Les modernes

Le sujet exposé, de Montaigne à Schleiermacher

XVIe — XVIIIe siècles

1572 — 1592
Château de Montaigne, Aquitaine

Montaigne : « que sais-je »

Michel de Montaigne, Essais

Avec Montaigne s'ouvre la modernité philosophique. Son « que sais-je » n'est pas un aveu d'ignorance dépressif, c'est une posture intellectuelle nouvelle : assumer sa propre fragilité épistémique comme méthode. Les Essais inaugurent un sujet qui se regarde lui-même dans toutes ses inconstances, sans honte et sans triomphe. Vulnérabilité reconnue, scrutée, presque célébrée.

Avec Montaigne s'ouvre la modernité philosophique. Et elle s'ouvre par un geste très étrange, presque paradoxal, pour quelqu'un qui prétend faire de la philosophie : Montaigne se met à parler de lui-même. De lui-même comme objet d'étude. Il regarde dans son cabinet, dans son corps, dans ses humeurs, dans ses inconstances, et il en fait un livre. Les Essais. Trois volumes, écrits et réécrits pendant vingt ans, jusqu'à sa mort en mille cinq cent quatre-vingt-douze. Et au milieu de tout cela, une formule devenue célèbre, devise de son propre blason : que sais-je. Trois mots qui résument une posture inédite face à la vulnérabilité humaine.

Montaigne est né en mille cinq cent trente-trois, dans une famille noble du Périgord. Il reçoit une éducation très soignée. On lui parle latin dès le berceau pour qu'il l'apprenne comme langue maternelle. Il étudie le droit, devient magistrat à Bordeaux, fait des séjours à la cour, voyage en Italie. Il est aussi maire de Bordeaux. Sa vie publique est celle d'un honnête homme du seizième siècle, sans éclat particulier. Mais à trente-huit ans, il se retire dans son château de Montaigne, dans une tour dont il fait sa bibliothèque, et il décide de penser et d'écrire. C'est de cette retraite que sortiront les Essais.

L'originalité du livre est immédiate. Montaigne ne propose pas un système. Il ne défend pas une doctrine. Il essaie. Le mot essai vient de exagium, qui veut dire pesée, examen. Essayer, c'est mettre à l'épreuve, voir comment ça se comporte, sans préjuger du résultat. Et l'objet de l'essai, étonnamment, c'est lui-même. Je suis moi-même la matière de mon livre, dira-t-il. Avec une certaine candeur qui peut paraître naïve aujourd'hui, mais qui était scandaleuse à son époque, où l'individu n'était pas considéré comme un objet philosophique légitime.

Et qu'est-ce qu'il découvre en s'examinant lui-même ? Il découvre, avant tout, son inconstance. Pas de moi unifié, fixe, stable. Pas de moi sage, maître de lui-même. Plutôt un patchwork de désirs, d'opinions, d'humeurs, qui changent selon les jours, les saisons, les digestions. Une de ses formules les plus célèbres : nous sommes tous de lopins, et de contexture si informe et diverse, que chaque pièce, chaque moment, fait son jeu. Autant de différence de nous à nous-mêmes que de nous à autrui. Pas de cohérence interne. Pas de fond stable. Une multiplicité fluctuante qui se prend pour une personne.

Cette découverte, qui pour beaucoup serait inquiétante, Montaigne ne l'écrit pas avec amertume. Il l'écrit avec une espèce de gaieté tranquille. C'est ainsi, dit-il. Nous sommes faits comme ça. Inutile de prétendre le contraire. Et au fond, peut-être que c'est très bien. Cette inconstance, cette fragilité, c'est la marque même de notre humanité, par opposition à la rigidité des dogmes et des certitudes qui font tant de mal.

Maintenant, la formule. Que sais-je. Elle apparaît dans l'Apologie de Raymond Sebond, un long essai où Montaigne, sous prétexte de défendre la théologie naturelle de ce théologien catalan, déploie en fait toutes les ressources du scepticisme antique pour mettre en cause la prétention humaine à savoir. Et il forge cette devise pour résumer sa posture. Que sais-je. Pas une question de désespoir. Pas une démission. Une posture intellectuelle qui consiste à ne s'attacher à aucune certitude définitive, à examiner chaque conviction avec circonspection, à reconnaître les limites de notre savoir, à admettre que sur la plupart des grandes questions, nous tâtonnons.

Cette posture, comme on l'a vu en saison deux avec Pyrrhon, a une parenté évidente avec le scepticisme antique. Montaigne connaît bien Sextus Empiricus, dont il fait peindre des sentences sceptiques sur les poutres de sa bibliothèque. Mais sa posture est aussi nouvelle, parce qu'elle s'applique d'abord à lui-même, à sa propre intériorité, et qu'elle ne vise pas tant la tranquillité de l'âme à la grecque que la modestie intellectuelle, la curiosité ouverte, le refus du fanatisme.

Et il faut bien voir le contexte. Montaigne écrit pendant les guerres de religion, qui déchirent la France entre catholiques et protestants. Il a vu des massacres. Il a vu la cruauté faite au nom de Dieu. Il vit dans une époque où des hommes brûlent d'autres hommes pour leurs opinions théologiques. Et lui, fils de sa terre, magistrat modéré, dit : peut-être que tout cela vient de la prétention à savoir, de la certitude dogmatique, de la conviction qu'on a la vérité. Que sais-je est aussi une posture politique. Une invitation au scepticisme tolérant, au doute civil, à la modestie qui permet de coexister.

Pour notre question de la vulnérabilité, Montaigne apporte quelque chose de nouveau et de profondément moderne. La vulnérabilité, pour lui, n'est plus seulement la condition existentielle qu'on partage, le phthartos hellénistique, ni le péché augustinien à racheter. C'est aussi une vulnérabilité épistémique fondamentale : nous ne savons pas grand-chose, nous nous trompons souvent, nos opinions varient. Et cette vulnérabilité-là, loin d'être tragique, est plutôt à embrasser. Elle est libératrice. Elle nous délivre du fardeau d'avoir à tout savoir, à tout maîtriser, à tout justifier.

Montaigne renverse ainsi une certaine façon d'être philosophe. Avant lui, le philosophe était celui qui possède le savoir, ou prétend le posséder. Avec lui apparaît un autre type, celui qui assume de ne pas savoir, qui transforme cette non-possession en méthode. Et c'est cette posture qui va devenir, à travers Pascal, Descartes, et toute la modernité, l'une des manières typiques d'être philosophe en Occident. Examiner ses certitudes. Suspecter ses convictions. Avancer prudemment. Reconnaître ses limites.

Il y a aussi chez Montaigne quelque chose qui annonce déjà ce que sera plus tard la psychologie introspective. L'attention au détail de soi-même, aux petites fluctuations de l'humeur, à la manière dont le corps influence l'esprit, à l'inconstance des opinions selon les circonstances. Tout cela sera repris, amplifié, systématisé, par Pascal puis par Rousseau, et finalement par la psychologie moderne. Mais Montaigne est le premier à oser, en Occident chrétien, ce regard sans triomphalisme sur sa propre intériorité.

Pour conclure, gardez de Montaigne ces trois choses. D'abord, l'invention du sujet moderne comme objet d'examen. Avant lui, on parlait du sujet en général. Lui parle de lui en particulier, et fait de cette particularité une voie d'accès à l'universel. Ensuite, la posture du que sais-je, qui transforme la vulnérabilité épistémique en méthode philosophique. Enfin, l'art d'assumer sa fragilité non pas dans la tragédie mais dans la gaieté tranquille. Ce ton particulier, qu'on appellera plus tard humaniste, sera l'une des grandes contributions de Montaigne à notre culture. Et il continue de parler aux modernes que nous sommes, peut-être plus que jamais, en cette époque qui redécouvre la vertu du doute. Que sais-je. Trois mots. Et toute une manière d'être au monde.

scepticismeessaiintériorité
1654 — 1662
Port-Royal, Paris

Pascal : le roseau pensant

Blaise Pascal, Pensées

L'homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. La formule pascalienne, ramassée en une image, dit tout. Notre fragilité est absolue, mais la conscience que nous en avons constitue notre dignité particulière. Première grande formulation moderne du paradoxe humain : grandeur et misère sont les deux faces d'une même condition vulnérable.

Au siècle suivant, dans une France maintenant unifiée par Louis quatorze mais traversée par d'autres tensions, religieuses notamment, un jeune homme génial reprend la méditation montaignienne sur la condition humaine et lui donne sa formulation la plus puissante. Cet homme s'appelle Blaise Pascal. Mathématicien, physicien, théologien, écrivain. Mort à trente-neuf ans en mille six cent soixante-deux, sans avoir achevé le grand livre qu'il préparait, dont les fragments éparpillés ont été rassemblés sous le titre de Pensées. Et au milieu de ces pensées, une image courte qui résume toute son anthropologie : l'homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant.

Pascal est né en mille six cent vingt-trois à Clermont-Ferrand. Enfant prodige. Il invente une machine à calculer à dix-neuf ans, fait des découvertes en physique sur le vide et la pression atmosphérique, contribue de manière décisive aux probabilités. C'est un de ces esprits universels comme la Renaissance et le dix-septième siècle en ont produit quelques-uns. Mais à trente-et-un ans, il vit une expérience spirituelle bouleversante, une nuit qu'il appelle la nuit de feu, qui le tourne définitivement vers la religion. Il rejoint le mouvement janséniste, à Port-Royal, et consacre ses dernières années à des écrits qui défendent une vision chrétienne rigoureuse du sujet humain.

C'est dans ce cadre qu'il médite sur la condition humaine. Et son projet est, en quelque sorte, de prolonger Montaigne tout en le contestant. Pascal connaît Montaigne très bien. Il l'admire pour sa lucidité sur la fragilité humaine. Mais il ne peut s'arrêter, comme Montaigne, à la sagesse souriante du que sais-je. Pour Pascal, cette fragilité appelle quelque chose de plus. Elle appelle un acte de foi, ou au moins un pari.

Mais avant d'arriver là, regardons la fameuse formule du roseau pensant. Elle se trouve dans un fragment célèbre, qui commence ainsi : l'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser ; une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui ; l'univers n'en sait rien.

Lisez attentivement. Pascal pose une comparaison cosmique. D'un côté, l'univers : immense, puissant, capable d'écraser l'homme en un instant. De l'autre, l'homme : minuscule, fragile, qui peut être tué par presque rien. Une goutte d'eau dans la trachée, et c'est fini. Une vapeur empoisonnée, et c'est fini. Notre vulnérabilité physique est absolue. Aucune doute là-dessus. Pascal est aussi lucide que les stoïciens sur ce point.

Mais voici le retournement. Cette vulnérabilité physique n'épuise pas l'homme. Parce que l'homme sait qu'il est vulnérable. Il en a conscience. Il pense sa propre mort. Tandis que l'univers, lui, est immense et puissant, mais aveugle. Il ne sait rien de ce qu'il fait. Il écrase sans le savoir. L'homme, lui, est écrasé en le sachant. Et ce savoir constitue, paradoxalement, sa supériorité.

C'est une intuition fulgurante. Pascal trouve dans la conscience même de notre fragilité le lieu de notre dignité particulière. Pas la vulnérabilité en elle-même, qui nous est commune avec toute la nature. Mais la conscience de cette vulnérabilité, qui n'appartient qu'à nous. Nous sommes peut-être les seuls êtres dans l'univers qui savent qu'ils vont mourir. Et ce savoir est tragique, certes, mais c'est aussi ce qui nous distingue. Notre noblesse n'est pas dans notre force. Elle est dans notre lucidité sur notre faiblesse.

Vous voyez comment Pascal renouvelle l'intuition que nous avions trouvée chez Aristote, en saison une, sur le courage qui suppose la mortalité. Aristote disait : sans risque de mort, pas de vertu courageuse. Pascal généralise : sans conscience de la mort, pas de dignité proprement humaine. La vulnérabilité, vue par la conscience, devient la matière même de notre humanité. Plus on est conscient de sa fragilité, plus on est pleinement homme.

Mais Pascal n'en reste pas là. Cette intuition, qui pourrait conduire à un héroïsme stoïcien, à une affirmation triomphale de la dignité humaine, il va la creuser dans une autre direction. Il va dire : oui, l'homme sait qu'il est mortel. Mais cette conscience ne le sauve pas vraiment. Elle le rend même profondément malheureux. Parce qu'il voit son insignifiance cosmique tout en sentant en lui un désir d'infini que rien dans le monde ne peut satisfaire. D'où l'inquiétude. D'où l'agitation. D'où le divertissement, comme nous le verrons dans le prochain épisode. La conscience pascalienne de la fragilité n'est pas, comme la conscience stoïcienne, le passage vers une tranquillité conquise. Elle est plutôt la révélation d'une angoisse irréductible, dont seule la foi peut, à terme, calmer la pointe.

Il y a aussi, dans le fragment du roseau pensant, une dimension presque scientifique. Pascal écrit cela à un moment où la révolution astronomique de Copernic, Galilée, Newton est en train de chambouler l'image du cosmos. L'homme n'est plus au centre. Il est sur une petite planète tournant autour d'une étoile parmi des milliers d'autres, dans un univers d'une immensité vertigineuse. Pascal mesure le choc de cette nouvelle cosmologie pour l'homme. Et il en tire une conséquence philosophique majeure : l'homme physique est encore plus insignifiant qu'on ne le croyait. Mais l'homme pensant garde tout son prix, parce que sa pensée embrasse précisément cet univers qui le surpasse infiniment. Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie, dit-il dans un autre fragment célèbre. Oui, mais l'esprit qui peut être effrayé est aussi celui qui contient en lui ce qui l'effraie. Là encore, vulnérabilité et grandeur s'entrelacent.

