Le retournement chrétien

Kenosis et faiblesse comme lieu de la force

Ier — XIVe siècles

Ier millénaire av. J.-C.
Israël ancien

Hébreu biblique : basar, nephesh, ruach

Bible hébraïque, prophètes, psalmistes

Avant le grec et son astheneia, l'hébreu biblique nomme l'humain par sa fragilité même. Basar, la chair, qui s'altère. Nephesh, le souffle, le siège vital, fragile comme un soupir. Ruach, l'esprit, qui passe et revient. Pas de séparation âme/corps : un être tout entier exposé, qui n'existe que parce que Dieu le tient. La vulnérabilité hébraïque est ontologique et relationnelle.

Pour entrer dans la saison trois, qui va nous emmener à travers le grand retournement chrétien, il faut commencer plus tôt et ailleurs. Plus tôt : avant le christianisme proprement dit. Et ailleurs : pas dans le monde grec qu'on a fréquenté en saisons un et deux, mais dans le monde hébreu biblique qui a précédé et nourri le christianisme primitif. Parce que l'image de l'homme qui circule dans la Bible hébraïque n'est pas la même que celle des Grecs, et cette différence est décisive pour comprendre la suite.

Les Grecs, on l'a vu, pensent l'homme à travers une série de distinctions et d'oppositions. Le corps et l'âme. Le mortel et l'immortel. Le sensible et l'intelligible. Le phthartos et l'aphthartos. La culture grecque, surtout dans son courant platonicien, tend à séparer ces niveaux, à valoriser l'un au détriment de l'autre. L'âme est plus noble que le corps. L'intelligible est plus stable que le sensible. La libération consiste à se déprendre du bas pour rejoindre le haut.

L'hébreu biblique fonctionne complètement autrement. Il ne pense pas l'homme par séparations. Il le pense comme une unité indivisée, un tout dynamique, qui s'exprime à travers plusieurs dimensions sans qu'aucune ne soit séparable des autres. Et pour nommer ces dimensions, l'hébreu dispose d'un vocabulaire fascinant, dont je voudrais vous présenter trois mots majeurs. Basar, nephesh, ruach. Trois mots qui éclairent trois facettes de l'être humain selon la Bible, et qui ensemble forment une anthropologie radicalement différente de la grecque.

Commençons par basar. Ce mot est généralement traduit par chair. Mais attention, il ne désigne pas le corps comme structure anatomique, comme machine biologique. Il désigne la chair dans sa dimension vivante, faible, exposée, mortelle. Basar, c'est ce qui peut être blessé. C'est ce qui souffre. C'est ce qui vieillit et meurt. Et c'est aussi ce qui lie tous les humains entre eux et avec les animaux. Quand Genèse dit que Dieu a créé Adam de la poussière du sol, le mot pour Adam, adam, est apparenté à adamah, la terre rouge. Et ce qu'il y a en Adam d'animal, de fragile, d'éphémère, c'est précisément cette dimension basar. La Bible répète souvent que toute chair est comme l'herbe : elle pousse, fleurit, et le vent passe sur elle, elle n'est plus. Beau et terrible à la fois.

Ensuite, nephesh. Ce mot, encore plus difficile à traduire, est souvent rendu par âme. Mais ce n'est pas du tout l'âme grecque, qui est une substance distincte du corps. Nephesh, à la racine, désigne le souffle, le souffle de vie qui sort par les narines. C'est le principe vital, ce qui fait qu'un être est vivant plutôt que mort. Et nephesh, c'est aussi le siège des émotions, des désirs, des attachements. Quand le psalmiste dit : mon nephesh a soif de Dieu comme la biche soif des eaux, il ne parle pas d'une âme désincarnée. Il parle de son être tout entier, dans son aspiration vitale. Nephesh est inséparable du corps. Sans corps, pas de nephesh. La Bible ne pense pas l'âme survivant au corps. Elle pense l'homme comme un nephesh vivant qui meurt quand son souffle s'arrête.

Enfin, ruach. Ce mot signifie le vent, le souffle, et aussi l'esprit, mais dans un sens dynamique et non substantiel. Le ruach, c'est ce qui anime, ce qui inspire, ce qui meut. Et là encore, c'est lié à Dieu. Le ruach de Dieu plane sur les eaux au début de la Genèse. Le ruach de Dieu vient sur les prophètes. Le ruach de Dieu peut être donné, retiré, transmis. Mais le ruach n'est pas une substance fixe en l'homme. C'est un don, un dynamisme, qui passe et qui peut s'en aller. L'homme spirituel est celui qui est habité par le ruach, pas celui qui possède une âme immortelle.

Vous voyez la différence avec les Grecs. Dans le monde biblique, l'homme n'est pas une âme prisonnière d'un corps qui devra s'en libérer. L'homme est un tout. Basar, nephesh, ruach sont les facettes d'une même réalité, indissociables. Et toutes ces facettes sont fragiles. Le basar est mortel. Le nephesh dépend du souffle qui peut s'arrêter. Le ruach est un don qui peut être retiré. La vulnérabilité, dans la Bible hébraïque, n'est pas un attribut secondaire de l'homme. C'est sa structure même, à tous les niveaux.

Et il y a un autre aspect crucial. Cette vulnérabilité n'est pas pensée seulement comme une donnée naturelle. Elle est pensée comme une relation. L'homme est vulnérable parce qu'il dépend de Dieu pour exister, à chaque instant. Sans le souffle divin, il retournerait à la poussière. Sans la fidélité divine, il ne tiendrait pas. La fragilité de l'homme biblique n'est pas seulement physique ou psychologique. Elle est relationnelle, théologique. Elle est l'expression du fait que la créature ne se tient pas par elle-même, qu'elle est tenue.

Cette dépendance change tout pour notre question. Dans le monde grec, on pouvait imaginer un sage suffisamment fortifié pour devenir presque autonome face au monde. La forteresse intérieure stoïcienne reposait sur cette possibilité d'autosuffisance philosophique. Dans le monde biblique, cette autosuffisance n'a pas de sens. L'homme ne peut être autosuffisant, parce que son être même est don. Il ne peut être que reconnaissant, ouvert, dépendant. La vulnérabilité, vue de cette manière, n'est pas tant un défaut à corriger qu'une vérité à reconnaître. Reconnaître qu'on n'est pas son propre fondement, qu'on ne se tient pas par soi seul, c'est entrer dans la vérité de sa condition de créature.

Cette anthropologie hébraïque, vous le sentez, ouvre la voie au christianisme. Quand Jésus parlera des Béatitudes, quand Paul parlera de la faiblesse, ils ne parleront pas dans le vide. Ils s'appuieront sur tout un imaginaire biblique qui pense déjà l'homme comme un être fragile et relationnel. Et ils pourront, à partir de cet imaginaire, opérer le renversement décisif que nous allons étudier dans les épisodes suivants. Mais le matériau était déjà là, prêt, dans cette vision hébraïque de l'homme comme basar, nephesh, ruach.

Il y a encore une chose à dire. La vulnérabilité biblique n'est pas pleurnicharde. Elle n'est pas mélodramatique. Les Psaumes, par exemple, sont pleins de cris vers Dieu, mais ces cris ne sont jamais résignés. Ils sont actifs, vibrants, vivants. Le psalmiste se plaint, certes, mais il proteste, il interpelle, il rappelle à Dieu ses promesses. Il est vulnérable et il le sait, mais il ne reste pas passif dans sa vulnérabilité. Il la vit comme un appel, comme un dialogue. La fragilité hébraïque est dynamique, relationnelle, dialogale. Elle est une parole adressée, pas un silence subi.

