stoïcienne par discipline, différente de la libération épicurienne par retrait. Une troisième voie, plus discrète, mais qui dit quelque chose de juste sur la part cognitive de notre vulnérabilité affective.
Voilà donc Pyrrhon et son école. Une voix mineure dans le concert antique, mais une voix qui a sa place. Et qui annonce, par certains côtés, des sagesses orientales et des philosophies modernes qui retrouveront, à leur manière, l'art de suspendre.
Plotin : remontée vers l'Un
Plotin, Ennéades, néoplatonisme
Avec Plotin, l'Antiquité s'achève par une dernière tentative : remonter de la dispersion sensible vers l'unité de l'Un. La vulnérabilité, attribut du corps et du multiple, s'estompe à mesure que l'âme s'élève. C'est presque une mystique avant le christianisme. Plotin annonce les Pères de l'Église grecs, qui hériteront du vocabulaire néoplatonicien tout en le retournant. Pivot entre deux mondes.
Pour clore cette saison sur les réponses antiques à la vulnérabilité, il faut s'arrêter sur une figure qu'on a tendance à oublier mais qui constitue le pont entre le monde antique finissant et le monde médiéval qui s'annonce. Cette figure, c'est Plotin. Il vécut au troisième siècle de notre ère, dans une Rome déjà chrétienne par bien des aspects mais encore officiellement païenne. Et il proposa une dernière grande synthèse de la pensée grecque, qu'on appelle aujourd'hui le néoplatonisme, et qui aura une postérité immense, parce que les Pères de l'Église chrétienne s'en serviront largement pour formuler leur propre théologie.
Plotin est né probablement à Lycopolis en Égypte vers deux cent cinq. Il a étudié à Alexandrie, qui était à cette époque le grand foyer intellectuel du monde gréco-romain. Il y a suivi les cours du mystérieux Ammonios Saccas, dont on ne sait presque rien mais qui était considéré comme un sage. Puis il a tenté d'aller jusqu'en Inde, mais l'expédition militaire qu'il accompagnait a échoué, et il s'est finalement établi à Rome, où il a enseigné pendant vingt-cinq ans. Ses élèves, dont le plus célèbre est Porphyre, ont recueilli ses leçons en cinquante-quatre traités qui ont été organisés après sa mort en neuf groupes de six, ce qu'on appelle les Ennéades.
L'œuvre de Plotin est d'une difficulté redoutable. C'est de la métaphysique très pure, très technique. Mais le fond est, en réalité, animé d'une grande passion mystique. Plotin cherche à dire comment l'âme humaine, plongée dans la dispersion du monde sensible, peut remonter vers l'unité originelle d'où elle est issue. Et c'est ce mouvement de remontée qui constitue, pour notre question, l'apport le plus important.
Voici le schéma général, en très simplifié. Au sommet de tout, il y a l'Un. C'est le principe premier, indicible, absolument simple, source de tout ce qui est. De l'Un procède l'Intelligence, qui est l'unité dans la multiplicité des Idées. De l'Intelligence procède l'Âme, qui est la médiatrice entre l'intelligible et le sensible. Et de l'Âme procède le monde matériel, qui est le dernier degré de la procession, le plus dispersé, le plus éloigné de l'Un. C'est ce qu'on appelle la procession néoplatonicienne : tout sort de l'Un par une cascade descendante.
Mais en parallèle de cette procession, il y a un mouvement inverse, qui est la conversion. Tout ce qui est sorti de l'Un cherche, à son niveau, à retourner vers lui. Les âmes humaines, qui sont au plus bas dans le monde sensible, ont en elles un désir profond de retourner à l'unité d'où elles viennent. Et c'est ce désir qui constitue, pour Plotin, le moteur fondamental de la vie spirituelle. Toute pensée vraie, tout amour véritable, toute beauté contemplée, est un petit mouvement de remontée vers l'Un.
Pour notre question de la vulnérabilité, ce schéma est très intéressant. Parce que la vulnérabilité, dans la pensée plotinienne, est essentiellement liée à la dispersion. Quand l'âme est plongée dans le monde sensible, elle est divisée, éparpillée, multiple. Elle souffre parce qu'elle est attachée à mille choses qui peuvent toutes lui être enlevées. Elle est vulnérable à la mesure même de son éparpillement. À l'inverse, à mesure qu'elle remonte vers l'Un, elle se recueille, s'unifie, et devient moins vulnérable. Au sommet, dans l'union mystique avec l'Un, l'âme ne souffre plus, parce qu'elle n'est plus divisée contre elle-même.