Pour notre question, Pascal apporte donc une formulation décisive. La grandeur de l'homme est de se savoir misérable. Sans la misère, pas de grandeur. Sans la conscience de la misère, pas non plus de grandeur. C'est la conjonction des deux qui fait l'humain. Et cette formulation va devenir l'une des coordonnées centrales de la pensée occidentale moderne. Tout sujet moderne, croyant ou non, vivra dans cette tension : conscient de sa fragilité, mais constituant cette conscience même en lieu de dignité.

Notez aussi quelque chose de très important : Pascal écrit cela en français, dans une prose admirable, accessible à tous. Il invente la philosophie en langue vulgaire, comme Montaigne avant lui. Et il invente surtout un genre nouveau, le fragment philosophique, court et frappant, qui peut être médité indépendamment des autres. Cette forme correspond profondément à son contenu. Les Pensées, par fragments, disent une condition humaine fragmentaire, inachevée, qui ne se laisse pas enclore dans un système. La forme épouse la matière.

Pour conclure, retenez la formule. L'homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Trois éléments : la nature qui nous surpasse en force, notre faiblesse irréductible, et la pensée qui nous distingue. Ces trois éléments composent l'anthropologie pascalienne, et au-delà, une bonne partie de l'anthropologie occidentale moderne. Nous sommes ce que nous sommes : fragiles, conscients, dignes de cette conscience même. Et tout ce qui suivra, de Pascal jusqu'à Heidegger en passant par Kierkegaard, redéploiera, sous des formes diverses, cette intuition fondamentale. La fragilité regardée en face, et nommée, est déjà autre chose que la fragilité subie. Voilà ce que Pascal nous lègue, en quatre lignes inoubliables.

roseaupenséedignité
1657 — 1662
Port-Royal, Paris

Pascal : misère et grandeur

Blaise Pascal, Pensées

Pascal développe l'idée : l'homme connaît sa misère, et c'est ce qui fait sa grandeur ; mais sa grandeur est elle-même misérable, car elle est conscience de la misère. Le divertissement, le pari, l'inquiétude profonde : tout l'anthropologique pascalien tourne autour de cette vulnérabilité paradoxale du sujet moderne, fissuré et lucide.

Continuons avec Pascal, parce que sa méditation sur la vulnérabilité humaine ne se réduit pas à la belle formule du roseau pensant. Toute son anthropologie repose sur une dialectique qu'il explore avec une finesse psychologique inégalée. Cette dialectique tient en deux mots : misère et grandeur. Et c'est en suivant comment Pascal articule ces deux pôles qu'on touche au cœur de sa pensée et au cœur d'une certaine modernité.

Misère, en français du dix-septième siècle, ne veut pas seulement dire pauvreté matérielle. Cela veut dire l'état de manque, de précarité, d'inquiétude, qui caractérise la condition humaine. Quand Pascal parle de la misère de l'homme, il parle de cet ensemble de fragilités qui font qu'on n'est jamais en repos avec soi-même. La maladie qui peut nous frapper à tout instant. La mort qui nous attend de manière certaine et de manière imprévisible. L'inconstance de nos désirs, qui jamais ne sont pleinement satisfaits. L'inquiétude qui nous saisit dès qu'on s'arrête de faire. La conscience d'une finitude qui devrait nous suffire mais qui nous est insupportable. Tout cela, c'est la misère pascalienne.

Et Pascal a une formule très radicale. Toute la misère des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Étonnante phrase. Pascal observe que les hommes passent leur temps à fuir le repos. Ils s'agitent, ils voyagent, ils chassent, ils font la guerre, ils s'occupent. Pourquoi ? Parce que dès qu'on s'arrête, dès qu'on n'a plus rien à faire, on est confronté à soi-même, à sa propre vacuité, à sa propre mortalité. Et c'est insupportable. Donc on s'agite pour ne pas avoir à se voir. Pascal appelle cela le divertissement, du latin divertere, détourner. Tout ce qui nous détourne de la confrontation à notre condition.

Cette analyse est psychologiquement très fine. Pascal observe que ce n'est pas tant ce qu'on veut atteindre qui nous attire, c'est l'activité de poursuivre. La possession comble moins que la chasse. La victoire ennuie plus vite que le combat. Pascal cite l'exemple du roi qui, n'ayant rien à faire de plus puissant que d'être roi, s'ennuie et organise des chasses, fait la guerre, s'agite. Le pouvoir ne lui suffit pas. C'est la quête qui le maintient en vie psychiquement, pas l'atteinte. Et de cette observation, Pascal tire un diagnostic : nous fuyons quelque chose. Nous fuyons l'arrêt qui nous mettrait face à nous-mêmes.

Maintenant, l'autre pôle. La grandeur. Pour Pascal, l'homme n'est pas que misère. Il est aussi grand. Mais où loge sa grandeur ? Pas dans ses biens, qui peuvent lui être enlevés. Pas dans son corps, qui se défait. Pas dans sa raison, qui se trompe souvent. Pas dans sa volonté, qui est faible. Sa grandeur est dans la conscience qu'il a de tout cela. Comme on l'a vu avec le roseau pensant, l'homme est noble parce qu'il sait. Il sait qu'il est misérable. Et ce savoir le distingue radicalement de tout le reste de la création.

Pascal écrit une autre formule lumineuse : la grandeur de l'homme est si visible qu'elle se tire même de sa misère. Car ce qui est nature aux animaux nous est appelé misère. Un arbre ne se trouve pas misérable. Un chien ne se trouve pas misérable. Ce sentiment d'être misérable, c'est précisément ce qui révèle que l'homme est autre chose qu'un arbre ou un chien. Il a en lui une dignité qui se manifeste, paradoxalement, dans la conscience de son indignité. Plus il se voit petit, plus il révèle ce qui en lui n'est pas petit.

Cette dialectique de la misère et de la grandeur est extraordinairement productive. Pascal en tire toute une psychologie. L'homme qui ne se sait pas misérable est pire que celui qui se sait misérable, parce qu'il n'a même pas atteint la conscience qui ferait sa grandeur. L'homme qui se sait misérable et qui s'en désespère n'a pas non plus tout compris, parce qu'il manque la grandeur. L'homme accompli est celui qui se sait misérable et qui, dans ce savoir même, trouve la trace de quelque chose qui le dépasse, qui appelle quelque chose de plus haut.

Et c'est ici que Pascal le théologien rejoint Pascal l'anthropologue. Si l'homme est tendu entre une misère qu'il ne peut éliminer et une grandeur dont il ne peut épuiser le contenu, alors il y a en lui une trace de quelque chose qui ne se réduit pas à sa nature présente. Une trace que Pascal interprète, en chrétien, comme la mémoire d'une condition perdue, celle de l'Adam avant la chute. L'homme déchu garde en lui le souvenir confus de sa noblesse première. Ce souvenir explique son inquiétude. Il sent qu'il est fait pour mieux que ce qu'il vit. Mais il ne sait plus exactement quoi. D'où sa misère agitée.

Cette anthropologie pascalienne a quelque chose de très moderne et de très ancien à la fois. Très moderne, parce qu'elle prend au sérieux la subjectivité, l'introspection, le détail de la vie psychique. Très ancienne, parce qu'elle s'inscrit dans la tradition augustinienne du sujet fissuré qui aspire à ce qui le dépasse, et que la grâce seule peut combler. Cor inquietum est cor nostrum, disait Augustin. Notre cœur est sans repos. Pascal le redécouvre et le formule avec la finesse psychologique d'un Français du dix-septième siècle confronté à la cour de Louis quatorze et à ses agitations vaines.

Pour notre question de la vulnérabilité, Pascal apporte donc deux contributions majeures. Premièrement, il montre que la vulnérabilité humaine n'est pas seulement physique ou morale. Elle est ontologique. Elle est dans la structure même du désir humain, qui demande plus que ce que le fini peut offrir. Et cette vulnérabilité-là ne se résout pas par la maîtrise stoïcienne ni par l'amitié épicurienne. Elle appelle autre chose. Pour Pascal, ce sera la foi. Pour d'autres, ce sera autre chose. Mais l'analyse de la situation est, philosophiquement, d'une justesse implacable.

Deuxièmement, Pascal nomme la stratégie d'évitement que nous mettons en place pour ne pas affronter cette vulnérabilité. Le divertissement. Pascal le nomme avec ironie et avec compassion. Il sait que c'est presque inévitable. Personne n'a la force de rester en repos dans une chambre. Mais nommer le divertissement, c'est déjà commencer à voir au-delà. C'est reconnaître que toutes nos agitations ont pour fonction inavouée de nous protéger contre la confrontation à notre fragilité fondamentale. Diagnostic puissant qui résonne particulièrement dans nos sociétés contemporaines, où le divertissement, au sens pascalien, a pris des proportions industrielles.

Notez enfin que cette analyse pascalienne a influencé toute la modernité, croyante ou non. On la retrouve chez Kierkegaard, qui parlera du désespoir comme refus de se voir tel qu'on est. On la retrouve chez Heidegger, qui parlera du Verfallen, la chute dans le bavardage quotidien qui nous détourne de notre être-pour-la-mort authentique. On la retrouve chez les penseurs contemporains qui critiquent la société du spectacle, la consommation, le numérique comme nouvelles formes de divertissement de masse. Sous toutes ces formes, c'est Pascal qui parle encore. La structure qu'il a décrite, l'agitation comme fuite de la confrontation à soi, reste opérante.

Pour conclure, retenez la dialectique pascalienne. Misère et grandeur ne sont pas deux choses qu'on choisirait. Elles sont les deux faces d'une même condition. L'homme qui se sait misérable révèle par là même sa grandeur. L'homme qui se croit grand sans voir sa misère manque les deux. Et l'homme qui voit sa misère sans voir sa grandeur cède au désespoir. La sagesse est dans la tenue lucide des deux pôles, ensemble, simultanément, sans les confondre ni les opposer. Vulnérabilité dialectisée, et non plus seulement vulnérabilité subie. Voilà Pascal. Et voilà l'une des grandes contributions du dix-septième siècle français à notre question.

divertissementpariincertitude
1649
Stockholm

Descartes : les passions de l'âme

René Descartes, Les passions de l'âme

Le philosophe de la certitude écrit aussi sur l'incertain. Dans son dernier ouvrage, Descartes analyse les passions comme phénomènes corps-âme qui nous traversent sans qu'on les choisisse. La méthode permettait de fonder un sujet souverain. Mais ce sujet reste corporel, traversé, affecté. Vulnérabilité reconnue même par le plus rationaliste des philosophes.

Quand on parle de Descartes dans le contexte d'une histoire de la vulnérabilité, on est tenté de l'écarter. N'est-ce pas le grand penseur de la certitude, du cogito, du sujet souverain qui se constitue sur les ruines du doute méthodique ? N'est-ce pas le rationaliste par excellence, celui qui croit que l'âme peut, par la seule méthode bien conduite, dominer le corps et ses passions ? Cette image traditionnelle de Descartes n'est pas fausse, mais elle est incomplète. Et le Descartes que je veux vous présenter, c'est le Descartes du dernier ouvrage, celui des Passions de l'âme, publié en mille six cent quarante-neuf, quelques mois avant sa mort. C'est un Descartes plus tardif, plus expérimental, qui reconnaît dans la condition humaine une dimension de vulnérabilité que sa philosophie générale avait peut-être minimisée.

Descartes est né en mille cinq cent quatre-vingt-seize en Touraine. Éducation chez les jésuites à La Flèche. Étudie le droit, voyage, sert dans diverses armées. Puis il se consacre à la philosophie et aux sciences. Discours de la méthode en mille six cent trente-sept, Méditations métaphysiques en mille six cent quarante et un, Principes de la philosophie en mille six cent quarante-quatre. Ces grands textes installent sa philosophie classique : le doute méthodique, le cogito, l'argument de Dieu, la séparation de la pensée et de l'étendue, la fondation des sciences sur des principes clairs et distincts. Tout cela est connu.

Mais en fin de vie, Descartes accepte une invitation de la reine Christine de Suède, qui veut être son élève en philosophie. Il part à Stockholm en mille six cent quarante-neuf. Et là, dans le froid de l'hiver suédois et à cause des leçons matinales que la reine exigeait, il attrape une pneumonie et meurt en février mille six cent cinquante. Quelques mois avant son départ, il avait publié les Passions de l'âme, en partie à la demande de la princesse Élisabeth de Bohème, sa correspondante intellectuelle la plus stimulante. Et ce dernier livre apporte une touche surprenante à sa philosophie.

Que dit-il dans les Passions de l'âme ? Il dit que l'homme n'est pas seulement une âme pensante détachée d'un corps mécanique. Il est une union substantielle de l'âme et du corps. Et cette union se manifeste précisément par les passions, qui sont des affections que l'âme reçoit du corps sans pouvoir les éviter. Quand mon corps a faim, quand il a froid, quand il est blessé, l'âme en éprouve quelque chose. Quand mon corps est attiré par tel objet, mon âme désire. Quand mon corps est attaqué, mon âme craint. Ces passions ne sont pas choisies. Elles s'imposent. Elles me traversent.

Cette analyse est importante, parce qu'elle nuance considérablement la vision dualiste classique qu'on prête à Descartes. Oui, il y a une distinction de l'âme et du corps. Oui, l'âme est essentiellement pensante, le corps essentiellement étendu. Mais dans l'expérience humaine concrète, ces deux substances sont unies de manière mystérieuse, et cette union se manifeste précisément dans la passivité affective. Les passions sont ce qui révèle, au quotidien, que je ne suis pas une pure pensée flottant au-dessus d'un mécanisme. Je suis un être qui sent, qui éprouve, qui est affecté.