Voilà donc le point de départ que nous prenons pour entrer dans la saison trois. Une anthropologie hébraïque qui pense l'homme comme un tout vulnérable, dépendant de Dieu, ouvert à la relation. Trois mots clés : basar, nephesh, ruach. Et l'idée que la vulnérabilité humaine n'est pas un défaut à corriger philosophiquement, mais une vérité existentielle à reconnaître et à habiter dans la relation à Dieu. Sur cette base, le christianisme va pouvoir opérer son renversement. Il dira, en substance : non seulement la vulnérabilité est notre vérité, mais elle est le lieu privilégié où Dieu nous rejoint. C'est la kénose. On y va.

basarnepheshruach
Ve — IIIe siècle av. J.-C.
Texte sapientiel

Job : la juste vulnérabilité

Le livre de Job

Job, juste parmi les justes, perd tout : ses biens, ses enfants, sa santé. Pas pour avoir péché. La vulnérabilité humaine peut frapper sans cause. Job ne se résigne pas. Il proteste. Il interpelle Dieu. Et Dieu, à la fin, ne donne pas de raison ; il ouvre la beauté terrible du monde. Le livre installe pour des millénaires une question : que faire d'une fragilité qui n'est pas méritée ?

Avant d'arriver au Nouveau Testament et au grand retournement chrétien, il faut s'arrêter sur un texte de l'Ancien Testament qui pose la question de la vulnérabilité d'une manière inégalée. Ce texte, c'est le livre de Job. Il a sans doute été composé entre le cinquième et le troisième siècle avant notre ère, dans le sillage de la sagesse hébraïque. Et il a la particularité de ne donner aucune réponse simple à la question qu'il pose. Il la pose, il la fait résonner, il refuse les fausses solutions, et il laisse le lecteur devant l'énigme. C'est précisément ce qui en fait un livre vivant pour tous les temps.

Voici l'histoire. Au pays d'Outs vit un homme qui s'appelle Job. Il est juste, droit, intègre, craignant Dieu et fuyant le mal. Il est aussi très riche : sept mille moutons, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses, beaucoup de serviteurs, sept fils et trois filles. Sa vie est exemplaire. Et puis, le récit nous transporte au ciel, où Dieu et le Satan, qui n'est pas encore le diable du christianisme mais une sorte d'accusateur public au service divin, ont une discussion. Dieu vante Job. Le Satan rétorque : facile d'être pieux quand on a tout. Enlève-lui tout, et tu verras qu'il te maudira en face. Dieu accepte le défi. Et c'est tout l'enjeu du livre : la piété de Job tient-elle quand la vulnérabilité humaine se déchaîne contre lui ?

Les coups commencent. En une journée, Job apprend successivement la perte de ses troupeaux, de ses serviteurs, et enfin de ses dix enfants tués par l'effondrement d'une maison. Sa réaction immédiate est l'une des phrases les plus célèbres de la Bible : nu je suis sorti du sein de ma mère, nu j'y retournerai. Yahvé a donné, Yahvé a repris. Que le nom de Yahvé soit béni. Job ne pèche pas. Le Satan revient à la charge : c'est qu'il a encore sa santé. Touche à sa chair, et tu verras. Dieu accepte de nouveau. Et Job est frappé d'un ulcère malin qui le couvre de la tête aux pieds. Il s'assoit dans la cendre et gratte ses plaies avec un tesson.

C'est à ce moment qu'arrivent les amis. Eliphaz, Bildad, Tsophar. Ils viennent consoler Job. Ils s'asseyent près de lui en silence pendant sept jours et sept nuits, par respect pour l'ampleur de sa douleur. Puis le dialogue commence. Et c'est ici que le livre devient extraordinaire, parce qu'il prend la forme d'une longue discussion en vers entre Job et ses amis, sur le sens de ce qui lui arrive.

Les amis ont une thèse claire. Si Job souffre autant, c'est qu'il a péché. Dieu est juste. Il ne frappe pas l'innocent. Donc Job, même s'il ne s'en souvient pas, a dû commettre quelque chose. Qu'il reconnaisse sa faute, qu'il se repente, et la situation s'arrangera. C'est la doctrine de la rétribution, classique dans la pensée hébraïque ancienne et dans toutes les religions de l'époque. Tu reçois ce que tu mérites. Si tu souffres, tu mérites de souffrir. Si tu prospères, tu mérites de prospérer.

Et Job refuse cette thèse de toutes ses forces. Pas par orgueil. Mais parce qu'il sait qu'elle est fausse pour lui. Il n'a rien fait qui justifie un tel châtiment. Il proteste. Il crie son innocence. Il interpelle ses amis. Et surtout, il interpelle Dieu. C'est là que le livre devient subversif. Job s'adresse directement à Dieu, en exigeant des explications. Il refuse de se résigner. Il refuse de mentir sur lui-même pour préserver une théodicée confortable. Il dit : si je dois avoir tort dans cette affaire, alors c'est Dieu lui-même qui est injuste, et je veux le lui dire en face.

Voyez la force philosophique de cette posture. Job ne nie pas Dieu. Au contraire, il croit en Dieu plus fortement que ses amis. C'est précisément parce qu'il croit en Dieu qu'il refuse les explications faciles. Si Dieu est juste, alors la rétribution mécanique ne peut pas être la vérité, parce que Job sait qu'il est innocent. Donc il faut autre chose. Et Job exige cet autre chose. Il exige une rencontre avec Dieu. Il dit, dans une des plus belles formules du livre : oh, qui me donnera de trouver Dieu, d'arriver jusqu'à son trône, j'exposerais ma cause devant lui, j'aurais ma bouche pleine d'arguments.

Cette posture est inédite. Job introduit dans la littérature religieuse de l'humanité une figure nouvelle : celle du juste qui souffre injustement et qui refuse de mentir sur sa souffrance pour sauver les apparences. Il ouvre un espace que ni les Grecs ni la Bible n'avaient encore vraiment ouvert. L'espace de la protestation pieuse. L'espace de la fidélité qui n'est pas docilité. L'espace d'une vulnérabilité radicale qui se vit comme appel et non comme résignation.

Et puis vient la fin du livre. Dieu intervient enfin. Mais pas comme on s'y attendait. Il ne donne pas d'explication. Il ne dit pas pourquoi Job a souffert. Il ouvre un long discours, dans les chapitres trente-huit et trente-neuf, où il décrit la beauté terrifiante du monde qu'il a créé. Où étais-tu, dit-il à Job, quand je fondais la terre ? Connais-tu les ordres du ciel ? Sais-tu pourquoi l'âne sauvage est libre ? Pourquoi l'autruche oublie ses œufs ? Pourquoi le Léviathan rit du javelot ? C'est une cascade d'images cosmiques, sublimes et inhumaines, qui replacent Job dans une perspective vertigineusement plus vaste que la sienne.

Et étrangement, Job se tait. Il dit : je parlais sans savoir. Je mets ma main sur ma bouche. Il ne reçoit pas d'explication, et pourtant il est apaisé. Pourquoi ? Parce qu'il a obtenu ce qu'il demandait : la rencontre. Pas la réponse, mais la rencontre. Dieu lui a parlé. Dieu l'a regardé, en quelque sorte. Et cette présence, même sans explication, suffit à le pacifier.

Pour notre question de la vulnérabilité, le livre de Job est immense. Il dit plusieurs choses essentielles. D'abord, qu'il y a une vulnérabilité humaine qui n'est pas méritée. Le malheur n'est pas toujours un châtiment. Cette idée, qui peut sembler banale aujourd'hui, était révolutionnaire dans le monde antique, où l'on tenait pour évident que la souffrance était la juste rétribution des fautes. Job ouvre la possibilité d'une innocence souffrante.

Ensuite, le livre dit qu'on n'a pas à se résigner à cette vulnérabilité injuste. On peut protester, crier, interpeller. La piété véritable n'est pas la docilité. C'est même parfois la révolte des justes contre les explications qu'on leur sert pour calmer leur cri. Cette idée traversera toute la tradition biblique et chrétienne, jusqu'aux théologiens contemporains de la libération, qui retrouveront chez Job la figure du pauvre qui crie justice et qui refuse les consolations creuses.