Cette vision a quelque chose de très ancien et de très moderne en même temps. Très ancien parce qu'elle reprend une intuition platonicienne, le monde sensible est dégradé par rapport au monde intelligible. Très moderne parce qu'elle ouvre la voie à toute une tradition mystique qui ne s'arrêtera plus, du néoplatonisme chrétien des Pères grecs jusqu'à Maître Eckhart au quatorzième siècle, en passant par Augustin et toute la tradition contemplative occidentale. L'idée que la vulnérabilité de l'homme tient à sa dispersion dans la multiplicité, et que la voie de la libération passe par un recueillement, par une unification, c'est une intuition qui traversera plus de mille ans.
Concrètement, comment opère cette remontée selon Plotin ? Par trois grandes étapes. D'abord la purification, kathartique. Il faut se détacher des passions, du corps, des séductions sensibles. Pas par mépris, mais parce qu'elles fixent l'âme au plus bas. C'est une ascèse qui ressemble à celle des stoïciens, mais avec une visée différente : non pas l'apatheia pour elle-même, mais la libération en vue de la remontée. Ensuite la contemplation, theoria. Il faut tourner son intelligence vers les Idées éternelles, vers les structures intelligibles du monde, vers la beauté en soi, vers le bien en soi. C'est l'étape platonicienne classique, mais portée à une intensité nouvelle chez Plotin. Enfin, et c'est là sa grande nouveauté, l'union, henôsis. Quand l'âme purifiée a contemplé suffisamment, elle peut, par moments, dépasser même la contemplation et entrer dans une union directe avec l'Un. Plotin lui-même, selon Porphyre, aurait connu quatre fois cette union pendant les années où il l'a fréquenté. C'est dire à quel point l'expérience est rare, mais elle est, pour Plotin, le sommet de la vie philosophique.
Dans cette union, l'âme n'éprouve plus rien de la dispersion qui faisait sa vulnérabilité. Elle est, brièvement, indistincte de l'Un, et donc absolument simple, absolument unifiée, absolument inaccessible à toute blessure. La vulnérabilité est dissoute non pas par maîtrise, comme chez les stoïciens, ni par recadrage, comme chez les épicuriens, ni par suspension, comme chez les sceptiques, mais par fusion avec le principe d'où tout vient.
Cette vision est mystique au sens fort. Elle ne s'adresse pas à tout le monde et elle ne prétend pas s'adresser à tout le monde. Elle est pour ceux qui ont la disposition, la patience, et peut-être la grâce, de parcourir tout le chemin. C'est une voie élitiste, presque ésotérique. Mais elle a eu une influence absolument décisive. Augustin, jeune chrétien, lira Plotin avec passion. Il s'en servira pour penser la conversion intérieure. Les Pères grecs, comme Grégoire de Nysse, lui emprunteront le vocabulaire et certaines structures de pensée. Et toute la mystique chrétienne, byzantine, latine, allemande, vivra largement de l'héritage plotinien.
Pour notre question, Plotin marque un seuil. Il est encore antique, et il propose une réponse antique au problème de la vulnérabilité humaine. Mais sa réponse a déjà des accents qui annoncent le christianisme. La vulnérabilité, dit-il, n'est pas seulement à maîtriser ou à apprivoiser. Elle doit être traversée, transcendée, dissoute dans une réalité supérieure. Et cette réalité supérieure n'est plus accessible par la seule raison philosophique. Elle demande une expérience, presque une grâce. La pensée s'ouvre sur ce qui la dépasse.
Avec Plotin se ferme l'Antiquité philosophique. Et avec lui s'ouvre quelque chose de nouveau, qui prendra son ampleur avec le christianisme. La vulnérabilité, qui était jusque-là un problème à résoudre par les ressources de l'homme, va devenir, dans la tradition chrétienne qui vient, le lieu même où Dieu se manifeste. C'est un retournement complet. Mais il est annoncé, déjà, par cette intuition plotinienne que la vraie réponse à notre fragilité n'est peut-être pas dans nous-mêmes, mais dans une transcendance qui nous dépasse et nous attire.
Voilà donc la dernière voix de notre saison antique. Plotin, sage de Rome, qui propose une remontée vers l'Un comme dissolution finale de la vulnérabilité. C'est subtil, c'est mystique, c'est exigeant. Mais c'est le pont qui nous mène à la saison suivante. Le christianisme va prendre cet héritage, le retourner, le transformer en quelque chose de tout autre. Pas de remontée hautaine vers l'Un. Mais Dieu lui-même qui descend, qui se vide, qui devient vulnérable. C'est le grand renversement chrétien. On y va dans la prochaine saison.