Et là, Descartes fait un travail très fin de classification. Il identifie six passions primitives : l'admiration, l'amour, la haine, le désir, la joie, la tristesse. Toutes les autres en dérivent par combinaison ou intensité. Et il propose une analyse physiologique pour chacune. Quand vous éprouvez de la peur, qu'est-ce qui se passe dans votre corps ? Les esprits animaux, ces particules très fines qui circulent dans les nerfs, sont mis en mouvement d'une certaine façon. Le sang reflue vers le cœur. Les membres tremblent. Et cette modification corporelle est ressentie par l'âme comme la passion de peur. La passion est donc un phénomène corps-âme, qui implique les deux dimensions.

Maintenant, voyez ce que cela change pour notre question. Descartes, malgré son rationalisme, reconnaît que l'homme est vulnérable parce qu'il est uni à un corps. Sa raison ne peut pas tout contrôler. Elle reçoit des passions qu'elle n'a pas choisies. Et ces passions peuvent l'emporter, la troubler, lui faire commettre des erreurs. La vie morale consiste, pour Descartes, à apprendre à gérer ces passions. Non pas à les supprimer, ce qui est impossible, mais à les comprendre, à les modérer, à les orienter vers le bien.

Sur ce point, Descartes rejoint la tradition stoïcienne, qu'il connaît bien. Mais avec une différence importante. Pour les stoïciens, comme on l'a vu, les passions étaient des jugements faux que la raison devait rectifier. Pour Descartes, les passions sont des phénomènes physiologiques qui s'imposent à l'âme. On ne peut pas simplement les rectifier par le jugement. On doit apprendre à les habiter, à les utiliser, à les transformer en outils plutôt qu'en obstacles. La passion bien orientée peut devenir un moteur du bien. La passion mal orientée nous égare. Toute la sagesse consiste à savoir ce que l'on doit aimer et ce que l'on doit fuir.

Notez que Descartes a une vision plutôt optimiste des passions. Contrairement à une certaine tradition chrétienne qui voyait dans les passions le résultat de la chute, Descartes voit dans les passions un fait naturel, créé par Dieu, qui a pour fonction de nous préserver. La peur nous fait fuir le danger. Le désir nous fait chercher ce qui nourrit. La joie nous indique que nous sommes en bonne disposition. Sans passions, nous serions désorientés dans le monde. Le problème n'est donc pas qu'il y ait des passions, c'est qu'elles soient parfois mal calibrées par rapport à la réalité, ou qu'elles deviennent excessives.

Pour notre question de la vulnérabilité, Descartes apporte donc une chose précieuse. Il maintient l'idée d'un sujet pensant, capable de réflexion et de méthode. Mais il reconnaît que ce sujet est aussi corporel, affecté, traversé par des passions qui ne dépendent pas de lui. La vulnérabilité humaine est inscrite dans l'union de l'âme et du corps, dans cette dimension de passivité que la philosophie ne peut pas évacuer. Et la sagesse pratique consiste précisément à apprendre à composer avec cette vulnérabilité, non par déni, mais par compréhension fine.

Il faut aussi mentionner la correspondance avec Élisabeth de Bohème. Cette princesse intelligente, en exil aux Pays-Bas, écrivait à Descartes sur de nombreux sujets, et en particulier sur la mélancolie qui l'affligeait. Comment, lui demandait-elle, peut-on appliquer la philosophie à la vie quand on est rongé par la tristesse ? Et Descartes répondait, avec beaucoup d'humanité. Il reconnaissait que la philosophie ne peut pas toujours nous délivrer entièrement de la mélancolie. Mais elle peut nous aider à la modérer. Elle peut nous aider à orienter notre attention vers ce qui peut nous rendre joyeux. Elle peut nous aider à comprendre que beaucoup de nos passions tristes viennent d'opinions que nous pouvons changer. Ces lettres sont parmi les plus touchantes de Descartes. Elles montrent un philosophe qui prend au sérieux la vulnérabilité concrète d'une personne, qui écoute, qui propose, sans triomphalisme.

Pour conclure, gardez de Descartes cette image plus nuancée que celle qu'on lui donne souvent. Pas seulement le rationaliste froid qui prétend que l'esprit est maître absolu. Mais aussi le penseur des passions, qui reconnaît l'union de l'âme et du corps comme lieu d'une vulnérabilité irréductible. La modernité philosophique, qu'il inaugure largement, n'est pas l'oubli de la vulnérabilité humaine. Elle est, chez ses meilleurs représentants, une nouvelle manière de la prendre en charge. Avec Descartes, la passion devient objet d'analyse rigoureuse. Mais elle reste ce qui traverse l'homme et qui dit sa condition incarnée. C'est important de le retenir, parce que cela permet de mieux comprendre tout ce qui va suivre, de Spinoza à Hume, de Kant à Freud. Le sujet moderne n'est pas un pur cogito. C'est un cogito traversé d'affects. Et ces affects disent sa vulnérabilité fondamentale.

passionscorps-âmeraison
1677
La Haye, Pays-Bas

Spinoza : les affects qui diminuent ou augmentent

Baruch Spinoza, Éthique

Pour Spinoza, l'homme n'est pas un empire dans un empire. Il est traversé par des affects qui augmentent ou diminuent sa puissance d'agir. Les passions tristes nous affaiblissent, les joyeuses nous renforcent. Cette physique des affects propose une compréhension immanente de la vulnérabilité humaine, sans recours à la transcendance ni au libre arbitre classique.

Avec Spinoza, on entre dans une pensée d'une rigueur extrême et d'une beauté austère. Et sur notre question de la vulnérabilité, il propose une analyse qui change radicalement le paysage. Là où Descartes, malgré sa subtilité, reste dualiste, Spinoza pense l'unité absolue du réel. Là où la tradition chrétienne pensait l'âme blessée par le péché, Spinoza propose une physique des affects sans recours à la transcendance ni au libre arbitre classique. Une autre voie pour penser ce qui nous traverse, ce qui nous fait souffrir, ce qui nous augmente. Et cette voie reste, aujourd'hui encore, l'une des plus fécondes pour penser nos affects.

Spinoza est né à Amsterdam en mille six cent trente-deux, dans une famille juive d'origine portugaise qui avait fui les persécutions ibériques. Il reçoit une éducation juive traditionnelle, mais il s'en éloigne. Vers vingt-trois ans, il est excommunié de la communauté juive d'Amsterdam pour ses idées hétérodoxes. Il vit ensuite modestement, polissant des verres optiques pour gagner sa vie, refusant les postes universitaires qu'on lui offre, écrivant en silence le grand livre auquel il consacrera plus de quinze ans. Ce livre, c'est l'Éthique, publié posthumément en mille six cent soixante-dix-sept. Spinoza meurt jeune, à quarante-quatre ans, d'une maladie pulmonaire probablement aggravée par la poussière des verres qu'il polissait.

L'Éthique est un livre déroutant. Il est écrit more geometrico, c'est-à-dire comme un traité de géométrie, avec définitions, axiomes, propositions, démonstrations et scolies. La forme est inhabituelle pour de la philosophie. Mais elle correspond profondément au projet : tout déduire d'un petit nombre de principes premiers, montrer la nécessité interne de l'enchaînement, ne rien laisser à l'opinion ou à l'autorité. Et de cette construction patiente émerge une vision du monde qui change tout.

Voici l'idée fondatrice. Il n'y a qu'une seule substance, infinie, qui s'exprime sous une infinité d'attributs, dont nous, humains, n'en connaissons que deux : la pensée et l'étendue. Cette substance unique, Spinoza l'appelle Dieu ou Nature, deus sive natura. Tout ce qui existe est une modification de cette substance unique. Vous, moi, les arbres, les étoiles, les pensées, les corps, tout cela n'est pas séparé. Tout cela est l'expression dans le fini d'une seule réalité infinie qui se déploie nécessairement.

Maintenant, dans ce cadre, qu'est-ce que l'homme ? L'homme est un mode fini de cette substance, qui s'exprime simultanément comme corps (dans l'attribut de l'étendue) et comme esprit (dans l'attribut de la pensée). Pas dualisme. Le même mode, vu de deux côtés. Mon esprit est l'idée de mon corps. Mon corps est l'expression étendue de ce qu'est mon esprit. Pas de séparation, mais deux faces d'une même réalité.

Et l'homme, comme tout mode fini, a une caractéristique fondamentale : il s'efforce de persévérer dans son être. C'est ce que Spinoza appelle le conatus. Chaque chose tend à continuer d'exister, à maintenir sa forme, à augmenter sa puissance d'agir et de penser. Cette tendance n'est pas un choix. Elle est la nature même de tout ce qui existe. Une pierre tend à rester pierre. Un arbre tend à pousser. Un humain tend à vivre, à se développer, à étendre ses capacités.

Maintenant, voici l'analyse des affects, qui est au cœur de notre question. Selon Spinoza, un affect est une affection du corps qui augmente ou diminue sa puissance d'agir, accompagnée de l'idée de cette affection dans l'esprit. Quand quelque chose augmente ma puissance d'agir, j'éprouve un affect de joie. Quand quelque chose diminue ma puissance d'agir, j'éprouve un affect de tristesse. Ce sont les deux affects fondamentaux. La joie est augmentation de puissance, la tristesse est diminution. Toutes les autres passions humaines en dérivent.

Voyez la beauté simple et radicale de cette analyse. Là où la tradition classifiait les passions en multiples catégories morales, Spinoza ramène tout à une dynamique de puissance. Et il en tire une conséquence éthique forte. Les affects joyeux sont bons en eux-mêmes parce qu'ils augmentent notre capacité d'agir et de penser. Les affects tristes sont mauvais en eux-mêmes parce qu'ils nous diminuent. Tout ce qui nous attriste est mauvais pour nous. Tout ce qui nous réjouit est bon pour nous. Et la sagesse consiste à comprendre ce mécanisme pour augmenter les premiers et réduire les seconds.

Pour notre question de la vulnérabilité, cette analyse est précieuse. Spinoza ne nie pas que nous soyons traversés. Au contraire, il pense que nous sommes essentiellement des modes finis, en interaction permanente avec d'autres modes finis qui peuvent nous augmenter ou nous diminuer. Notre vulnérabilité affective est constitutive de notre nature de modes finis. Nous ne sommes pas des forteresses. Nous sommes des nœuds dans un tissu de relations causales qui peuvent nous renforcer ou nous affaiblir.

Mais Spinoza propose, dans la deuxième partie de l'Éthique, une libération possible. Cette libération n'est pas, comme chez les stoïciens, l'invulnérabilité par la maîtrise du jugement. Ce n'est pas non plus, comme chez les chrétiens, la grâce qui répare la nature blessée. C'est la connaissance. Connaître les causes de nos affects, comprendre pourquoi nous éprouvons telle joie ou telle tristesse, c'est déjà transformer notre rapport à ces affects. Et c'est ainsi que la philosophie spinoziste peut nous rendre, sinon invulnérables, du moins plus capables de naviguer dans le tissu d'affects qui nous traverse.

Cette intuition est puissante. Beaucoup de nos affects, dit Spinoza, sont des passions au sens fort : nous les subissons sans les comprendre. Nous sommes tristes sans savoir pourquoi. Nous sommes en colère sans voir clairement la cause. Nous éprouvons des peurs irrationnelles, des désirs aveugles, des espoirs incohérents. Tant que nous restons dans cette passivité, nous sommes ballottés, fragmentés, malheureux. Mais si nous parvenons à comprendre les causes de ce que nous éprouvons, alors nous passons de la passion à l'action. Nous devenons cause adéquate de nos affects, et non plus simplement cause inadéquate emportée par des forces qui nous traversent.

Pour notre question, c'est une voie originale. Ni l'invulnérabilité stoïcienne par maîtrise. Ni l'acceptation épicurienne. Ni la grâce chrétienne. Mais la libération par compréhension. Comprendre nos affects, c'est déjà commencer à devenir libre d'eux. La psychologie cognitive moderne, qui parfois redécouvre cette intuition, doit beaucoup à Spinoza, même quand elle ne le sait pas.

Notons aussi que la vision spinoziste a quelque chose de profondément moderne dans son refus de la transcendance. Il n'y a pas de Dieu personnel qui interviendrait pour nous sauver. Il n'y a pas de but providentiel à l'histoire humaine. Il n'y a pas d'âme immortelle au sens religieux. Tout se passe dans le tissu unique de la nature. Cette vision peut paraître froide, déterministe, désenchantée. Mais Spinoza la vit comme libératrice. Plus de superstition, plus de peurs religieuses, plus d'espérances illusoires. Juste la compréhension patiente de ce qui est. Et de cette compréhension naît une joie particulière, qui sera, dans la troisième partie de l'Éthique, la béatitude philosophique.

Pour conclure, retenez les éléments centraux de la vision spinoziste sur notre question. Premièrement, l'homme est un mode fini, essentiellement traversé par des affects qui augmentent ou diminuent sa puissance d'agir. Sa vulnérabilité affective est constitutive. Deuxièmement, la sagesse consiste à comprendre cette dynamique pour gérer mieux nos rencontres avec les autres modes finis. Augmenter ce qui nous augmente, réduire ce qui nous diminue. Troisièmement, la libération passe non par la maîtrise volontariste ni par la grâce extérieure, mais par la connaissance des causes. Comprendre, c'est déjà se libérer. Et cette libération produit une joie particulière qui n'est plus la passion subie, mais l'activité comprise. C'est l'une des plus belles propositions philosophiques modernes sur notre question. Et nous verrons dans le prochain épisode comment Spinoza pousse cette intuition jusqu'à ses dernières conséquences.

conatusjoie-tristessepuissance d'agir
1677
La Haye, Pays-Bas

Spinoza : la libération par la connaissance

Baruch Spinoza, Éthique

Mais Spinoza ne s'arrête pas au constat. Il propose une voie : connaître nos affects, comprendre leurs causes, c'est déjà les transformer. L'homme libre n'est pas celui qui n'éprouve plus rien, c'est celui qui comprend ce qu'il éprouve et peut donc agir au lieu de subir. Une éthique de la connaissance comme passage de la passivité à l'activité.