Enfin, le livre suggère que la réponse ultime à la vulnérabilité injuste n'est pas une explication mais une présence. Job ne reçoit pas de pourquoi. Il reçoit un Dieu qui lui parle. Et cela lui suffit. Pour la suite de notre saison, cette intuition est précieuse. Le christianisme ne donnera pas non plus d'explication satisfaisante au mal et à la souffrance. Il proposera, à la place, la présence d'un Dieu qui descend dans la souffrance elle-même. Job annonce déjà ce mouvement, mais sans qu'il aille jusque-là. Il faudra attendre Paul et la kénose pour franchir le pas. Mais l'espace est ouvert. Et c'est Job qui l'a ouvert, dans ce livre qui reste, vingt-cinq siècles après, l'un des textes les plus poignants jamais écrits sur ce que c'est qu'être un homme exposé.

théodicéeinnocencetempête
Ier siècle
Galilée

Les Béatitudes : les fragiles seront heureux

Évangile selon Matthieu, sermon sur la montagne

Heureux les pauvres en esprit. Heureux ceux qui pleurent. Heureux les doux. Heureux les affamés de justice. Heureux les miséricordieux. Le sermon sur la montagne renverse la hiérarchie ancienne. Ce ne sont plus les forts qui sont bénis, ce sont les vulnérables. Inversion radicale par rapport au sage grec et au héros homérique. Le christianisme commence par cette béatification de la fragilité.

Nous entrons maintenant dans le Nouveau Testament, et nous entrons par ce qui est peut-être, au plan philosophique, le texte le plus subversif du christianisme primitif. Je veux parler des Béatitudes. Ce sont les huit phrases qui ouvrent le grand discours de Jésus que l'évangéliste Matthieu appelle le sermon sur la montagne. Huit phrases, brèves, simples en apparence, qui chacune commencent par le mot grec makarioi, traduit en français par heureux ou bienheureux. Et ces huit phrases vont opérer, dans l'histoire de la pensée occidentale, l'un des plus grands renversements jamais formulés.

Voici les phrases, dans l'ordre du chapitre cinq de Matthieu. Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux. Heureux les affligés, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils hériteront de la terre. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux les persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux.

Lisez attentivement. Qui sont ces gens que Jésus déclare heureux ? Ce ne sont pas les puissants. Ce ne sont pas les riches. Ce ne sont pas les forts, les beaux, les talentueux, ceux qui réussissent. Ce sont des gens dans la fragilité. Les pauvres. Les affligés. Les doux, c'est-à-dire ceux qui ne s'imposent pas. Ceux qui ont faim de justice, c'est-à-dire ceux qui ne l'ont pas. Les miséricordieux, c'est-à-dire ceux qui se mettent dans la peau du faible. Les cœurs purs, c'est-à-dire ceux qui ne calculent pas. Les artisans de paix, c'est-à-dire ceux qui n'imposent pas par la force. Les persécutés, c'est-à-dire les victimes par excellence. Toutes ces catégories partagent une chose : elles sont du côté de la vulnérabilité.

Et Jésus déclare ces gens heureux. Pas dignes de pitié. Pas méritant compassion. Heureux. Bienheureux. Bénis. Le mot grec makarios est un mot très fort. Il désigne ce bonheur particulier que les Grecs réservaient aux dieux ou aux héros morts. Etre makarios, ce n'est pas être content ou satisfait. C'est jouir d'une félicité d'un autre ordre, une félicité qui appartient au divin. Et c'est cette félicité que Jésus accorde aux fragiles.

Voyez l'inversion totale par rapport à la culture ambiante. Le monde gréco-romain dans lequel Jésus parle valorise le contraire de ce qu'il célèbre. Les Romains célèbrent la virtus, qui est étymologiquement la vertu virile, la force du soldat, du citoyen, du chef. Les Grecs célèbrent l'arête, l'excellence accomplie. Les stoïciens cherchent à devenir l'invulnérable. Les épicuriens cherchent la tranquillité serene. Dans tous ces idéaux, le pauvre, l'affligé, le doux, le persécuté sont au mieux des gens à plaindre, au pire des perdants. Jésus inverse complètement la hiérarchie. Ce sont eux les bénis. Ce sont eux à qui le royaume des cieux est destiné en priorité.

Et il ne s'agit pas seulement d'une promesse pour plus tard, dans un au-delà. Il y a quelque chose qui est dit dès maintenant. Heureux les pauvres, parce que le royaume est à eux. Présent. Heureux ceux qui ont faim, parce qu'ils seront rassasiés. Promesse, oui, mais qui change déjà leur situation aujourd'hui. Ils étaient marginaux, méprisés, en bas de l'échelle sociale. Voici qu'on leur dit : vous êtes les bénis. Votre fragilité, qui était votre déshonneur, devient votre noblesse. Vous êtes au cœur du projet divin.

Pour notre question de la vulnérabilité, c'est un séisme. Toute la philosophie antique avait pensé la vulnérabilité comme quelque chose à dépasser, à corriger, à transcender. Même les épicuriens, qui acceptaient la finitude, ne la célébraient pas comme une bénédiction. Aristote, on l'a vu, avait pressenti qu'elle était la condition de nos plus hautes vertus, mais sans aller jusqu'à dire qu'elle était en elle-même un bien. Les Béatitudes franchissent ce pas. Elles disent : la vulnérabilité, à condition d'être habitée avec une certaine ouverture, est une bénédiction. Les fragiles ne sont pas seulement les destinataires privilégiés de la compassion divine. Ils sont, dans leur fragilité même, les bénis.

Comment comprendre cela philosophiquement ? Plusieurs lectures sont possibles. Une lecture banalement consolatrice dirait : Jésus essaie simplement de consoler les opprimés en leur promettant que les choses iront mieux plus tard. C'est une religion d'opium pour les pauvres, comme dira Marx. Mais cette lecture est faible, parce qu'elle ne rend pas justice à la force des formules. Quand Jésus dit que le royaume est à eux, il ne dit pas qu'ils auront leur revanche un jour. Il dit qu'ils sont déjà du bon côté. Ce qu'il dit suppose un renversement réel de la hiérarchie des valeurs, pas seulement une consolation différée.

Une autre lecture, plus profonde, dirait que la fragilité ouvre quelque chose que la force ferme. Quand on est fort, riche, satisfait, on est plein de soi. On ne laisse pas d'espace. On est rempli de ses certitudes, de ses possessions, de ses réussites. Tandis que quand on est pauvre, en manque, vulnérable, on est creux. Et ce creux est précisément ce qui peut être rempli par autre chose. Par Dieu, pour la pensée chrétienne. Mais aussi, plus largement, par l'autre, par la grâce des rencontres, par tout ce qui ne peut entrer que là où il y a de la place. C'est l'intuition spirituelle des Béatitudes : la fragilité ouvre. La force ferme.

Cette intuition rejoint, à l'envers, ce qu'Aristote avait dit du courage. Aristote disait : la vulnérabilité est la condition de nos plus hautes vertus, parce que sans risque il n'y a pas de noblesse. Les Béatitudes ajoutent : la vulnérabilité est aussi la condition d'une certaine ouverture spirituelle, parce que sans manque il n'y a pas de réception. Deux faces d'une même intuition, mais portée par les Béatitudes à un degré de radicalité que les Grecs n'avaient jamais atteint.

Notez aussi que les Béatitudes ne sont pas une morale. Elles ne disent pas : devenez pauvres, soyez affligés, faites-vous persécuter. Ce serait absurde et masochiste. Elles disent : si vous êtes pauvres, affligés, persécutés, vous êtes bénis. C'est une parole adressée à ceux qui sont déjà dans la fragilité, pour leur dire que cette fragilité n'est pas une malédiction. Et c'est, pour les autres, une parole qui les invite à voir les fragiles différemment. À reconnaître en eux non pas des perdants mais des bénis. À se demander ce que leur fragilité dit, ce qu'elle ouvre, ce qu'elle révèle.

Pour la suite de notre saison, gardez bien ce point. Les Béatitudes inaugurent un mouvement qui va se poursuivre tout au long du christianisme primitif et qui culminera avec Paul. La vulnérabilité humaine, jadis défaut à corriger, devient lieu privilégié où quelque chose d'essentiel se manifeste. Saint Paul ira plus loin encore en disant que c'est dans la faiblesse que la puissance véritable se déploie. Et Augustin développera toute une psychologie du sujet fragile et tendu vers la grâce. Mais tout commence ici, dans ce sermon sur la montagne, avec ces huit phrases qui ont changé pour deux mille ans la manière dont l'Occident pense la fragilité humaine. Les bénis ne sont pas les forts. Les bénis sont les exposés. Inversion absolue. Et nous en sommes encore tributaires.

makariosrenversementpauvres
vers 60 ap. J.-C.
Épître aux Philippiens

Saint Paul : la kénose

Paul de Tarse, Hymne aux Philippiens

Dans l'Hymne aux Philippiens, Paul rapporte une formule christologique fondatrice : le Christ ne retint pas son égalité avec Dieu, mais il se vida lui-même, ekenôsen, prenant la condition d'esclave. Kenosis : le verbe vider. Dieu devient vulnérable. C'est l'innovation chrétienne radicale par rapport à toute la philosophie antique : la divinité n'est pas du côté de l'incorruptible mais du côté de celui qui s'expose.