Invulnérabilité visée ou consentie
Récapitulation
Les écoles hellénistiques et romaines ont proposé toutes les variations imaginables. Stoïciens : forteresse intérieure. Épicuriens : finitude assumée et amitié. Cyniques : vulnérabilité exhibée. Sceptiques : suspension du jugement. Plotin : remontée vers l'Un. Cinq stratégies, un même constat de départ : nous sommes traversés. Le chrétien va prendre l'astheneia stoïcienne et la retourner. C'est la prochaine saison.
Avant de quitter cette saison sur les réponses antiques à la vulnérabilité, il est temps de prendre du recul et de regarder le paysage d'ensemble. Nous avons parcouru en onze épisodes les grandes écoles hellénistiques et romaines. Stoïcisme, épicurisme, cynisme, scepticisme, néoplatonisme. Cinq voies différentes, qui répondent toutes à la même question initiale, héritée des Grecs classiques : que faire d'une condition humaine traversable, exposée, finie ? Et chacune a sa réponse, qui est aussi un mode de vie, presque une thérapie philosophique.
Récapitulons.
Le stoïcisme, avec Zénon, Épictète, Sénèque et Marc Aurèle, propose la voie de la forteresse intérieure. La vulnérabilité extérieure est inéliminable, soit. Mais on peut la transférer mentalement à la sphère de ce qui ne dépend pas de nous, et concentrer notre énergie sur ce qui dépend de nous, c'est-à-dire nos jugements. Le sage stoïcien devient ainsi presque invulnérable, parce qu'il a déplacé son centre de gravité. Tout le travail consiste à éduquer le jugement, à le purifier des fausses évaluations qui produisent les passions perturbatrices. L'apatheia, l'absence de passions, est la visée. La forteresse intérieure est le moyen. Et la promesse est claire : si tu y travailles vraiment, tu peux atteindre une paix que rien ne peut t'enlever.
L'épicurisme, avec Épicure puis Lucrèce, propose la voie inverse, ou plutôt latérale. Au lieu de s'armer contre la vulnérabilité, l'apprivoiser. Comprendre qu'elle est notre lot, accepter pleinement la finitude, et cultiver dans le temps qui nous est donné les conditions du bonheur tranquille. Le katastêma, le plaisir stable, n'est pas l'extase mais l'absence de trouble. Il se conquiert par la simplicité des besoins et par l'amitié choisie. Le Jardin est le lieu de cette pratique commune. L'épicurien n'est pas invulnérable, il ne prétend pas l'être. Il est seulement plus serein, parce qu'il a renoncé à se battre contre ce qui ne se bat pas et qu'il a investi dans ce qui adoucit, le lien et la mesure.
Le cynisme, avec Diogène et ses successeurs, propose une troisième voie, plus radicale, plus provocatrice. Pas de discipline intérieure, pas de jardin protecteur. La vulnérabilité humaine, ils l'exhibent. Ils l'assument jusqu'au scandale. Ils dénoncent par leur seule manière de vivre l'hypocrisie d'une société qui se croit à l'abri derrière ses richesses et ses fonctions. Le cynisme est une provocation philosophique, presque une performance critique. Il dit : vous êtes aussi vulnérables que moi, simplement vous le cachez derrière vos accessoires. Moi, au moins, je vis dans la vérité de ma condition. Posture peu généralisable, mais qui pointe une dimension réelle, et qui se transmettra sous diverses formes jusqu'à aujourd'hui.
Le scepticisme, avec Pyrrhon et plus tard Sextus Empiricus, propose une quatrième voie, plus intellectuelle. La souffrance psychologique vient en grande partie de nos jugements. Suspendons-les. Reconnaissons qu'il y a, pour chaque thèse, une thèse contraire à peu près aussi solide. L'epochê, la suspension du jugement, conduit à l'ataraxia par un autre chemin que celui des stoïciens ou des épicuriens. Cette voie est minoritaire, exigeante, intellectuellement raffinée. Elle aura une postérité importante par Montaigne et par toute une tradition moderne du doute méthodique.