Continuons avec Spinoza, parce que sa pensée déploie, après l'analyse des affects vue dans le précédent épisode, une vision de la libération humaine qui est sans doute l'une des plus originales de toute la philosophie occidentale. Et cette vision touche directement notre question : comment habiter sa vulnérabilité, comment la transformer, comment trouver une certaine joie là où la condition humaine semble pourtant condamnée à la souffrance.

Le projet spinoziste, énoncé clairement dans la cinquième partie de l'Éthique, est ambitieux : montrer la voie qui mène à la liberté. Spinoza l'appelle aussi la béatitude. Pas une libération de la condition humaine au sens métaphysique. Pas une évasion vers un au-delà. Une libération dans la condition humaine, par compréhension de ce que nous sommes et de ce qui nous traverse. C'est, en un sens, le projet stoïcien revisité. Mais avec des outils conceptuels neufs et une rigueur inégalée.

Spinoza distingue trois genres de connaissance, qui correspondent à trois manières d'être au monde et à trois degrés de liberté.

Le premier genre, c'est la connaissance par imagination, ou par opinion. C'est la connaissance ordinaire, fragmentaire, qui prend ses impressions immédiates pour la vérité. Quand vous voyez le soleil et que vous le percevez comme petit et proche, c'est l'imagination qui parle. Quand vous croyez quelque chose parce qu'on vous l'a dit, c'est aussi l'imagination. Cette connaissance est inadéquate, dit Spinoza. Elle ne saisit pas les vraies causes. Et elle nous laisse passifs, soumis aux affects que nous ne comprenons pas.

Le deuxième genre, c'est la connaissance par raison. Là, nous comprenons les choses par leurs causes générales, par les lois communes qui régissent la nature. Quand vous comprenez que le soleil paraît petit à cause de la distance, c'est la raison. Quand vous comprenez qu'une émotion vient d'une certaine configuration de causes, c'est la raison. À ce niveau, vous commencez à passer de la passion à l'action. Vous n'êtes plus simplement traversé par ce qui vous arrive. Vous le comprenez, et donc vous pouvez le travailler.

Le troisième genre, c'est ce que Spinoza appelle la science intuitive ou scientia intuitiva. C'est une connaissance immédiate de l'essence singulière des choses dans leur lien à la substance infinie. C'est comme si on saisissait, en un acte d'intuition, le tout, et chaque chose particulière dans le tout. À ce niveau, on atteint la béatitude. On voit chaque chose sous l'angle de l'éternité, sub specie aeternitatis. On voit comment chaque mode singulier, y compris soi-même, participe de la nécessité du tout.

Cette progression est rigoureuse mais elle est aussi profondément expérientielle. Quand un mathématicien comprend une démonstration, il passe en quelque sorte du premier genre, où il connaissait par habitude, au deuxième genre, où il connaît par enchaînement de raisons. Et il peut, dans les meilleurs moments, accéder à une intuition globale qui ressemble au troisième genre : voir la démonstration comme un tout cohérent, beau, nécessaire. C'est ce passage que Spinoza propose, dans l'ordre éthique, pour toute notre vie psychique.

Maintenant, comment cela transforme notre rapport à la vulnérabilité ? Spinoza dit : un affect, en tant qu'il est passion, c'est-à-dire en tant que nous le subissons sans le comprendre, cesse d'être passion dès que nous en formons une idée claire et distincte. Cette proposition est centrale. Elle veut dire que comprendre un affect, c'est déjà commencer à en être libéré. Pas que l'affect disparaisse complètement. Mais sa qualité change. De passion subie, il devient affect compris, qui ne nous emporte plus de la même façon.

Prenons un exemple. Vous êtes en colère contre quelqu'un. Tant que vous êtes dans la colère pure, vous êtes emporté. Vous voyez l'autre comme cause d'un mal qu'il vous fait. Vous voulez vous venger, le punir, lui faire du mal en retour. Vous êtes possédé par la passion. Maintenant, supposons que vous preniez le temps de comprendre. Vous comprenez que la colère vient d'une perception d'une offense. Vous comprenez que l'autre, agissant comme il a agi, suivait sa propre nécessité, ses propres causes, ses propres affects. Il n'a pas vraiment choisi de vous nuire, il a suivi son conatus selon ce qu'il était. Et vous, en réagissant par la colère, vous diminuez votre propre puissance d'agir, vous vous laissez happer par une dynamique négative.

Au moment où vous comprenez tout cela, dit Spinoza, votre colère se transforme. Elle ne disparaît peut-être pas complètement, parce que vous êtes un mode fini et qu'il y a une réalité qui vous traverse. Mais elle cesse d'être pure passion. Elle devient affect compris, qui peut être travaillé, modulé, intégré dans une réponse plus ample. Vous gagnez en liberté. Et cette liberté n'est pas l'absence d'affect, c'est l'inscription de l'affect dans une compréhension plus large.

Pour notre question, c'est une voie magnifique. Elle reconnaît pleinement notre vulnérabilité aux affects. Elle ne prétend pas qu'on puisse devenir un sage stoïcien insensible. Mais elle montre qu'on peut, par la connaissance, transformer la qualité de notre vulnérabilité. La passion devient affect compris. Et cet affect compris est compatible avec une certaine forme de liberté et de joie.

Spinoza nomme cette joie particulière qui accompagne la connaissance du troisième genre amor intellectualis Dei, l'amour intellectuel de Dieu. Pas l'amour mystique de Dieu personnel dans la tradition chrétienne. L'amour intellectuel de la nature infinie comprise dans son essence. C'est, pour Spinoza, le sommet de la vie humaine. Une joie active, durable, qui n'est plus à la merci des affects passifs. Et cette joie est paradoxalement éternelle, dans la mesure où elle relie le mode fini que nous sommes à la substance infinie dont nous sommes une expression.

Notez à quel point cette conception diffère de tout ce que nous avons vu jusqu'ici. Pas de transcendance personnelle. Pas de salut par grâce. Pas de discipline stoïcienne contre les passions. Pas non plus de retrait épicurien. Une voie qui passe entièrement par la connaissance des causes et la compréhension du tout. Une voie qui suppose, certes, un effort intellectuel considérable, mais qui ne demande rien d'autre que la nature elle-même. La béatitude, dit Spinoza, n'est pas la récompense de la vertu, c'est la vertu même. Plus vous comprenez, plus vous êtes libre, plus vous êtes joyeux. Et cette joie est sa propre récompense.

Bien sûr, on peut critiquer Spinoza. Sa vision est exigeante intellectuellement. Tout le monde n'a pas les moyens ou le temps de cette ascèse philosophique. Et il y a quelque chose d'élitiste dans son projet, comme il y avait quelque chose d'élitiste dans le sage stoïcien parfait. Spinoza lui-même le reconnaît à la fin de l'Éthique : la voie qu'il montre est rare, difficile, peu fréquentée. Mais ce n'est pas une raison pour la dévaloriser. Toutes les choses précieuses, dit-il dans la dernière phrase du livre, sont aussi difficiles que rares.

Pour notre question de la vulnérabilité, Spinoza apporte donc l'une des contributions les plus originales de la philosophie occidentale. Il prend au sérieux notre traversabilité affective. Il propose une voie de libération qui n'est ni la maîtrise volontariste ni la grâce, mais la compréhension patiente. Et il indique une joie spécifique, l'amor intellectualis, qui accompagne cette compréhension et qui n'est plus de l'ordre des passions subies. Vision austère et belle, qui continue d'inspirer aujourd'hui beaucoup de penseurs et de praticiens qui voient dans la philosophie une thérapie possible des affects.

Pour conclure, retenez ceci. Avec Spinoza, la vulnérabilité humaine n'est ni à fuir, ni à supporter, ni à accueillir comme une grâce. Elle est à comprendre. Et dans cette compréhension même, elle se transforme. C'est l'une des grandes voies modernes pour penser notre question. Et elle reste, aujourd'hui, étonnamment vivante. Quand vous prenez le temps de comprendre pourquoi vous êtes triste, pourquoi vous êtes en colère, pourquoi vous avez peur, vous faites du Spinoza sans le savoir. Et vous découvrez parfois qu'effectivement, comprendre est déjà se libérer, au moins en partie. Voilà ce que ce philosophe singulier nous a légué.

béatitudeamor intellectualistroisième genre
1651
Londres, exil parisien

Hobbes : la peur de la mort violente

Thomas Hobbes, Léviathan

Hobbes fonde le politique sur une vulnérabilité particulière : la peur de la mort violente. Dans l'état de nature, où chacun peut tuer chacun, la vie est solitaire, pauvre, méchante, brutale et courte. C'est cette vulnérabilité partagée qui pousse les hommes à se soumettre au Léviathan. Première grande théorisation politique de la fragilité humaine.

Avec Hobbes, on entre dans une autre dimension de notre question. Jusqu'ici, nous avons surtout étudié la vulnérabilité dans sa dimension individuelle, existentielle, morale. Hobbes, lui, va penser la vulnérabilité comme fondement du politique. Et c'est dans cette opération que se joue, pour notre histoire, l'un des grands gestes de la modernité. Cette opération, c'est la fondation du contrat social sur la peur partagée de la mort violente. Et ce geste va structurer toute la pensée politique occidentale pour les trois siècles qui suivent.

Thomas Hobbes est né en mille cinq cent quatre-vingt-huit, l'année de l'Armada espagnole, dans une famille modeste de l'Angleterre méridionale. Sa mère, dit-il, accoucha prématurément de peur en apprenant l'arrivée de la flotte espagnole. Anecdote ou réalité, elle dit quelque chose : Hobbes est un enfant de la peur, et toute sa philosophie sera traversée par la prise au sérieux de cet affect. Il fait des études brillantes à Oxford, devient précepteur dans la famille Cavendish, voyage en Europe, fréquente les milieux savants. Il rencontre Galilée à Florence. Il étudie la physique, la géométrie, les mathématiques. Et il transpose ces méthodes scientifiques à la politique.

Le grand livre, c'est le Léviathan, publié en mille six cent cinquante et un. Il est écrit en exil à Paris, où Hobbes s'est réfugié pendant la guerre civile anglaise qui aboutira à l'exécution du roi Charles premier en mille six cent quarante-neuf. Cette guerre civile, qui a déchiré l'Angleterre pendant des années, est l'expérience fondatrice de Hobbes. Il a vu ce qui arrive quand l'État faiblit, quand les autorités s'effondrent, quand les hommes s'entretuent au nom de leurs convictions religieuses ou politiques. Et il en a tiré une leçon brutale qu'il va systématiser dans le Léviathan.

Voici la thèse, en simplifié. Imaginons l'homme dans son état de nature, c'est-à-dire avant toute organisation politique. Que serait sa condition ? Hobbes répond : terrible. Sans pouvoir commun, sans loi, sans autorité reconnue, chaque homme est livré à lui-même. Et comme tous les hommes ont à peu près la même force physique, ou en tout cas la même capacité de nuire, chacun peut tuer chacun. La femme la plus faible peut empoisonner l'homme le plus fort. L'homme le plus rusé peut piéger le plus brutal. Et de cette égalité de la nuisance possible naît un état de peur permanente. Chacun a peur d'être tué. Chacun se méfie de chacun. Chacun est prêt à frapper le premier pour ne pas être frappé.

Dans cet état, dit Hobbes, la vie est solitaire, pauvre, méchante, brutale et courte. Solitary, poor, nasty, brutish and short, en anglais. Cinq adjectifs lapidaires qui résument l'horreur de l'état de nature. Pas de coopération, parce que personne ne fait confiance. Pas d'industrie, parce que ce qu'on produit, on peut nous le prendre. Pas de culture, parce qu'on n'a pas le temps de l'élaborer. La guerre de tous contre tous, bellum omnium contra omnes, est le régime ordinaire.

Cette description est-elle réaliste ? Beaucoup l'ont contesté, en notant que la plupart des sociétés humaines ont des formes de coopération même sans État central. Hobbes le sait probablement. Son état de nature est plus un modèle théorique qu'une réalité empirique. Mais ce modèle vise à montrer quelque chose d'essentiel : la condition humaine, livrée à elle-même, est extraordinairement vulnérable. Nous pouvons tous être tués, à tout moment, par n'importe qui. Cette vulnérabilité radicale est notre condition de base.

Et c'est précisément cette vulnérabilité qui devient, dans le geste hobbesien, le fondement du politique. Comment ? Les hommes, dit Hobbes, ne sont pas stupides. Ils voient que cet état est intolérable. Ils voient qu'ils ne peuvent pas y survivre durablement. Et ils calculent. Ce qu'ils ont à perdre dans la guerre permanente est trop grand. Ils ont donc intérêt à s'entendre. Et l'entente qu'ils peuvent passer, c'est le contrat. Chacun renonce à son droit naturel de se faire justice lui-même, et confie ce droit à un pouvoir commun, qui sera assez fort pour faire respecter la paix entre tous. Ce pouvoir commun, c'est le Léviathan, ce grand monstre biblique dont Hobbes emprunte le nom pour désigner l'État souverain.

Voyez la logique. La vulnérabilité fonde la sortie de la vulnérabilité. Notre fragilité partagée, notre peur commune de la mort violente, est ce qui nous pousse à construire ensemble une protection. L'État n'est pas une entité naturelle ou divine. C'est une construction humaine, artificielle, fondée sur le calcul d'êtres vulnérables qui veulent réduire leur exposition mutuelle. Et c'est cette construction artificielle, plus que la nature ou la grâce, qui rend possible la civilisation, la culture, l'industrie, la science, l'art.