Nous arrivons maintenant à ce qui est sans doute le texte le plus important de toute notre histoire de la vulnérabilité. Pas le plus connu peut-être, mais celui qui opère le renversement le plus radical. Ce texte se trouve dans la deuxième épître de Paul aux Philippiens, au début du chapitre deux. Paul y cite, ou peut-être y compose lui-même, un hymne christologique. C'est-à-dire un chant en l'honneur du Christ. Et cet hymne contient une formule qui, en quelques mots, opère le grand renversement chrétien à propos de la vulnérabilité divine. La formule est : ekenōsen heauton. Il s'est vidé lui-même.

Lisons le passage. Paul dit aux chrétiens de Philippes : ayez en vous les mêmes sentiments qui étaient dans le Christ Jésus. Lui, étant en forme de Dieu, n'a pas retenu comme une proie son égalité avec Dieu. Mais il s'est vidé lui-même en prenant forme de serviteur, devenant à la ressemblance des hommes. Et reconnu en figure d'homme, il s'est abaissé lui-même, devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a souverainement élevé.

Le mot clé en grec, c'est ekenōsen, du verbe kenoō, qui veut dire vider, dépouiller, rendre vide. Et la forme nominale qui en est tirée, kenōsis, va devenir un terme technique de la théologie chrétienne pour désigner cet acte par lequel le Christ se serait vidé de sa divinité pour assumer la condition humaine. La kénose, c'est ce vidage volontaire. C'est Dieu qui se rend vulnérable.

Maintenant prenez la mesure de ce que cela dit, et ce que cela change. Pour toute la pensée grecque antique, l'attribut majeur de la divinité, c'était l'aphtharsia, l'incorruptibilité, l'impassibilité. Les dieux grecs ne souffrent pas, ne saignent pas vraiment (rappelez-vous l'ichor), ne meurent pas. C'est ce qui les distingue des mortels. Si Dieu ressemble à quelque chose, dans la pensée grecque, c'est précisément à ce qui n'est pas vulnérable. Aristote dit que Dieu se pense lui-même éternellement dans une activité parfaite, sans manque, sans souffrance. Les stoïciens identifient Dieu au logos rationnel qui ordonne le cosmos, sans passions perturbatrices. Plotin met l'Un au-dessus de toute affection, dans une simplicité absolue. Bref, Dieu, en philosophie grecque, c'est le contraire absolu de la vulnérabilité humaine.

Et voici que le christianisme primitif, dès ses tout premiers textes, dit le contraire. Dieu, en la personne du Christ, devient vulnérable. Il se vide volontairement de cette plénitude divine qui était la sienne. Il prend chair, c'est-à-dire le basar fragile dont nous parlions dans le premier épisode de la saison. Il accepte l'humanité avec tout ce qu'elle implique : la faim, la soif, la fatigue, la peur, la souffrance, la mort. Et pas n'importe quelle mort. La mort la plus humiliante imaginable dans le monde antique, la mort de la croix, réservée aux esclaves et aux pires criminels.

C'est un séisme conceptuel. Toute la hiérarchie ontologique grecque est inversée. Ce n'est plus l'aphtharsia divine qui se tient au sommet et que l'homme rêverait d'atteindre par sa philosophie. C'est l'inverse. Dieu lui-même descend dans la vulnérabilité. Et c'est cette descente qui devient le lieu privilégié de sa manifestation. On ne reconnaît pas Dieu dans la majesté impassible. On le reconnaît dans la fragilité partagée. La théophanie ultime, c'est un homme cloué nu sur une croix qui meurt en quelques heures.

Cette idée est tellement subversive que pendant des siècles, le christianisme aura du mal à la formuler clairement face aux objections philosophiques. Comment Dieu peut-il souffrir s'il est par définition impassible ? Comment Dieu peut-il mourir s'il est par définition éternel ? Toute la théologie patristique, des premiers siècles, sera occupée à tenir cette tension. Le Christ est pleinement Dieu et pleinement homme. Il souffre en tant qu'homme, mais c'est Dieu qui est en lui. Ce n'est pas la divinité elle-même qui souffre, et pourtant elle est intimement présente à la souffrance. Les conciles successifs, à Nicée, à Chalcédoine, vont peaufiner ces formules pour préserver la nouveauté christique tout en restant compréhensible.

Mais l'intuition fondamentale est là, déjà dans l'hymne de Paul aux Philippiens, qui date des années cinquante de notre ère, donc moins de trente ans après la mort de Jésus. Dieu s'est vidé lui-même. La divinité a accepté de devenir vulnérable. Et c'est précisément cet abaissement qui révèle qui est Dieu vraiment. Pas le Dieu hautain et impassible des philosophes. Le Dieu qui vient se mettre à hauteur de notre fragilité.

Pour notre question, ce retournement change tout. Si Dieu lui-même a choisi la vulnérabilité, alors la vulnérabilité ne peut plus être pensée comme un pur négatif. Elle devient le lieu où Dieu se rend disponible. Elle devient un mode d'être qui peut être habité par la grâce. Et elle devient même, par contagion, ce que le chrétien est appelé à imiter. Paul ne dit pas seulement : voilà ce que le Christ a fait. Il dit : ayez en vous les mêmes sentiments. Imitez cette descente. Acceptez de vous vider à votre tour de vos prétentions, de vos suffisances, de vos rangs, pour rencontrer l'autre dans une fragilité partagée.

Cette idée va structurer toute la spiritualité chrétienne. L'humilité comme valeur cardinale, qui aurait paru ridicule à un Romain de l'aristocratie, devient le sommet de la vertu. Le service des plus petits, qui semblait dégradant dans le monde antique, devient le lieu où l'on rencontre vraiment le Christ. Le don de soi, qui semblait suicidaire à la sagesse grecque, devient la vocation chrétienne par excellence. Tout cela découle, en dernière analyse, de cette intuition primordiale : Dieu lui-même s'est vidé.

Mais il faut bien sentir l'écart par rapport à nos saisons précédentes. Les stoïciens avaient travaillé à rendre l'homme invulnérable autant que possible. Le christianisme dit : non, ce n'est pas la bonne direction. Devenir invulnérable, ce serait s'éloigner du modèle divin lui-même. Parce que Dieu, contrairement à ce que les Grecs pensaient, n'est pas l'invulnérable suprême. Dieu est celui qui a choisi la vulnérabilité. Donc imiter Dieu, c'est aller dans cette direction, pas dans la direction opposée. Le sage stoïcien devient, paradoxalement, le moins divin des hommes au regard chrétien. Et le saint, qui s'expose, qui se donne, qui se vide, est le plus proche de Dieu.

Une dernière chose. Cette doctrine de la kénose va connaître des reprises majeures dans l'histoire de la pensée chrétienne, jusqu'à très récemment. Au vingtième siècle, des théologiens comme Karl Barth ou Hans Urs von Balthasar feront de la kénose la clé d'une compréhension renouvelée de Dieu. Et la philosophie continentale, avec Levinas, Marion, Vattimo, retrouvera quelque chose de cette intuition kénotique en pensant un Dieu qui se retire ou qui se donne pour laisser être l'autre. La kénose est l'une des grandes catégories philosophiques contemporaines, même chez des penseurs qui ne se réclament pas explicitement du christianisme.