Enfin, avec Plotin et le néoplatonisme tardif, une cinquième voie s'esquisse, qui prépare le christianisme tout en étant encore antique. La vulnérabilité tient à la dispersion de l'âme dans le sensible. La libération passe par une remontée vers l'Un, principe absolument simple où l'âme se recueille et perd sa fragilité. C'est une voie mystique, exigeante, qui annonce les mystiques chrétiennes qui s'épanouiront dans les siècles suivants.
Cinq voies, donc. Et ce qui frappe quand on les regarde ensemble, c'est leur diversité d'approches mais aussi leur communauté de présupposés. Toutes partent du constat grec classique : l'homme est traversé, exposé, fini. Toutes acceptent ce constat comme un point de départ. Toutes cherchent ensuite une réponse philosophique qui ne soit ni le déni ni la résignation pure. Toutes pensent que la philosophie peut faire quelque chose pour atténuer ou réorienter ce qui nous traverse.
Et toutes, sans exception, posent que la responsabilité du travail incombe à l'individu. Il faut s'éduquer, se discipliner, se purifier, se libérer. Personne ne vous fera ce travail à votre place. Aucun dieu, en particulier, ne va venir vous sauver. Les dieux existent peut-être, mais ils n'interviennent pas dans notre vie psychique. Le salut, si on peut employer le mot, est une affaire d'autonomie philosophique. C'est cela qui caractérise toute l'Antiquité philosophique : l'autosuffisance du sage, ou de l'aspirant sage. L'homme se sauve lui-même par son travail.
Et c'est précisément sur ce point que va opérer le renversement chrétien, que nous étudierons dans la prochaine saison. Le christianisme va dire en substance : non, l'homme ne peut pas se sauver lui-même. La vulnérabilité humaine est telle, et le mal qui l'accompagne est tel, qu'aucun travail philosophique ne peut la rédimer entièrement. Il faut un don d'ailleurs. Il faut la grâce. Il faut, plus encore, que Dieu lui-même descende et partage cette vulnérabilité. Avec la kénose du Christ, qui se vide de sa divinité pour assumer la condition humaine, c'est tout le rapport à la vulnérabilité qui bascule. Elle n'est plus le problème à résoudre par l'homme seul. Elle devient le lieu où Dieu se manifeste. Inversion absolue par rapport à toute l'Antiquité.
Mais avant ce basculement, on peut récapituler ce que les anciens nous lèguent. Ils nous lèguent une boîte à outils pratique. La distinction de ce qui dépend de nous et de ce qui n'en dépend pas, héritée d'Épictète, est devenue un classique de la psychologie populaire et de la thérapie cognitive moderne. La pré-méditation des maux à venir, héritée de Sénèque, structure encore la sagesse pratique. Le katastêma épicurien, le bonheur calme et l'amitié choisie, parle à toute une sensibilité contemporaine qui cherche une vie simple. La parrhèsia cynique, le dire-vrai sans précaution, continue d'inspirer ceux qui critiquent par leur seule manière de vivre. La suspension sceptique, sous des formes diverses, structure beaucoup de spiritualités modernes. Et la remontée plotinienne nourrit encore certaines spiritualités contemporaines.
Pour notre question proprement philosophique, je crois qu'on peut tirer de cette saison deux grandes leçons.
Première leçon : la vulnérabilité humaine est un problème qu'on ne résout pas une fois pour toutes. C'est un problème qui se travaille, par des disciplines, par des pratiques, par des modes de vie. Les anciens ont inventé pour cela toute une diversité d'outils, et nous avons tort de penser que nous, modernes, sommes les premiers à nous y intéresser. Ils ont défriché un immense terrain.
Deuxième leçon, plus subtile : toutes les voies antiques, même les plus différentes, partagent un présupposé qui sera contesté ensuite. Ce présupposé, c'est que la vulnérabilité est un négatif. Quelque chose à réduire, à apprivoiser, à transcender. Aucun antique ne dit vraiment que la vulnérabilité serait, en elle-même, une valeur. Aristote, à la fin de la saison précédente, l'avait pressenti, en montrant que nos vertus la supposent. Mais aucun n'avait osé dire : la vulnérabilité est ce qu'il y a de plus précieux en l'homme. Il faudra attendre le christianisme pour entendre cela.
Et c'est ce que nous allons explorer maintenant. La saison trois va nous emmener du Job hébreu aux mystiques rhénanes, en passant par Paul et Augustin. Et nous verrons comment, en l'espace de quelques siècles, la vulnérabilité va passer de problème à résoudre à manifestation suprême de la condition humaine. Préparez-vous au plus grand renversement de notre histoire.