Cette analyse a des conséquences immenses pour notre question. Premièrement, elle politise la vulnérabilité. Avant Hobbes, la vulnérabilité humaine était surtout pensée individuellement, ou comme rapport à Dieu. Avec Hobbes, elle devient le fondement du contrat politique. Toute organisation politique légitime tient sa légitimité de sa capacité à protéger ses membres contre la vulnérabilité radicale de l'état de nature. Si l'État ne protège plus, il perd sa légitimité.

Deuxièmement, Hobbes propose une vision de l'homme qui n'est ni optimiste ni pessimiste, mais réaliste, prudente. L'homme n'est pas méchant par nature. Il n'est pas non plus naturellement bon. Il est calculateur, soucieux de sa conservation, capable de coopération à condition que les conditions le permettent. Cette vision sera reprise par toute la tradition libérale moderne, de Locke à Adam Smith en passant par Hume. Elle est plus modeste que les anthropologies théologiques ou romantiques. Elle se concentre sur ce que les hommes font, pas sur ce qu'ils devraient être.

Troisièmement, Hobbes nous oblige à reconnaître quelque chose qu'on a tendance à oublier dans nos sociétés sécurisées. La paix civile, dans laquelle nous vivons, n'est pas un état naturel. C'est une construction fragile, qui repose sur un État capable de faire respecter la loi. Quand cet État s'effondre, comme cela s'est passé en Yougoslavie dans les années quatre-vingt-dix, ou en Syrie ou en Libye plus récemment, on retombe dans quelque chose qui ressemble à l'état de nature hobbesien. Et cette possibilité-là est toujours présente. La civilisation est une mince couche sur un fond de violence possible. Hobbes le sait, et il le dit avec une lucidité froide.

Pour notre question, cela change tout. La vulnérabilité hobbesienne n'est plus seulement individuelle. Elle est collective. Elle est politique. Et la protection contre elle suppose des institutions, des lois, un État. Cette politisation de la vulnérabilité est, en un sens, l'invention d'un domaine entier de la philosophie : la philosophie politique moderne. Avant Hobbes, on parlait de politique en termes plutôt aristotéliciens, la cité comme communauté naturelle, le bien commun, les vertus du citoyen. Avec Hobbes, on parle en termes de contrat, de protection, de souveraineté. Ces termes structurent encore aujourd'hui notre pensée politique.

Notez aussi que Hobbes ne nie pas la vulnérabilité individuelle, existentielle, morale. Il en prend acte. Mais il considère qu'avant de pouvoir y répondre, il faut d'abord assurer la sécurité de base. Pas de philosophie morale possible sans paix civile. Pas d'éthique stoïcienne quand on craint chaque instant pour sa vie. Pas de méditation chrétienne quand on doit se battre pour sa nourriture. Le politique est, en un sens, condition de possibilité du moral et du spirituel. Idée importante, même si elle est contestable.

Pour conclure, retenez de Hobbes la grande intuition. Notre vulnérabilité partagée, la peur commune de la mort violente, peut être le ressort d'une construction politique commune. La civilisation tient à cette construction, qui est artificielle, fragile, à entretenir. Et la légitimité de toute autorité tient à sa capacité de protéger les hommes contre cette vulnérabilité radicale. Vision dure, lucide, qui va structurer toute la modernité politique. Et qui parle particulièrement aujourd'hui, en cette époque où l'on redécouvre que certaines protections que nous tenions pour acquises peuvent vaciller. Hobbes nous rappelle que rien n'est jamais définitivement gagné. La vulnérabilité humaine est toujours sous la surface, et la civilisation est notre réponse précaire à cette vulnérabilité.

état de natureLéviathancontrat
1690
Pays-Bas, puis Angleterre

Locke : l'enfance et l'éducabilité

John Locke, Essai sur l'entendement humain

Locke pense l'homme comme une table rase, façonnée par l'expérience. L'enfance, particulièrement vulnérable et éducable, devient le moment clé. Cette vulnérabilité plastique n'est pas un défaut mais une chance : on peut former l'homme bon. Inversement, on peut le déformer. La vulnérabilité lockéenne ouvre la modernité éducative et politique.

Avec John Locke, on reste dans la tradition anglaise, mais on déplace la question. Hobbes pensait la vulnérabilité humaine comme peur de la mort qui fonde le politique. Locke, son cadet d'une génération, pense la vulnérabilité dans une autre direction, plus discrète mais peut-être tout aussi décisive. Il pense la vulnérabilité comme malléabilité, comme plasticité, comme capacité d'être formé. Et au cœur de cette intuition, il y a l'enfance. Premier grand penseur moderne de l'enfance comme moment philosophique majeur, Locke ouvre un horizon qui structurera toute la modernité éducative, politique et anthropologique.

Locke est né en mille six cent trente-deux dans le Somerset anglais, fils d'un avocat puritain. Il étudie à Oxford la médecine, la philosophie, les sciences naturelles. Il rencontre Lord Ashley, futur comte de Shaftesbury, dont il devient médecin, conseiller, et compagnon d'exil. Quand Shaftesbury est en disgrâce et doit fuir en Hollande, Locke le suit. C'est à Amsterdam et à Rotterdam, dans les années mille six cent quatre-vingt, qu'il rédige ses grands ouvrages. Quand la Glorieuse Révolution ramène en Angleterre des conditions politiques favorables, en mille six cent quatre-vingt-huit, Locke rentre. Et il publie, l'année suivante, l'Essai sur l'entendement humain et les Deux traités du gouvernement civil. Ces deux livres vont changer la philosophie occidentale.

Concentrons-nous d'abord sur l'Essai sur l'entendement humain, parce que c'est là que se loge l'intuition centrale pour notre question. Locke veut comprendre comment fonctionne l'esprit humain. Et il commence par une thèse provocante : l'esprit, à la naissance, est une table rase. Une tabula rasa. Pas d'idées innées. Pas de connaissances préinstallées. Rien. Tout ce que nous avons dans la tête vient de l'expérience.

Cette thèse est radicale et il faut bien voir contre quoi elle s'élève. Contre Descartes, notamment, qui pensait que certaines idées sont innées, gravées en nous dès la naissance, comme l'idée de Dieu, l'idée du moi, certains principes mathématiques. Contre toute une tradition philosophique qui voyait dans la raison humaine une dotation préalable, indépendante de l'expérience. Locke conteste. Il dit que tout vient de l'expérience, sans exception. Et il développe patiemment comment, à partir des sensations et des opérations de l'esprit sur ces sensations, on en arrive à toutes les idées que nous possédons.

Maintenant, voyez la conséquence pour notre question. Si l'esprit est une table rase à la naissance, alors la condition humaine commence dans une vulnérabilité radicale. Le bébé qui vient au monde est totalement vulnérable. Pas seulement physiquement, bien sûr, mais aussi mentalement. Il n'a rien. Aucune idée. Aucun jugement. Aucune capacité de se défendre psychologiquement. Il est intégralement à former. Et c'est dans cette formation, ou dans son absence, que va se jouer tout ce qu'il deviendra.

Cette intuition est profonde. Elle place au cœur de la condition humaine une plasticité presque infinie. L'enfant peut devenir presque tout. Selon les expériences qu'il rencontrera, l'éducation qu'il recevra, les exemples qui l'entoureront, il deviendra tel ou tel adulte. Il y a en lui un potentiel énorme, mais ce potentiel est entièrement à actualiser par le travail patient de l'éducation. Sans cette éducation, il restera dans une sorte de néant intérieur. Avec elle, il peut s'épanouir.

Locke développe cette intuition dans un autre livre, Quelques pensées sur l'éducation, publié en mille six cent quatre-vingt-treize. Il y détaille comment éduquer un enfant : le corps d'abord, l'esprit ensuite, le caractère enfin. Il insiste sur l'importance de l'exemple, de l'habitude, de la formation progressive. Il critique les méthodes autoritaires et brutales qui dominaient à son époque. Il propose une pédagogie douce, attentive, qui respecte la nature de l'enfant tout en la formant. Beaucoup de ses idées seront reprises par Rousseau et par toute la pédagogie moderne.

Mais ce qui m'intéresse ici, c'est la portée philosophique de cette anthropologie. Avec Locke, la vulnérabilité humaine n'est plus seulement la fragilité de l'adulte exposé. C'est aussi, et peut-être surtout, la malléabilité de l'enfant à former. Cette malléabilité est à la fois une faiblesse et une force. Une faiblesse parce qu'elle peut être exploitée, perverti, mal orientée. Une force parce qu'elle permet à chaque être humain de devenir quelque chose qui n'était pas écrit d'avance. La vulnérabilité lockéenne est ouverture, possibilité, devenir.

Cette intuition a des conséquences politiques importantes. Si l'homme n'est pas formé d'avance, alors la responsabilité de ce qu'il devient incombe largement à la société, à l'éducation, aux institutions. Et les sociétés justes sont celles qui donnent à tous les enfants les meilleures conditions pour s'épanouir. Locke ne tire pas explicitement toutes les conséquences sociales de cette intuition, mais ses successeurs des Lumières, et plus tard les théoriciens de l'État social, en tireront beaucoup. L'idée que l'éducation est un droit, que l'État doit la fournir, que la qualité d'une société se mesure à la qualité de son éducation, tout cela découle, en bonne partie, de Locke.

Cette intuition a aussi des conséquences pour la philosophie politique générale, que Locke développe dans les Deux traités du gouvernement civil. Locke conteste l'absolutisme de Hobbes. Pour Locke, l'état de nature n'est pas le chaos sanglant que décrivait Hobbes. C'est plutôt un état pré-politique où les hommes ont déjà des droits naturels, notamment le droit à la vie, à la liberté, à la propriété. L'État ne crée pas ces droits ; il les protège. Et il ne tient sa légitimité que dans la mesure où il remplit cette fonction protectrice. Si l'État viole les droits naturels qu'il est censé protéger, les citoyens ont le droit de résister, voire de le renverser.

Cette vision libérale a influencé profondément la modernité politique. La Déclaration d'indépendance américaine, en mille sept cent soixante-seize, reprend explicitement le vocabulaire lockéen. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, en mille sept cent quatre-vingt-neuf, en est aussi tributaire. Tout un pan de la pensée politique moderne, des constitutions libérales aux droits humains contemporains, s'enracine dans Locke.

Pour notre question, l'apport de Locke est double. Il introduit l'enfance comme moment philosophique majeur, où se joue la vulnérabilité humaine sous sa forme la plus plastique. Et il fonde une politique des droits qui prend en charge cette vulnérabilité, non plus par le seul Léviathan hobbesien, mais par la protection juridique de droits inaliénables. Combinaison qui marquera durablement la modernité.

Notez aussi que la vision lockéenne de la vulnérabilité comme plasticité a quelque chose de profondément optimiste. Contre la doctrine augustinienne du péché originel, qui voyait dans l'enfant un héritier de la chute, Locke voit en lui une potentialité ouverte. Pas un être déjà corrompu, mais un être à former. Cette divergence anthropologique a des conséquences immenses. Si l'on croit Augustin, l'éducation doit corriger une nature blessée. Si l'on croit Locke, l'éducation doit développer une nature ouverte. Les pratiques pédagogiques qui découlent de ces deux visions sont très différentes. Et toute la modernité éducative tend à pencher du côté de Locke, même quand elle l'oublie.

Bien sûr, il y a des limites à la vision lockéenne. Certains contestent l'idée d'une table rase parfaite : il y a probablement, comme l'a montré la psychologie contemporaine, des prédispositions, des structures cognitives innées, des tempéraments. L'esprit humain n'est pas totalement vierge à la naissance. Mais la part de malléabilité reste considérable, et c'est elle que Locke met au centre.

Pour conclure, retenez de Locke cette grande intuition. La vulnérabilité humaine n'est pas seulement la fragilité de l'adulte conscient. Elle est aussi, et peut-être plus fondamentalement, la malléabilité de l'enfant à former. Cette plasticité est notre chance autant que notre fragilité. Elle fait que nous pouvons devenir presque tout, mais elle fait aussi que nous pouvons être mal formés, perverti, abusés. La protéger, la cultiver, la respecter, c'est la grande tâche éducative et politique. Et c'est l'une des dimensions essentielles de notre humanité que nous avons héritée des Lumières lockéennes. La civilisation tient à ce que nous faisons des enfants. C'est dire si elle tient à peu.

tabula rasaexpérienceéducation
1755
Genève, Paris

Rousseau : amour de soi et pitié

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'inégalité

Rousseau distingue l'amour de soi (souci de la conservation, naturel) et l'amour-propre (vanité, comparaison aux autres, artificiel). Mais surtout, il fait de la pitié, ce sentiment spontané face à la souffrance d'autrui, un fondement moral. La vulnérabilité partagée fonde la sociabilité, avant même la raison. Premier grand penseur de l'empathie.

Avec Jean-Jacques Rousseau, la modernité philosophique prend une couleur nouvelle. Pas le rationalisme cartésien, pas l'empirisme lockéen, pas le contrat hobbesien. Quelque chose de plus émotionnel, plus sensible, plus tourné vers ce qui se passe dans le cœur des hommes. Et au cœur de la pensée rousseauiste, il y a une intuition qui touche directement à notre question. C'est que la moralité humaine ne se fonde pas d'abord sur la raison. Elle se fonde sur un sentiment primitif, la pitié, qui est notre réponse spontanée à la vulnérabilité d'autrui. Et cette intuition va changer profondément la manière dont l'Occident pensera l'éthique.

Rousseau est né à Genève en mille sept cent douze. Sa mère meurt en couches. Il est élevé par un père horloger qui le confie à divers tuteurs. Adolescent, il fugue, voyage, fait mille métiers. À seize ans, il est recueilli par Madame de Warens à Annecy, une femme de tête qui sera la grande affection de sa jeunesse. Il étudie, lit beaucoup, devient musicien autodidacte. À trente ans, il est à Paris, fréquente les Encyclopédistes, écrit ses premières œuvres. À trente-huit ans, il a une illumination sur la route de Vincennes, où il allait visiter Diderot emprisonné. Et de cette illumination naît son premier discours, qui le rendra célèbre.