Voilà donc le geste fondateur de notre saison. Dieu se vide. Dieu se rend vulnérable. Le sommet de la divinité, ce n'est plus l'impassibilité altière mais le don kénotique. Et dans les épisodes suivants, nous verrons comment cette intuition se développe avec Paul, comment elle s'intériorise avec Augustin, comment elle se mystique avec Eckhart. Le retournement chrétien commence ici, avec ces quelques lignes du chapitre deux de l'épître aux Philippiens, écrites par un ancien pharisien devenu apôtre, au premier siècle de notre ère. Et nous en sommes encore tributaires deux mille ans après.

kenosismorphêPhilippiens 2
vers 56 ap. J.-C.
Deuxième épître aux Corinthiens

« Ma puissance dans la faiblesse »

Paul de Tarse, 2 Corinthiens 12

Paul porte une « écharde dans la chair », maladie ou tentation, qu'il a prié trois fois de voir ôter. Réponse divine reçue : ma grâce te suffit, ma puissance s'accomplit dans la faiblesse. Paul retourne l'astheneia grecque. La faiblesse n'est plus le défaut à corriger ; c'est le lieu paradoxal où la force véritable peut se manifester. Renversement absolu de la hiérarchie ancienne.

Continuons avec Paul, parce qu'il y a un autre texte de lui qu'il faut absolument connaître pour notre question. Ce texte se trouve dans la deuxième épître aux Corinthiens, au chapitre douze. Et il contient une formule encore plus radicale, à certains égards, que celle de la kénose. Cette formule, c'est : ma puissance s'accomplit dans la faiblesse. En grec : hē gar dynamis en astheneia teleitai. Et là, Paul ne parle pas du Christ. Il parle de lui-même. Il parle de notre vulnérabilité humaine ordinaire, à nous, et de ce qui peut s'y jouer.

Voici le contexte. Paul est confronté, dans la communauté chrétienne de Corinthe, à des adversaires qui le critiquent. Ils disent qu'il n'est pas un vrai apôtre, qu'il n'a pas d'autorité, qu'il manque de prestige. Pour leur répondre, Paul fait quelque chose de très singulier. Au lieu de faire valoir ses titres, il fait l'éloge de ses faiblesses. C'est un mouvement complètement contre-intuitif, et c'est précisément cela qui rend le passage extraordinaire.

Au chapitre onze, Paul fait la liste de tout ce qu'il a souffert depuis qu'il est devenu apôtre. Cinq fois fouetté par les juifs, trois fois battu de verges, une fois lapidé, trois fois naufragé. Pris dans des dangers sur les rivières, des dangers de la part des brigands, des dangers de la part de ses compatriotes, des dangers de la part des païens. La faim, la soif, le froid, la nudité. Et par-dessus tout cela, le souci quotidien de toutes les Églises. Voilà mon titre, dit-il en substance. Voilà pourquoi je suis apôtre. Pas mes succès. Mes blessures.

Puis il arrive au passage que je veux commenter. Il dit qu'il pourrait se vanter de visions et de révélations extraordinaires qu'il a reçues. Mais qu'il ne le fera pas, parce qu'il s'en tient à ce qu'il est : un homme. Et il ajoute : pour que je ne m'enorgueillisse pas, il m'a été donné une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me souffleter. Trois fois j'ai prié le Seigneur de l'écarter de moi. Mais il m'a dit : ma grâce te suffit, car ma puissance s'accomplit dans la faiblesse.

On ne sait pas exactement ce qu'est cette écharde dans la chair de Paul. Maladie chronique ? Tentation récurrente ? Ennemi acharné ? Les exégètes ont proposé toutes les hypothèses. Peu importe pour notre propos. Ce qui compte, c'est la dynamique. Paul a une faiblesse qui le tourmente. Il prie pour en être délivré. La réponse divine n'est pas la délivrance. La réponse est : garde ta faiblesse, parce que c'est précisément à travers elle que ma puissance peut se déployer en toi.

Et Paul conclut, dans une formule qui à elle seule justifie le voyage à travers toute cette saison : c'est pourquoi je me complais dans les faiblesses, dans les insultes, dans les détresses, dans les persécutions, dans les angoisses, pour le Christ. Car quand je suis faible, c'est alors que je suis fort.

Lisez bien cette dernière phrase. Quand je suis faible, je suis fort. Ce n'est pas un jeu de mots. C'est un retournement complet. Et il faut bien comprendre ce qu'il veut dire et ce qu'il ne veut pas dire.

Ce qu'il ne veut pas dire : que la faiblesse est désirable en elle-même, qu'il faut chercher la souffrance, se complaire dans le malheur pour le malheur. Ce serait du masochisme religieux, et ce n'est pas ce que dit Paul. Paul ne cherche pas la souffrance. Quand il a une écharde, il prie pour en être délivré. Trois fois. Il n'est pas content d'être faible. Mais quand la délivrance n'est pas donnée, il découvre que sa faiblesse même peut devenir le lieu d'autre chose.

Ce qu'il veut dire : que la conscience aiguë de sa propre vulnérabilité ouvre l'espace pour une puissance qui n'est plus la sienne. Tant qu'on se croit fort, on s'appuie sur soi. On utilise ses ressources, ses talents, sa volonté. Et on tient, plus ou moins bien. Mais on tient seul. On reste dans le registre de l'autosuffisance. Quand on est confronté à sa faiblesse réelle, à ses limites, à ce qu'on ne peut pas changer, alors l'autosuffisance se brise. Et c'est précisément à ce moment-là, dit Paul, qu'on peut être traversé par autre chose. Une puissance qui n'est pas la nôtre. La puissance divine, dans son vocabulaire. Mais on peut, sans être chrétien, comprendre l'intuition : c'est dans nos failles que peuvent s'engouffrer des forces que nous n'avions pas vues quand nous croyions tout maîtriser.

Paul retourne ainsi le mot grec astheneia, ce mot qu'on a longuement étudié en saison une. Vous vous souvenez : astheneia, c'est la faiblesse comme manque de sthenos, comme défaut de force. Pour les Grecs classiques et pour les stoïciens, c'était quelque chose à corriger, à dépasser. Paul prend le même mot, exactement, et il l'inverse. Astheneia, dit-il, n'est pas le défaut à dépasser. C'est le lieu où la dynamis véritable peut se manifester. Pas la dynamis humaine, qui se construit par l'effort et reste fragile. La dynamis divine, qui se donne et qui n'a pas besoin de support solide pour passer. Mieux, qui n'a besoin précisément que d'un creux pour s'y loger.

C'est un séisme conceptuel. Cela revient à dire que le projet stoïcien tout entier, qui consistait à devenir aussi peu astheneia que possible, manquait peut-être l'essentiel. En se cuirassant, le sage stoïcien fermait l'espace où la grâce aurait pu passer. En devenant fort, il devenait fermé à ce qui aurait pu venir d'ailleurs. Tandis que celui qui assume sa faiblesse, qui ne la nie pas, qui ne cherche pas à la masquer, garde ouverte cette possibilité d'être traversé. Et c'est cette ouverture qui devient sa vraie force.

Pour notre question de la vulnérabilité, c'est l'aboutissement du retournement chrétien. Avec les Béatitudes, on avait déjà compris que les fragiles étaient les bénis. Avec la kénose, on avait compris que Dieu lui-même choisit la vulnérabilité. Avec ce passage de la deuxième aux Corinthiens, on touche au cœur de ce que cela implique pour le sujet humain. Ne fuis pas ta faiblesse. Ne la combats pas en la niant. Reconnais-la. Habite-la. Et c'est dans cet espace ouvert par ta reconnaissance que quelque chose qui n'est pas toi peut advenir. Tu seras plus fort en étant vulnérable que tu ne l'aurais été en te blindant.

Cette intuition va structurer toute la spiritualité chrétienne pour des siècles. Les mystiques en feront le pivot de leur expérience. Saint Jean de la Croix parlera de la nuit obscure de l'âme comme du passage obligé où l'on est dépouillé de toutes ses sécurités pour pouvoir recevoir Dieu nu à nu. Sainte Thérèse de Lisieux fera de l'enfance spirituelle, c'est-à-dire de la reconnaissance assumée de sa propre petitesse, la voie privilégiée vers la sainteté. Et au vingtième siècle, des théologiens comme Henri de Lubac ou Hans Urs von Balthasar redécouvriront, contre une certaine tendance triomphaliste de la théologie, que la vulnérabilité du chrétien est sa marque distinctive.