Mais c'est dans son deuxième discours, le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, publié en mille sept cent cinquante-cinq, que se trouve la grande analyse anthropologique. Rousseau y propose une histoire conjecturale de l'humanité. Il imagine ce qu'a pu être l'homme à l'état de nature, avant toute société. Et sa vision est très différente de celle de Hobbes.

Pour Rousseau, l'homme à l'état de nature n'est pas un loup pour l'homme. Il n'est pas non plus une bête sociable comme l'avait dit Aristote. Il est un être solitaire, simple, qui se contente de peu, qui suit ses besoins immédiats sans calculer. Cet être primitif a deux passions fondamentales. La première, c'est l'amour de soi, ce souci spontané de sa propre conservation. La seconde, c'est la pitié, cette répugnance naturelle à voir souffrir son semblable.

Notez bien la distinction. L'amour de soi, en français de Rousseau, n'est pas l'amour-propre. L'amour de soi est primitif, naturel, bon. C'est le souci de continuer à vivre, à se nourrir, à se protéger. Rien de mauvais dans cela. Tous les animaux ont cet amour de soi. C'est la condition même de leur survie. L'amour-propre, en revanche, est une corruption de l'amour de soi. C'est l'amour de soi devenu comparatif. Quand je veux être plus que toi, quand je veux que tu reconnaisses ma supériorité, quand je m'évalue par rapport aux autres, c'est l'amour-propre. Et cet amour-propre, dit Rousseau, est l'une des sources principales du malheur humain. Il génère envie, jalousie, orgueil, ressentiment.

Mais l'autre passion naturelle, la pitié, est plus intéressante encore pour notre question. La pitié, dit Rousseau, est ce sentiment qui nous saisit spontanément quand nous voyons un être semblable à nous en train de souffrir. Voyez un enfant qui pleure, et quelque chose en vous se met en branle. Voyez un animal blessé, et vous ressentez son mal. Voyez une scène de cruauté, et vous reculez instinctivement. Cette répugnance, ce mouvement de compassion, n'est pas appris. Il est naturel. Il précède toute éducation, toute religion, toute philosophie. Il appartient à notre nature même.

Et Rousseau en tire des conséquences fondamentales. Si la pitié est naturelle, alors la moralité humaine n'a pas besoin d'être fondée par la raison. Elle est déjà là, dans le cœur, sous forme de sensibilité spontanée à la souffrance d'autrui. La cruauté, l'indifférence, la dureté, ne sont pas des manifestations de notre nature. Ce sont des corruptions de notre nature, produites par la société, par l'éducation mal faite, par l'amour-propre exacerbé. À l'origine, l'homme est sensible, ouvert, attentif à la souffrance des autres.

Cette intuition est l'une des plus profondes et des plus belles de Rousseau. Et elle a des conséquences immenses pour notre question de la vulnérabilité. Elle dit que la vulnérabilité d'autrui n'est pas étrangère à nous. Elle nous touche directement, par un mouvement spontané qui précède toute réflexion. Nous sommes constitués comme des êtres qui répondent à la vulnérabilité de leurs semblables. Voir un être souffrir, c'est être soi-même affecté. Et c'est de cette affection commune que naît la possibilité de la moralité.

Vous voyez la différence avec Hobbes. Hobbes voyait dans l'homme un calculateur qui cherche sa propre conservation et qui n'accepte la coopération que sous la contrainte d'un Léviathan. Rousseau voit dans l'homme un être sensible qui se trouve spontanément ému par la souffrance d'autrui. Deux anthropologies très différentes, qui débouchent sur deux politiques différentes. Hobbes fonde la politique sur la peur. Rousseau, dans le Contrat social, la fondera plutôt sur la volonté générale, conçue comme expression de cette sociabilité naturelle réorganisée.

Pour notre question, Rousseau ouvre quelque chose d'important. Il y a chez lui une intuition qui va se développer ensuite dans toute la modernité, jusqu'à l'éthique du care contemporaine que nous verrons en saison six. C'est que la vulnérabilité n'est pas seulement un fait individuel qui me concerne moi. Elle est un fait inter-individuel qui passe entre les êtres. Quand l'autre souffre, je le ressens. Quand je souffre, je peux espérer que l'autre le ressente. Cette résonance émotionnelle entre les vulnérabilités est la matière même de la sociabilité humaine.

Notez aussi la manière dont Rousseau articule cette intuition à une critique de la civilisation. Pour lui, la société moderne, avec son urbanisation, ses comparaisons sociales, ses inégalités, sa course aux apparences, étouffe la pitié naturelle. Plus les hommes sont éloignés de leur état naturel, plus ils deviennent durs, indifférents, cruels. La civilisation produit, selon Rousseau, plus de mal qu'elle n'en répare. Cette critique romantique de la civilisation moderne, qu'on lui a beaucoup reprochée, contient pourtant quelque chose de juste. Notre monde contemporain, avec ses écrans, ses informations massives sur les souffrances lointaines, ses divertissements permanents, peut effectivement émousser cette sensibilité spontanée à la souffrance d'autrui. Rousseau nous met en garde.

Il y a aussi un aspect plus politique. Si la pitié est naturelle, alors une société juste sera celle qui ne l'éteint pas. Une société qui valorise la compétition à tout prix, qui place les uns au-dessus des autres, qui crée des inégalités humiliantes, éteint la pitié. À l'inverse, une société qui cultive la fraternité, qui crée des conditions d'égalité, qui prend soin des plus faibles, alimente la pitié. C'est l'esprit du Contrat social, et c'est aussi l'esprit qui inspirera la Révolution française et toutes les démocraties modernes.

Pour Rousseau, le grand projet de l'éducation, qu'il développe dans l'Émile, consiste précisément à préserver et cultiver cette sensibilité naturelle. L'enfant doit grandir au contact de la nature, à l'abri des comparaisons sociales destructrices, dans une attention patiente à ses propres affects et à ceux des autres. L'Émile a marqué profondément la pédagogie occidentale, et continue à influencer beaucoup de courants éducatifs aujourd'hui.

Pour conclure, retenez de Rousseau cette intuition centrale. La pitié, comme sentiment naturel face à la vulnérabilité d'autrui, est l'un des fondements possibles de l'éthique. Pas la raison kantienne. Pas le calcul utilitariste. Pas la grâce chrétienne. Le sentiment spontané. Cette voie, plus émotionnelle que rationnelle, va nourrir toute la sensibilité romantique, l'humanitarisme moderne, l'éthique du care, et beaucoup de nos intuitions morales quotidiennes. Quand vous êtes ému par les images d'un enfant en pleurs dans un journal, vous faites du Rousseau sans le savoir. La vulnérabilité d'autrui passe en vous, vous traverse, vous oblige. Et cette passion-là, dit Rousseau, est notre humanité même. Voilà ce qui restera de lui, par-delà ses contradictions et ses errances : cette intuition d'une sensibilité spontanée à la souffrance d'autrui, comme fondement possible de la moralité.

pitiéamour de soiperfectibilité
1781 — 1790
Königsberg, Prusse-Orientale

Kant : la finitude raisonnable

Emmanuel Kant, Critiques

Kant fonde toute sa philosophie sur la reconnaissance des limites de la raison humaine. Nous ne sommes pas Dieu : nous ne pouvons connaître que des phénomènes, pas les choses en soi. Cette finitude épistémique n'est pas un défaut, c'est notre condition. Et c'est précisément parce que nous sommes finis et libres que la moralité a un sens. Vulnérabilité transformée en autonomie morale.

Avec Emmanuel Kant, on entre dans une autre dimension. Le grand philosophe de Königsberg, qui n'a presque jamais quitté sa ville et qui suivait des horaires si réguliers que les habitants réglaient leurs montres sur ses promenades, a réalisé l'une des révolutions philosophiques les plus profondes de l'histoire occidentale. Et au cœur de cette révolution, il y a la prise en charge méthodique d'une vulnérabilité que la philosophie avait souvent essayé de nier : la finitude de notre raison. Kant ne la déplore pas, ne la fuit pas. Il en fait le point de départ d'une philosophie nouvelle.

Kant est né en mille sept cent vingt-quatre à Königsberg, en Prusse-Orientale. Famille modeste, piétiste. Études à l'université de sa ville, qu'il ne quittera quasiment jamais. Il enseigne d'abord la philosophie, les sciences naturelles, la géographie. Il publie des ouvrages assez classiques sur la métaphysique pré-critique. Et puis, vers la cinquantaine, il vit ce qu'il appellera son réveil dogmatique. Il lit Hume, et il comprend que la philosophie traditionnelle est sur des bases insoutenables. Il se met alors à un grand travail critique qui durera plus de dix ans. Et il publie, en mille sept cent quatre-vingt-un, la Critique de la raison pure. Suivront la Critique de la raison pratique en mille sept cent quatre-vingt-huit, et la Critique de la faculté de juger en mille sept cent quatre-vingt-dix. Trois livres immenses qui changent tout.

Quel est le projet kantien ? En une formule : examiner les conditions de possibilité et les limites de la raison humaine. Avant Kant, on faisait de la métaphysique. On parlait de Dieu, de l'âme immortelle, de la liberté, de la substance, comme si la raison humaine pouvait, par sa propre force, connaître ces réalités. Kant arrive et dit : attendez. Avant de spéculer sur Dieu, demandons-nous ce que la raison humaine peut connaître et ce qu'elle ne peut pas connaître. Faisons l'audit de nos facultés.

Et l'audit est sévère. Kant montre que la raison humaine n'a accès qu'aux phénomènes, c'est-à-dire aux choses telles qu'elles nous apparaissent dans le cadre de nos formes a priori de la sensibilité, le temps et l'espace, et de nos catégories de l'entendement, la causalité, la substance, la quantité, etc. Mais les choses en soi, ce qu'elles sont en dehors de notre manière de les saisir, restent inaccessibles. Nous ne pouvons pas connaître la réalité ultime. Nous ne pouvons connaître que notre rapport à la réalité.

Cette thèse est révolutionnaire. Elle clôt définitivement les prétentions de la métaphysique classique. Nous ne saurons jamais, par la seule raison théorique, si Dieu existe, si l'âme est immortelle, si la volonté est libre. Toutes ces questions sont au-delà des limites de la raison pure. Kant ne dit pas qu'elles sont sans intérêt. Il dit qu'on ne peut pas y répondre par la connaissance théorique. Notre savoir a des limites, et ces limites sont structurelles, inhérentes à la finitude de notre raison.

Voyez la portée de cette intuition pour notre question. Avec Kant, la vulnérabilité épistémique humaine est radicalisée et thématisée comme jamais auparavant. Nous ne sommes pas Dieu. Nous sommes des êtres finis, qui ne pouvons connaître que selon les conditions de notre propre finitude. Cette finitude n'est pas un défaut accidentel qu'on pourrait peu à peu réduire. C'est notre condition structurelle. Aucune avancée scientifique, aucun progrès théorique ne nous fera jamais accéder à un point de vue divin sur les choses. Nous restons des êtres limités, qui pensent depuis leur place.

Mais Kant ne s'arrête pas à ce constat de limites. Il fait quelque chose de plus subtil. Il montre que cette finitude, paradoxalement, est la condition de possibilité de notre liberté morale. Voici comment. Si nous pouvions connaître le monde tel qu'il est en soi, nous serions soumis à des nécessités absolues qui nous laisseraient sans marge de liberté. Mais parce que notre connaissance est limitée aux phénomènes, il reste un espace, celui des choses en soi, où la liberté peut se loger. Nous ne pouvons pas la connaître théoriquement, mais nous pouvons l'affirmer pratiquement, comme condition de notre vie morale.

C'est dans la Critique de la raison pratique que Kant développe cette intuition. La morale, dit-il, suppose la liberté. Sans liberté, je ne suis pas vraiment responsable de mes actes. Sans liberté, le devoir n'a pas de sens. Or l'expérience morale, le sentiment du devoir, l'obligation morale, sont des réalités irréductibles. Nous sentons que nous devons faire certaines choses. Nous nous reprochons quand nous ne les faisons pas. Cette expérience suppose la liberté. Donc nous sommes libres, dans une dimension de notre être qui échappe à la causalité phénoménale.

Pour notre question, c'est important. Kant transforme la finitude humaine de problème en condition. Notre vulnérabilité épistémique, le fait que nous ne pouvions tout savoir, est précisément ce qui rend possible notre autonomie morale. Si nous étions des purs êtres connaissants, nous serions enchaînés à la nécessité. Étant des êtres finis et conscients de notre finitude, nous gardons la possibilité d'agir librement, par devoir, selon la loi morale.

Cette analyse a donné lieu à la fameuse formule kantienne de la moralité : agis selon la maxime de ton action qui puisse être en même temps érigée en loi universelle. C'est l'impératif catégorique, dans une de ses formulations. L'idée est qu'une action morale est celle qui peut être universalisée sans contradiction. Si je mens, et que tout le monde fait pareil, le mensonge devient impossible parce que personne ne croit plus personne. Donc mentir, universalisé, se détruit lui-même. Donc mentir est immoral. Et ainsi de suite.

Cette éthique kantienne, parfois caricaturée comme rigide ou abstraite, repose pourtant sur une intuition profonde. Tous les êtres humains, parce qu'ils sont des êtres rationnels et libres, ont une dignité égale. Ils sont des fins en eux-mêmes, jamais seulement des moyens. Cette dignité ne tient pas à leurs talents, à leur fortune, à leur position sociale. Elle tient à leur condition d'êtres rationnels finis et libres. Et c'est cette dignité qui doit être respectée dans toute action morale.

Pour notre question, l'apport kantien est immense. Il fonde la dignité humaine non sur la force, la beauté, la réussite, mais sur la finitude raisonnable elle-même. Etre humain, pour Kant, c'est précisément être un être fini, conscient de ses limites, et capable, par cette conscience même, de se déterminer librement selon la loi morale. Cette définition couvre tous les humains, sans exception. Et elle fonde une universalité morale qui inspirera les déclarations des droits humains modernes.

Notez aussi un autre aspect. Kant pense la moralité comme respect. Respect de la loi morale en moi, respect de l'humanité en moi et en autrui. Et le respect n'est pas un sentiment ordinaire. C'est un sentiment particulier, qui m'oblige et m'élève en même temps. Quand je respecte un autre être humain, je reconnais en lui cette dignité d'être rationnel fini et libre, qui dépasse toutes les apparences. Le mendiant a la même dignité que le roi. Le criminel a la même dignité que le juge. Cette intuition d'égalité radicale est l'une des plus profondes de la modernité, et elle structure encore nos institutions démocratiques.

Pour conclure, retenez de Kant cette grande inversion. La finitude humaine, qui avait été pensée comme défaut par toute une tradition antique et chrétienne, devient avec Kant la condition même de notre dignité morale. Pas malgré notre vulnérabilité épistémique, mais à cause d'elle, nous sommes des êtres libres, responsables, dignes. Le sage stoïcien qui rêvait d'invulnérabilité passait à côté de l'essentiel. C'est dans la lucidité sur nos limites, dans l'acceptation de notre finitude, que se loge ce qui nous rend pleinement humains. Voilà l'une des plus belles intuitions philosophiques modernes sur notre question. Et elle continue, deux siècles plus tard, à structurer une bonne partie de notre culture éthique.

finitudeautonomiephénomène
1807
Iéna, Saxe

Hegel : la lutte pour la reconnaissance

Hegel, Phénoménologie de l'esprit

La conscience de soi ne se constitue pas seule. Elle a besoin d'être reconnue par une autre conscience. D'où la fameuse dialectique du maître et de l'esclave : deux consciences se mesurent, l'une risque sa vie et devient maître, l'autre choisit la vie et devient esclave. La vulnérabilité au regard d'autrui devient moteur de l'histoire et de la subjectivité.

Avec Georg Wilhelm Friedrich Hegel, on entre dans une pensée d'une ambition vertigineuse. Hegel veut comprendre l'histoire entière de l'esprit humain comme un processus rationnel. Et au cœur de ce processus, il y a une intuition qui touche directement à notre question. C'est que la conscience de soi ne se constitue pas seule. Elle a besoin d'être reconnue par une autre conscience. Et cette nécessité de la reconnaissance ouvre une vulnérabilité fondamentale du sujet humain, qui est dépendant de l'autre pour exister vraiment comme sujet.

Hegel est né en mille sept cent soixante-dix à Stuttgart. Études de théologie à Tübingen, où il rencontre Schelling et Hölderlin. Lecteur enthousiaste de la Révolution française dans sa jeunesse. Précepteur, professeur de lycée, puis professeur d'université à Iéna, où il publie en mille huit cent sept son premier grand livre, la Phénoménologie de l'esprit. Il poursuivra ensuite à Heidelberg, puis à Berlin, où il sera le grand maître de la philosophie allemande jusqu'à sa mort en mille huit cent trente et un.

La Phénoménologie de l'esprit est un livre immense, réputé l'un des plus difficiles de toute la philosophie occidentale. Il décrit le parcours par lequel la conscience humaine s'élève, à travers une série d'expériences et de contradictions, depuis la certitude sensible immédiate jusqu'au savoir absolu. Au milieu de ce parcours, il y a un moment crucial pour notre question, qui s'appelle traditionnellement la dialectique du maître et de l'esclave.

Voici l'idée, simplifiée. Au début, la conscience de soi est une simple certitude de soi. Je sais que je suis. Mais cette certitude est encore abstraite. Pour devenir une vraie conscience de soi, il faut que la conscience trouve une confirmation extérieure. Il faut qu'elle soit reconnue par une autre conscience. Sans cette reconnaissance, ma certitude de moi-même reste lettre morte. Je peux croire que je suis quelque chose, mais cette croyance est vide tant qu'elle n'est pas confirmée par autrui.

Donc la conscience de soi est essentiellement relationnelle. Elle dépend de la reconnaissance d'autrui. Et cette dépendance crée une situation conflictuelle. Imaginons deux consciences qui se rencontrent. Chacune veut être reconnue par l'autre comme conscience de soi. Mais reconnaître l'autre, c'est en un sens se nier soi-même comme seule conscience de soi. Donc les deux consciences entrent en lutte. Chacune veut être reconnue sans reconnaître. Et cette lutte va jusqu'au risque de la mort. Celui qui ose risquer sa vie dans la lutte, qui montre qu'il accorde plus d'importance à la reconnaissance qu'à la vie elle-même, devient le maître. Celui qui recule, qui choisit la vie plutôt que la reconnaissance, devient l'esclave.

Voyez la profondeur de cette analyse. Hegel pense la conscience humaine comme constitutivement vulnérable à la reconnaissance d'autrui. Nous ne sommes pas des sujets isolés qui se constitueraient par eux-mêmes. Nous sommes des sujets qui ont besoin du regard de l'autre pour exister pleinement. Cette dépendance n'est pas accidentelle. Elle est structurelle. Et elle est source à la fois de notre humanité et de toutes les violences possibles entre les humains.

La dialectique se poursuit. Le maître a obtenu la reconnaissance, mais d'un esclave, c'est-à-dire d'une conscience qu'il méprise comme inférieure. Or une reconnaissance par un être méprisé ne vaut pas grand-chose. Le maître se trouve dans une situation paradoxale : il a la reconnaissance, mais une reconnaissance qui ne le confirme pas vraiment. L'esclave, lui, par son travail sur les choses, par sa transformation de la matière, par sa fabrication d'objets, développe progressivement une conscience de soi qui ne dépend plus seulement du regard du maître. À terme, c'est l'esclave qui aura la vraie conscience de soi, parce qu'elle se sera construite par le travail et la peine, pas seulement par la lutte agressive.

Cette analyse est riche. Elle préfigure toute la pensée moderne sur le travail comme constitutif de l'humanité, qu'on retrouvera chez Marx. Elle préfigure aussi toute la pensée sur l'aliénation, sur la dépendance, sur les rapports de pouvoir. Et pour notre question, elle ouvre quelque chose d'essentiel. Notre vulnérabilité au regard d'autrui n'est pas seulement psychologique. Elle est structurelle. Elle est ce qui nous fait humains. Sans le regard de l'autre, je n'existe pas vraiment comme sujet.

Cette intuition a eu une postérité immense. Au vingtième siècle, Sartre, comme nous le verrons en saison cinq, en fera une lecture pessimiste avec son analyse du regard d'autrui qui me chosifie. Levinas, plus tard, en fera une lecture inverse, en pensant le visage d'autrui comme appel éthique avant toute conscience. Honneth, à la fin du vingtième siècle, fera de la lutte pour la reconnaissance le moteur de toute critique sociale. Tous ces auteurs partent, d'une manière ou d'une autre, de l'intuition hégélienne.

Mais Hegel ne s'arrête pas à la dialectique du maître et de l'esclave. Il pense l'histoire humaine entière comme une longue marche vers une reconnaissance mutuelle plus complète. Au début, les rapports de reconnaissance sont brutaux, asymétriques, fondés sur la violence. Progressivement, à travers les institutions, le droit, la moralité, l'État, s'élaborent des formes de reconnaissance plus équilibrées, plus universelles, plus libres. L'État rationnel moderne, pour Hegel, est le lieu où la reconnaissance mutuelle peut se réaliser pleinement, où chaque conscience est reconnue dans sa dignité par les institutions et par les autres consciences.

Cette vision a été beaucoup critiquée. Certains y voient une justification de l'État autoritaire. D'autres y voient une vision trop optimiste de l'histoire. Mais l'intuition de fond reste précieuse. Les institutions sont des constructions sociales qui visent à organiser la reconnaissance mutuelle, à protéger la dignité des consciences, à permettre à chacun d'exister comme sujet. Quand elles échouent, on a la violence, l'humiliation, le mépris. Quand elles réussissent, on a la liberté civile, la dignité, la coexistence pacifique.

Pour notre question de la vulnérabilité, l'apport hégélien est central. Il ajoute à toutes les dimensions de la vulnérabilité que nous avons vues une dimension nouvelle : la vulnérabilité à la reconnaissance d'autrui. Nous ne sommes pas seulement vulnérables à la mort, à la maladie, à l'erreur, aux passions. Nous sommes aussi vulnérables au regard, au jugement, à la non-reconnaissance. Quelqu'un qui ne nous est jamais reconnu, qui est traité comme s'il n'existait pas, qui est méprisé systématiquement, subit une violence qui n'est pas physique mais qui peut être tout aussi destructrice. C'est cette violence-là que Hegel a thématisée.

Cette intuition est extraordinairement actuelle. Aujourd'hui, dans nos sociétés où les inégalités ne sont plus seulement matérielles mais aussi symboliques, où la question du respect dû aux différents groupes sociaux est centrale, où les revendications de reconnaissance se multiplient, on retrouve constamment la grammaire hégélienne. Toutes ces luttes pour être vu, reconnu, respecté, sont des luttes hégéliennes pour la reconnaissance. Et toute la pensée politique contemporaine, en particulier dans sa branche communautarienne, féministe, antiraciste, se nourrit de cette intuition.

Pour conclure, retenez de Hegel cette grande contribution à notre question. La conscience de soi n'est pas une intériorité close. Elle est dépendante du regard d'autrui. Et cette dépendance, qui crée notre humanité, crée aussi nos plus grandes blessures et nos plus grandes luttes. La vulnérabilité hégélienne est intersubjective, et elle est le moteur même de l'histoire humaine telle que nous la vivons. Connaître cette dimension, c'est mieux comprendre une bonne partie de ce qui se joue, dans nos vies personnelles comme dans nos sociétés. Et c'est ce que Hegel nous a légué, dans son écriture difficile mais sa pensée éminemment féconde.

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1799 — 1821
Berlin, romantisme allemand

Schleiermacher : le sentiment de dépendance absolue

Friedrich Schleiermacher, Discours sur la religion

Pour le théologien romantique, le fondement du religieux n'est ni dogme ni morale. C'est un sentiment : celui d'être absolument dépendant. Nous nous éprouvons comme n'étant pas par nous-mêmes, comme tenus par quelque chose qui nous dépasse. Cette intuition reformule à l'âge romantique la vulnérabilité créaturelle des Hébreux. Fondement affectif de la conscience religieuse moderne.

Pour clore notre tour des modernes, nous arrivons à un penseur moins connu du grand public mais qui apporte sur notre question une contribution spécifique et précieuse. Il s'agit de Friedrich Schleiermacher, théologien et philosophe protestant de la fin du dix-huitième et du début du dix-neuvième siècle. Et ce qu'il propose, c'est de penser la vulnérabilité humaine non pas sur le mode rationnel kantien, ni sur le mode dialectique hégélien, mais sur le mode du sentiment. Et plus précisément d'un sentiment qu'il met au cœur de l'expérience religieuse et anthropologique : le sentiment de dépendance absolue.

Schleiermacher est né en mille sept cent soixante-huit à Breslau, dans la Silésie alors prussienne, dans une famille de pasteurs réformés. Études de théologie, formation chez les frères moraves piétistes, puis à Halle. Il devient pasteur à Berlin, où il fréquente les cercles romantiques. Friedrich Schlegel, son ami, l'introduit dans le mouvement qui est en train de transformer la culture allemande. En mille sept cent quatre-vingt-dix-neuf, Schleiermacher publie un livre court mais explosif : Discours sur la religion à ceux des esprits cultivés qui la méprisent. Il y défend la religion non pas comme dogme, ni comme morale, mais comme expérience spirituelle irréductible. Et c'est dans ce livre, et dans son grand ouvrage ultérieur la Foi chrétienne, qu'il développe sa thèse fondamentale.

Voici l'idée. À l'époque des Lumières, on avait tendance à réduire la religion soit à un système de croyances dogmatiques, soit à un ensemble de préceptes moraux. Croyez ceci et cela, faites ceci et cela. Schleiermacher conteste ces deux réductions. La religion, dit-il, n'est ni connaissance ni action. Elle est sentiment. Mais pas n'importe quel sentiment. Le sentiment particulier qui consiste à se sentir absolument dépendant de quelque chose qui nous dépasse.

Précisons. Schleiermacher distingue plusieurs niveaux dans notre expérience. À un premier niveau, je me sens dépendant de certaines choses dans le monde. J'ai besoin de manger, donc je dépends de la nourriture. J'ai besoin de chaleur, donc je dépends d'un toit. J'ai besoin d'air, donc je dépends de l'atmosphère. Ces dépendances sont relatives, partielles. Je peux, dans certains cas, intervenir, modifier ma situation, exercer ma liberté.

Mais à un autre niveau, plus profond, je peux me saisir comme totalement, absolument dépendant. Je ne suis pas la cause de mon propre être. Je n'ai pas décidé de naître. Je n'ai pas choisi d'exister à cette époque, dans ce corps, dans ce monde. Je suis radicalement reçu. Mon existence même est un don, dans le sens où elle ne vient pas de moi. Et ce sentiment d'être ainsi posé sans s'être posé soi-même, Schleiermacher l'appelle le sentiment de dépendance absolue, schlechthinniges Abhängigkeitsgefühl en allemand.