Mais l'intuition déborde le cadre proprement religieux. Elle a même pénétré la psychologie moderne. Carl Jung, qui n'était pas chrétien orthodoxe, parlera de la nécessité d'intégrer son ombre, ses faiblesses, ses échecs, pour accéder à une vraie maturité psychique. Les Alcooliques Anonymes commencent leur programme par l'admission de leur impuissance : nous avons admis notre impuissance devant l'alcool, c'est le premier des douze pas. Brené Brown, chercheuse contemporaine, a construit toute son œuvre sur ce qu'elle appelle vulnerability, montrant que dans les relations humaines, l'acceptation de sa propre vulnérabilité est ce qui rend possible l'intimité véritable.

Toutes ces variations, sous des formes laïques ou religieuses, modernes ou anciennes, ramènent à cette même intuition paulinienne. Quand je suis faible, c'est alors que je suis fort. Pas la force du musclé qui s'arme. La force d'autre chose qui peut passer par moi parce que je ne fais pas barrage. Voilà ce que Paul a inventé, ou plutôt formulé pour la première fois avec cette précision, dans une lettre écrite à des Corinthiens turbulents il y a deux mille ans. Et c'est l'une des intuitions les plus précieuses de notre tradition occidentale sur ce qu'est l'humain vulnérable.

astheneiadynamisécharde
Pensée paulinienne
Épîtres

Le grand retournement de l'astheneia

Paul de Tarse, héritage paulinien

Synthétisons. Dans la culture grecque, astheneia était un manque à combler, un défaut à corriger par la discipline et la vertu. Paul reprend exactement le même mot, et le retourne entièrement. La faiblesse devient le passage obligé. Dieu choisit ce qui est faible pour confondre ce qui est fort. C'est un séisme conceptuel dont nous sommes encore tributaires. Et qui ouvre toute la modernité du care.

Avant de quitter Paul et de passer à Augustin, il faut prendre un instant pour mesurer l'ampleur du retournement qui s'opère avec lui. On a vu deux textes majeurs : la kénose dans Philippiens deux, où Dieu lui-même choisit la vulnérabilité. Et la formule sur la puissance dans la faiblesse, dans la deuxième aux Corinthiens douze, qui transpose ce mouvement au plan humain. Ces deux textes, mis ensemble, constituent ce qu'on peut appeler le grand retournement paulinien de l'astheneia. Et cet épisode va être consacré à thématiser ce retournement dans toute sa portée philosophique et historique.

Récapitulons d'abord ce qu'était l'astheneia avant Paul. Souvenez-vous de l'épisode de la saison une sur ce mot. En grec classique, astheneia désigne le manque de sthenos, c'est-à-dire l'absence de force, la faiblesse comme défaut. C'est un mot d'abord médical, qui décrit le corps malade, fatigué, défaillant. Puis le mot s'étend au moral, à l'âme : on parle d'une astheneia de la volonté, du caractère, du jugement. Dans tous les cas, c'est négatif. C'est ce qui doit être réduit. Toute la philosophie pratique grecque, et particulièrement le stoïcisme, vise à diminuer l'astheneia, à fortifier l'âme contre tout ce qui pourrait la faire flancher. Le sage est l'opposé de l'asthenes : il a du sthenos en abondance.

Maintenant, Paul prend ce mot, et il opère dessus une opération conceptuelle d'une audace inouïe. Il ne change pas le mot. Il garde exactement le même terme. Mais il en inverse complètement la valeur. L'astheneia n'est plus le défaut à corriger. Elle devient le lieu privilégié où la dynamis véritable peut se déployer. La faiblesse devient le creux par où passe la grâce.

Cette opération conceptuelle est subtile. Elle ne consiste pas à dire que la faiblesse est bonne en elle-même. Si Paul disait cela, ce serait absurde, ce serait inviter à la maladie, à l'échec, à la souffrance pour elles-mêmes. Non, Paul dit autre chose. Il dit que la conscience assumée de sa propre faiblesse, sans la fuir ni la maquiller, ouvre un espace que la prétention à la force ferme. Cet espace est ce qui rend possible la rencontre avec une dynamis qui n'est pas la nôtre. Donc la faiblesse n'est pas bonne par elle-même, elle est bonne comme condition d'ouverture.

Voyez la subtilité par rapport au stoïcisme. Le stoïcien ne se trompe pas en disant qu'il faut travailler sur soi-même. Il ne se trompe pas en disant que beaucoup de nos faiblesses peuvent être corrigées par la discipline. Mais il manque quelque chose. Il manque l'idée qu'il y a, dans notre fragilité, quelque chose d'irréductible, quelque chose qui ne pourra jamais être complètement éradiqué, et que ce résidu inéliminable n'est pas un problème à dépasser mais une ouverture à habiter. Le stoïcien voudrait combler toute astheneia. Paul dit : ne cherche pas à tout combler, parce que ce que tu prends pour le défaut à corriger est peut-être l'espace par où peut entrer ce qui te dépasse.

Cette opération a des conséquences théologiques énormes. Si Dieu lui-même, à travers le Christ, a choisi l'astheneia, alors la divinité n'est plus au-delà de la fragilité humaine. Elle est descendue dans cette fragilité. Et l'homme qui veut s'approcher de Dieu ne fera plus comme le sage grec qui aspirait vers le haut, vers l'incorruptible. Il fera l'inverse. Il acceptera de descendre lui aussi dans sa fragilité. Pas pour s'y vautrer. Pour la traverser dans la conscience qu'elle est lieu privilégié de présence divine.

Ce mouvement a un nom dans la tradition chrétienne : l'humilité. Mot qui vient du latin humilitas, dérivé de humus, la terre. L'humble est celui qui se tient près de la terre, qui ne s'élève pas au-dessus de sa condition. Dans le monde gréco-romain antique, l'humilité n'était pas vraiment une vertu. Elle pouvait même être méprisée, vue comme une bassesse. L'aristocrate romain cultivait au contraire la dignitas, la gravitas, le sens de son propre rang. Le christianisme va renverser cela. L'humilité devient la vertu cardinale, la condition de toutes les autres. Et l'orgueil, la superbia, devient le premier des péchés capitaux. C'est tout l'ordre des valeurs qui bascule.

Mais il ne faut pas non plus caricaturer. L'humilité chrétienne bien comprise n'est pas l'autodépréciation ni le mépris de soi. C'est la reconnaissance lucide de sa condition créaturelle, fragile, dépendante. Ce n'est pas dire qu'on est moins que rien. C'est dire qu'on n'est pas par soi-même, qu'on est tenu. Et cette reconnaissance, loin d'être dégradante, est précisément ce qui ouvre à une vraie dignité, parce qu'elle aligne sur la vérité.

Maintenant, voyons les implications philosophiques au-delà du strict cadre chrétien. Paul a introduit dans la pensée occidentale une intuition qui va devenir partie du patrimoine commun, même chez ceux qui ne se réclament pas du christianisme. Cette intuition, c'est que la vulnérabilité humaine n'est pas seulement un fait à constater ou un problème à résoudre. Elle est aussi, potentiellement, une ressource, une ouverture, un lieu de quelque chose.

Cette intuition a infusé toute la pensée occidentale. On la retrouve, sous mille formes, jusque dans la philosophie la plus contemporaine. Levinas, qu'on verra en saison cinq, parlera du visage de l'autre comme exposition vulnérable qui m'oblige éthiquement. C'est paulinien sans être chrétien. Ricoeur fera de la faillibilité une dimension constitutive de l'homme capable. Encore paulinien sans être religieux. Toute l'éthique du care contemporaine, avec Carol Gilligan et Joan Tronto, fera de la reconnaissance des vulnérabilités mutuelles le fondement d'une politique nouvelle. C'est toujours, en filigrane, l'intuition paulinienne qui travaille.