Voyez la subtilité. Ce n'est pas une connaissance. Je n'arrive pas à ce constat par un raisonnement. Je l'éprouve, je le sens, dans la profondeur de ma conscience. Et ce n'est pas non plus une action. Ce n'est rien que je ferais. C'est ce que je suis, quand je me ressaisis dans ma condition la plus fondamentale. Un être qui n'est pas par lui-même. Un être tenu par autre chose que lui-même.

Ce que ce quelque chose est, qui me tient ainsi, Schleiermacher l'appelle Dieu. Et c'est le point central de sa théologie. Dieu n'est pas d'abord un objet de connaissance, ni un législateur moral. Dieu est ce sur quoi ma conscience repose en dernière instance, ce dont je dépends absolument, ce à quoi se rapporte mon sentiment le plus profond. La religion, pour Schleiermacher, est précisément la conscience de cette dépendance. Toutes les religions historiques, avec leurs dogmes et leurs rites, sont des manifestations différentes de cette même expérience fondamentale. Et la philosophie peut, à sa manière, retrouver cette dimension, indépendamment de toute confession particulière.

Pour notre question de la vulnérabilité, cette analyse est précieuse. Elle thématise une dimension de notre fragilité que les autres modernes avaient touchée sans la nommer aussi clairement. C'est la vulnérabilité ontologique radicale : je ne suis pas mon propre fondement. Je suis. Mais je ne me suis pas posé. Je suis tenu. Et cette dépendance n'est pas accidentelle, elle est structurelle. À chaque instant, mon existence dépend de quelque chose qui n'est pas moi.

Cette intuition a quelque chose qui retrouve, sous une forme moderne, l'anthropologie biblique hébraïque dont nous parlions en saison trois. Vous vous souvenez, le souffle qui sort des narines, le nephesh fragile, la créature tenue à chaque instant par Dieu. Schleiermacher reformule cette intuition pour des modernes, dans le langage du sentiment plutôt que dans celui de la dogmatique théologique. Mais le fond est proche.

Et ce sentiment de dépendance absolue, Schleiermacher pense qu'il est universel. Tout être humain le porte en lui, plus ou moins consciemment. Les uns l'élaborent en religion explicite, avec des dogmes, des rites, des communautés. D'autres le vivent sans le nommer, dans une expérience plus diffuse, esthétique, contemplative. Mais l'expérience est la même : se sentir tenu par quelque chose qui dépasse, ne pas être son propre fondement, exister comme un don.

Schleiermacher ouvre ainsi une voie pour penser la religion dans la modernité. Non pas contre la science, ni contre la morale autonome kantienne. Mais à côté, comme dimension propre de l'expérience humaine. La science a son domaine, la connaissance objective des phénomènes. La morale a son domaine, l'autonomie pratique du sujet rationnel. La religion a son propre domaine, ce sentiment de dépendance absolue qui touche à la profondeur ontologique de notre être. Chacun à sa place, chacun avec sa logique propre.

Cette vision a profondément marqué la théologie protestante allemande du dix-neuvième siècle. Et au-delà, elle a influencé toute une tradition de pensée moderne qui essaie de prendre au sérieux le religieux sans le réduire au dogme ni à la morale. Au vingtième siècle, des théologiens comme Rudolf Otto ou Paul Tillich, et des philosophes comme Heidegger ou Levinas, hériteront, à leur manière, de cette tonalité schleiermacherienne.

Notez aussi un autre aspect important. Pour Schleiermacher, la dépendance absolue n'est pas une chose qu'on déduit, c'est une chose qu'on éprouve. Et cette expérience peut être cultivée. Le silence, la méditation, l'attention à ce qui se passe au plus profond de soi, peuvent ouvrir à ce sentiment. À l'inverse, l'agitation, la dispersion, le divertissement au sens pascalien, peuvent l'étouffer. Tout l'enjeu de la vie spirituelle, dit Schleiermacher, est de cultiver cette ouverture, de la rendre plus claire, plus présente, plus vivante.

Pour notre question, c'est important. La vulnérabilité ontologique que Schleiermacher thématise n'est pas un fait extérieur qu'on constate. C'est une dimension intérieure qu'on cultive. Elle peut être plus ou moins consciente, plus ou moins centrale dans la vie d'une personne. Et la qualité d'une vie tient en partie à cette conscience-là. Une personne qui vit dans la conscience claire de sa dépendance absolue n'est pas écrasée par elle ; elle est plutôt allégée, reposée, ancrée dans quelque chose de plus large qu'elle-même. C'est une vulnérabilité qui devient ressource, conscience qui libère.

Pour conclure, retenez de Schleiermacher cette intuition originale. La vulnérabilité humaine, à sa racine la plus profonde, est ontologique et relationnelle. Nous ne sommes pas par nous-mêmes. Nous sommes tenus. Et ce sentiment, quand il est cultivé, est ce que les religions ont essayé de nommer chacune à sa manière. Avec Schleiermacher se clôt notre saison sur les modernes. Le sujet moderne, qui s'était autonomisé chez Kant, qui s'était reconnu vulnérable chez Pascal et Spinoza, qui s'était politisé chez Hobbes et Locke, retrouve avec Schleiermacher sa dimension ontologique de créature. Tous les ingrédients sont là pour ce que va devenir la philosophie du vingtième siècle, qui radicalisera toutes ces intuitions. La saison cinq nous y emmène.

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Bilan
Synthèse de la saison 4

Le sujet exposé

Récapitulation

De Montaigne à Schleiermacher, le sujet moderne s'autonomise mais se découvre paradoxalement plus vulnérable. Conscience de sa fragilité épistémique (Montaigne, Kant), de sa misère existentielle (Pascal), de ses passions (Descartes, Spinoza), de sa peur fondatrice (Hobbes), de sa pitié partagée (Rousseau), de son besoin de reconnaissance (Hegel), de sa dépendance absolue (Schleiermacher). Toutes les pièces du XIXe et du XXe sont en place.

Au terme de cette saison sur les modernes, il est temps de tirer le fil. En treize épisodes, nous avons traversé trois siècles, de la fin du seizième jusqu'au début du dix-neuvième. De Montaigne à Schleiermacher, de la tour gascogne à Berlin romantique, en passant par Port-Royal, La Haye, Londres, Genève, Königsberg, et Iéna. Et nous avons vu se constituer une figure nouvelle du sujet humain : un sujet qui s'autonomise par rapport au cadre religieux médiéval, mais qui se découvre paradoxalement, et précisément à cause de cette autonomisation, exposé d'une manière inédite.

Récapitulons les étapes.

Avec Montaigne, l'invention du sujet moderne comme objet d'examen. Premier essai, première introspection systématique. Le que sais-je transforme la vulnérabilité épistémique en méthode philosophique. On peut être philosophe sans posséder le savoir. On peut être grand par modestie intellectuelle. Ouverture inédite à la pluralité, au doute, à la tolérance.

Avec Pascal, la grande dialectique de la misère et de la grandeur. L'homme est un roseau pensant. Sa fragilité absolue est la matière même de sa dignité. Et le divertissement est analysé comme stratégie d'évitement de la confrontation à soi. Anthropologie qui nourrit toute la modernité, croyante ou non. Avec Pascal s'installe pour de bon le sujet inquiet et conscient de l'être.

Avec Descartes, malgré son apparent rationalisme triomphant, la reconnaissance de l'union de l'âme et du corps comme lieu d'une vulnérabilité irréductible. Les passions de l'âme révèlent que le sujet pensant est aussi un sujet incarné, traversé d'affects qu'il ne choisit pas. La méthode peut fonder un cogito mais pas évacuer la passion.

Avec Spinoza, la radicalisation. Tout est dans le tissu unique de la substance infinie. L'homme, mode fini, est traversé par des affects qui augmentent ou diminuent sa puissance d'agir. La liberté n'est ni transcendance ni grâce, mais connaissance des causes. Comprendre pour se libérer. Vision austère et féconde qui irrigue toute une tradition moderne.

Avec Hobbes, la politisation de la vulnérabilité. La peur de la mort violente devient fondement du contrat social. L'État souverain protège l'homme contre la guerre de tous contre tous qui caractérise l'état de nature. Notre vulnérabilité partagée fonde la nécessité d'une construction politique commune. Geste fondateur de la philosophie politique moderne.

Avec Locke, l'autre face de la modernité politique. L'enfance comme moment philosophique. La plasticité humaine comme vulnérabilité fondamentale. L'éducation comme tâche centrale. Et les droits naturels comme protections que l'État doit garantir, sous peine de perdre sa légitimité. Toute la pensée libérale s'enracine ici.

Avec Rousseau, la pitié comme fondement émotionnel de la moralité. La sensibilité spontanée à la souffrance d'autrui précède la raison. Vulnérabilité partagée qui passe d'un être à l'autre par résonance affective. Critique de la civilisation qui étouffe cette sensibilité, et programme éducatif pour la préserver. Tout le sentimentalisme moderne, l'humanitarisme, l'éthique du care, plongent ici leurs racines.

Avec Kant, la finitude comme condition de la liberté morale. Notre raison est limitée aux phénomènes, nous ne pouvons connaître les choses en soi. Mais cette finitude épistémique fait précisément place à la liberté pratique. Et toute la dignité humaine, égale pour tous, se fonde sur cette structure d'être rationnel fini et libre. Inversion radicale qui fonde l'éthique moderne et les droits humains.

Avec Hegel, la dimension intersubjective. La conscience de soi n'existe qu'à travers la reconnaissance d'autrui. La dialectique du maître et de l'esclave thématise le besoin de reconnaissance comme moteur de l'histoire. Et la vulnérabilité au regard d'autrui devient une dimension fondamentale de la condition humaine.

Avec Schleiermacher enfin, la dimension ontologique retrouvée. Le sentiment de dépendance absolue. Nous ne sommes pas par nous-mêmes, nous sommes tenus. Cette intuition reformule l'expérience religieuse pour l'âge moderne, et indique une dimension de notre être que ni la science ni la morale autonome ne peuvent épuiser.

Que retenir de cet arc considérable ?

Première leçon : la modernité philosophique n'est pas l'oubli de la vulnérabilité humaine, contrairement à ce qu'on dit parfois. Au contraire. Elle l'examine sous mille angles. Vulnérabilité épistémique chez Montaigne et Kant. Vulnérabilité existentielle chez Pascal. Vulnérabilité affective chez Descartes et Spinoza. Vulnérabilité politique chez Hobbes et Locke. Vulnérabilité sociale chez Rousseau. Vulnérabilité intersubjective chez Hegel. Vulnérabilité ontologique chez Schleiermacher. Le sujet moderne se constitue précisément par la conscience approfondie de ses propres fragilités.

Deuxième leçon : cette conscience produit deux mouvements qui peuvent coexister ou s'opposer. D'un côté, un mouvement d'autonomisation, de revendication de la liberté du sujet, de fondation politique sur les droits, d'éthique de l'autonomie. C'est la veine kantienne et libérale, qui culmine dans nos démocraties modernes. De l'autre, un mouvement d'inscription dans des dépendances qu'on reconnaît comme constitutives. C'est la veine pascalienne, schleiermacherienne, rousseauiste. Toute la modernité oscille entre ces deux pôles. Et il faut savoir tenir les deux.

Troisième leçon : la modernité hérite encore beaucoup du christianisme, même quand elle s'en distingue. Pascal est explicitement chrétien. Kant écrit comme un piétiste sécularisé. Schleiermacher est théologien. Même Spinoza, l'excommunié, parle de béatitude et d'amor intellectualis Dei. Le retournement chrétien que nous avons étudié en saison trois continue à infuser la modernité, sous des formes laïcisées. Le sujet moderne, vulnérable et libre, est un héritier secret du sujet augustinien, fissuré et tendu vers la grâce. Cette généalogie est importante à voir.

Quatrième leçon : avec la modernité, la vulnérabilité humaine entre dans le champ politique de manière nouvelle. L'État protège, l'éducation forme, les droits garantissent. Les institutions modernes sont, en grande partie, des dispositifs de gestion collective de la vulnérabilité humaine. Cette politisation, qui commence avec Hobbes et Locke, va culminer au vingtième siècle avec l'État social, l'État providence, les systèmes de santé et de retraite. Tout cela trouve ses racines philosophiques dans la modernité que nous avons parcourue.

Cinquième leçon, peut-être la plus importante pour la suite. Avec la modernité s'installent toutes les pièces du puzzle qui va permettre, au vingtième siècle, le grand basculement contemporain. Le sujet fragile et conscient (Pascal), libre dans sa finitude (Kant), affecté dans son corps (Descartes, Spinoza), dépendant de la reconnaissance (Hegel), sensible à la souffrance d'autrui (Rousseau), tenu par quelque chose qui le dépasse (Schleiermacher). Heidegger, dans la saison suivante, va prendre tous ces fils et en faire la trame d'une analyse ontologique radicale du Dasein. Levinas, à sa suite, en fera une éthique du visage. Le contemporain n'invente pas tant qu'il radicalise et systématise ce que les modernes avaient préparé.

Pour conclure, gardez cette image du sujet exposé. C'est lui, ce sujet moderne, qui peuple notre culture. Conscient et fragile. Libre et dépendant. Pensant et passionné. Politique et intime. Croyant ou non, mais traversé par les questions que la religion avait portées. Vulnérable d'une manière qui n'est plus celle de l'antique ni celle du chrétien médiéval, mais qui est nôtre. Cette figure-là, vous la connaissez. Vous la vivez. Vous êtes elle, à votre manière. Et savoir d'où elle vient, comment elle s'est constituée, à travers quelles découvertes et quelles tensions, c'est se comprendre soi-même un peu mieux. C'est ce que cette saison nous a permis de faire. Et nous allons maintenant entrer dans la saison cinq, qui radicalisera tout cela. Préparez-vous au grand pivot heideggerien. Il vient.

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