Il y a aussi un point d'attention qu'il faut mentionner. Toutes les lectures de Paul ne se valent pas, et certaines peuvent devenir dangereuses. Si on lit Paul en disant que la souffrance est en elle-même valeur, on bascule dans une glorification du dolorisme qui peut être très toxique. Si on en déduit qu'il faut accepter passivement toute injustice, on transforme le christianisme en idéologie de la résignation. Marx avait ces critiques en tête quand il parlait de la religion comme opium du peuple. Et il avait en partie raison contre certaines versions appauvries du christianisme.

Mais Paul lui-même, lu sérieusement, ne dit pas cela. Il prie trois fois pour être délivré de son écharde. Il combat les injustices dans les communautés qu'il fonde. Il ne se résigne pas. Ce qu'il dit, c'est que quand la délivrance ne vient pas, quand la souffrance reste, on n'est pas pour autant abandonné. On peut habiter cet espace autrement, et y trouver une force inattendue. C'est une parole pour le moment où l'on ne peut plus changer la situation extérieure. Et cette parole-là est précieuse. Elle évite à la fois l'illusion stoïcienne de la maîtrise complète et le désespoir du faible abandonné.

Pour clore cet épisode, gardez en mémoire l'idée centrale. Avec Paul, l'astheneia est retournée. Le mot reste le même, la chose reste la même, mais sa signification bascule. Ce qui était défaut à corriger devient lieu privilégié de manifestation. Ce qui était à fuir devient à habiter. Et toute la tradition chrétienne, et bien au-delà, vivra de ce retournement. Quand vous entendrez plus tard, dans n'importe quel contexte, l'idée que c'est dans nos failles que passe quelque chose de plus grand que nous, souvenez-vous : ça vient de là. D'une lettre écrite par un ancien pharisien aux Corinthiens, il y a deux mille ans. Et nous en sommes encore tributaires, chrétiens ou non.

renversementkerygmaskandalon
397 — 401
Hippone, Afrique romaine

Augustin : l'intériorité fissurée

Augustin d'Hippone, Confessions

Premier grand livre d'introspection occidentale, les Confessions inventent un sujet inédit : une âme qui se regarde elle-même et se découvre divisée contre elle-même. Je veux le bien et je fais le mal. Je connais et je trahis. La vulnérabilité chrétienne devient intériorité : pas seulement un corps blessable, mais une âme qui se trahit elle-même. Tout le moderne en sortira.

Avec Augustin, nous franchissons une étape décisive. Pas seulement dans l'histoire du christianisme, mais dans l'histoire même de la subjectivité occidentale. Parce qu'avec ce penseur du quatrième et du cinquième siècle, quelque chose apparaît qui n'avait jamais vraiment été là avant lui. Un sujet intérieur qui se regarde lui-même, qui se découvre divisé contre lui-même, qui prend sa propre vulnérabilité non pas comme un fait extérieur mais comme une fissure dans son cœur même. Et le livre où tout cela se met en place, c'est les Confessions. Premier grand livre d'introspection occidentale. Sans lui, ni Pascal, ni Rousseau, ni la psychanalyse, ni notre conception moderne de l'intériorité ne seraient possibles.

Augustin est né en trois cent cinquante-quatre à Thagaste, en Numidie, dans l'actuelle Algérie. Famille modeste, mère chrétienne fervente, père païen ordinaire. Il est intelligent, brillant. On l'envoie étudier à Carthage. Il devient professeur de rhétorique. Il a une compagne, dont il a un fils. Il cherche la vérité, hésite entre les écoles philosophiques, fréquente les manichéens, déçoit sa mère qui prie pour sa conversion. Il enseigne à Rome, puis à Milan, où il rencontre l'évêque Ambroise. Et c'est à Milan, dans un jardin, vers ses trente-trois ans, qu'il vit la fameuse scène de la conversion : il entend une voix d'enfant qui chante « tolle, lege », prends et lis. Il ouvre au hasard les épîtres de Paul, tombe sur un verset, et c'est le basculement. Il revient à la foi chrétienne de sa mère. Il sera évêque d'Hippone à partir de trois cent quatre-vingt-quinze, et il y restera jusqu'à sa mort en quatre cent trente, pendant le siège de la ville par les Vandales.

Les Confessions sont écrites entre trois cent quatre-vingt-dix-sept et quatre cent un, donc dans la maturité d'Augustin, environ dix ans après sa conversion. Le titre est ambigu. Confessions, en latin confessio, ne veut pas dire seulement aveu des fautes. Cela veut dire aussi reconnaissance, proclamation. C'est en même temps un aveu de ses fautes passées et une louange de Dieu. Mais c'est surtout, et c'est ce qui est nouveau, un récit à la première personne d'une vie intérieure tendue, déchirée, en quête. Augustin ne raconte pas tant les événements extérieurs de sa vie que ce qui s'est passé dans son cœur, ses désirs, ses doutes, ses lâchetés, ses élans.

Le ton est immédiatement frappant. Le livre s'ouvre par une formule qui résume tout : tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en toi. Inquietum est cor nostrum. Voilà le diagnostic augustinien sur la condition humaine. L'homme est inquiet, agité, sans repos. Quelque chose en lui aspire, et il ne trouve pas. Il cherche dans les biens du monde, dans les plaisirs, dans la gloire, dans le savoir. Il ne trouve pas. Parce que ce qu'il cherche est ailleurs.

Cette inquiétude n'est pas accidentelle. Elle est structurelle. L'homme est inquiet par nature, parce qu'il porte en lui un manque qui n'est pas comblable par les choses finies. Augustin reformule en chrétien une intuition qu'on retrouve sous d'autres formes chez les philosophes grecs et qui sera reprise par toute la tradition occidentale. Pascal en fera la béance qui ne peut être remplie que par Dieu, et qui justement ne l'est pas, et donc l'homme est misère. Heidegger en fera la souci, la Sorge, qui structure le Dasein. La structure est la même : l'homme n'est pas complet en lui-même, et cette incomplétude le pousse, l'inquiète, le fait chercher.

Mais Augustin ne se contente pas de constater cette inquiétude. Il l'analyse. Et c'est dans cette analyse qu'apparaît la grande nouveauté augustinienne : la découverte d'une division intérieure. Augustin se découvre divisé contre lui-même. Il veut une chose, et il en fait une autre. Il connaît le bien, et il choisit le mal. Il aspire à la vie nouvelle, et il s'accroche à ses vieilles habitudes. Cette tension, qu'il analyse au livre huit des Confessions au moment de raconter sa conversion, est l'une des analyses psychologiques les plus pénétrantes de toute la littérature antique.

Écoutez par exemple ce qu'il dit. Mon esprit se commandait à lui-même de vouloir, ce qu'il n'aurait pas commandé s'il n'avait pas voulu, et il n'arrivait pas à le faire. Tout en se commandant, il ne s'obéissait pas. D'où vient cette monstruosité ? L'esprit commande au corps, et il est aussitôt obéi. L'esprit se commande à lui-même, et il rencontre une résistance. Augustin met le doigt ici sur quelque chose que les Grecs avaient pressenti mais sans le formuler avec cette netteté. Il n'y a pas un sujet unifié qui décide et agit. Il y a un sujet divisé contre lui-même, qui veut et ne veut pas en même temps, qui se commande et se résiste, qui se trahit lui-même.

Cette analyse est ce que la tradition appellera plus tard la division de la volonté. Et c'est la trouvaille augustinienne décisive. Avant lui, on pensait que le mal venait soit de l'ignorance, c'était la thèse socratique, soit de la passion qui emporte la raison, c'était la thèse stoïcienne. Augustin dit autre chose : le mal vient d'une fracture de la volonté elle-même. Je veux le bien et je fais le mal, alors même que je sais et que je vois. Ce n'est pas l'ignorance qui m'empêche, c'est une division en moi qui fait que ma volonté ne suit pas mon savoir.

Pour notre question de la vulnérabilité, c'est une étape majeure. Avec les Grecs, on avait pensé l'homme comme vulnérable à l'extérieur, à ce qui le frappe, le surprend, l'emporte. Avec Paul, on avait pensé l'homme comme vulnérable dans sa chair, dans son astheneia. Avec Augustin, on découvre une vulnérabilité plus radicale, plus intime, plus inquiétante. L'homme est vulnérable à lui-même. Il est divisé contre lui-même. Il se trahit lui-même. Ce n'est plus seulement le coup venu de l'extérieur ou la faiblesse du corps. C'est l'incapacité d'être un, d'être cohérent avec soi, de tenir ce qu'on a décidé. Voilà la vulnérabilité augustinienne, et elle est peut-être la pire de toutes.

Cette analyse va structurer toute la psychologie occidentale. Elle resurgit chez Pascal, qui dira que l'homme est incompréhensible à lui-même, qu'il se ment, qu'il se fuit, qu'il se cherche dans le divertissement. Elle resurgit chez Kierkegaard, qui fera de l'angoisse le vertige de cette liberté qui ne se possède pas elle-même. Elle resurgit chez Freud, qui théorisera l'inconscient comme cette part de nous-mêmes qui agit à notre place sans que nous le sachions. Et elle resurgit chez tous les philosophes du soupçon contemporains, qui ne cessent de montrer comment le sujet conscient n'est pas le maître chez lui.

Mais Augustin ne s'arrête pas au diagnostic. Il propose une issue. Cette issue, c'est la grâce. L'homme ne peut pas, par ses propres forces, sortir de sa division. Il ne peut pas, par sa propre volonté, vouloir vraiment. Il faut un don, qui vient d'ailleurs, qui rejoint le cœur fissuré et qui le réunifie peu à peu. Augustin en fait l'expérience au moment de sa conversion. Il a essayé pendant des années de changer de vie par sa propre décision, et il n'y est jamais parvenu. C'est seulement quand quelque chose lui est donné, dans ce jardin de Milan, qu'il peut enfin franchir le pas. Ce qui résistait en lui s'est dissous, non parce qu'il l'a vaincu, mais parce qu'il a été visité.

Cette doctrine de la grâce sera développée plus longuement dans le prochain épisode, contre Pélage. Mais déjà dans les Confessions, le mouvement est là. L'homme vulnérable à lui-même, divisé, fissuré, ne se sauve pas par son propre effort. Il est sauvé par une grâce qui le visite. Cette intuition est l'aboutissement du retournement chrétien commencé avec Paul. Pas seulement la divinité qui descend dans la vulnérabilité humaine, la kénose. Pas seulement la faiblesse comme lieu de la puissance, l'astheneia retournée. Mais aussi la fissure intérieure qui ne se referme que sous la visitation extérieure. Le sujet augustinien, fissuré et visité, est le sujet chrétien par excellence. Et c'est sur ce sujet que toute la modernité occidentale, croyante ou non, va construire son anthropologie.

interioravoluntascor inquietum
Vers 410 — 430
Hippone, Afrique romaine

Péché originel et grâce

Augustin d'Hippone, controverses pélagiennes

Contre Pélage, qui pensait que l'homme pouvait par lui-même choisir le bien, Augustin développe la doctrine du péché originel. Notre vulnérabilité morale n'est pas seulement situationnelle, elle est structurelle. Nous naissons blessés. Seule la grâce, donnée gratuitement, peut nous relever. La théologie chrétienne fonde ainsi une anthropologie pessimiste qui marquera tout l'Occident.

Continuons avec Augustin, parce qu'il y a une autre dimension de sa pensée qu'il faut absolument aborder. Cette dimension, c'est la doctrine du péché originel, qu'il développe surtout dans ses controverses avec un autre théologien chrétien de l'époque, le moine breton Pélage. Et cette doctrine, qui peut paraître au premier abord lointaine et purement théologique, dit quelque chose de très fort sur la vulnérabilité humaine. Elle dit que cette vulnérabilité n'est pas seulement existentielle, situationnelle, accidentelle. Elle est structurelle. Nous naissons avec elle. Elle nous précède. Elle nous constitue.

Pélage, contemporain d'Augustin, enseigne à Rome au début du cinquième siècle. C'est un homme rigoureux, un moine ascète, un guide spirituel respecté. Et il propose une vision particulière de la condition humaine. Pour lui, l'homme est libre. Vraiment libre. Adam a péché par un choix qui lui était propre. Mais le péché d'Adam n'est pas transmis à ses descendants. Chaque homme naît avec la même capacité de choisir le bien ou le mal qu'avait Adam. Si l'homme veut, vraiment, il peut suivre la loi de Dieu et être sauvé. La grâce existe, mais elle vient aider une volonté qui doit d'abord se mettre en marche par elle-même.

Cette position pélagienne paraît assez raisonnable. Elle préserve la liberté humaine. Elle évite de transformer Dieu en injuste qui condamnerait des enfants pour des fautes commises avant leur naissance. Elle valorise l'effort moral. Et beaucoup de chrétiens cultivés du temps la trouvaient acceptable.

Augustin va combattre cette position avec toute la force de son intelligence. Et il va développer en réponse la doctrine du péché originel, dans une série de traités contre Pélage et ses disciples. Cette doctrine peut être résumée ainsi. Quand Adam a péché, son péché n'a pas seulement été un acte individuel. Il a affecté la nature humaine elle-même. Et cette nature blessée se transmet à toute sa descendance, par la génération. Nous naissons donc tous avec une nature humaine altérée, fragilisée, inclinée vers le mal. Pas que nous soyons coupables personnellement de la faute d'Adam, mais notre nature est telle, à cause de cette faute originelle, que nous ne pouvons pas par nos propres forces ne pas pécher. Nous avons besoin de la grâce pour vouloir et faire le bien.

Maintenant, mettons de côté les complexités théologiques de cette doctrine, qui ont fait couler des fleuves d'encre depuis quinze siècles. Et regardons ce qu'elle dit philosophiquement, anthropologiquement, pour notre question de la vulnérabilité.

Premièrement, elle radicalise la vulnérabilité humaine. Pour Pélage, l'homme est fondamentalement bon et libre, simplement situé dans un environnement qui peut le tenter. Pour Augustin, l'homme est fondamentalement blessé. Cette blessure n'est pas réparable par ses propres efforts. Elle est constitutive. Toute notre vulnérabilité morale, toute notre incapacité à tenir nos résolutions, toute notre tendance à fuir le bien que nous voyons, tout cela n'est pas un défaut accidentel mais une expression de notre condition radicale.

Deuxièmement, elle ferme la possibilité d'une autosuffisance morale. Le sage stoïcien, qui prétendait pouvoir par son propre travail devenir vertueux et invulnérable, est une illusion. Aucun homme ne peut atteindre par ses propres forces ce niveau d'accomplissement. Quelque chose en nous résiste à notre propre vouloir. Et cette résistance n'est pas seulement psychologique : elle est métaphysique. Elle tient à notre nature même, telle que la chute l'a faite. La sagesse ancienne, qui croyait pouvoir construire un homme parfait par la philosophie, se trompait sur la profondeur du mal.

Troisièmement, elle introduit massivement la nécessité de la grâce. Si l'homme ne peut se sauver par ses propres forces, il faut qu'un don vienne d'ailleurs pour le sauver. Ce don, c'est la grâce. Et cette grâce n'est pas due, n'est pas méritée, n'est pas conquise. Elle est donnée gratuitement, c'est même le sens étymologique du mot grâce, gratia, ce qui est gracieux. Cette gratuité est essentielle. Si la grâce était due, elle ne serait pas grâce. Elle serait salaire. Or le christianisme dit que le salut n'est pas un salaire. C'est un don.

Cette doctrine du péché originel et de la grâce a structuré toute la théologie occidentale, catholique et plus tard protestante. Luther et Calvin la radicaliseront encore. Le concile de Trente, en réponse, la nuancera mais la maintiendra. Elle est l'une des marques distinctives du christianisme latin par rapport à d'autres traditions, notamment l'orthodoxie orientale, qui n'a jamais autant insisté sur la corruption native de l'homme.

Pour notre question, elle introduit une dimension de pessimisme anthropologique qui marquera toute la modernité. L'homme augustinien n'est pas spontanément bon, comme le voudront Rousseau et l'optimisme des Lumières. Il n'est pas non plus simplement neutre, table rase, comme le voudra Locke. Il est natalement blessé. Cette idée, sous des formes sécularisées, traversera toute la modernité. Hobbes, qui n'est pas augustinien mais qui en hérite, dira que l'état de nature humain est la guerre de tous contre tous. Schopenhauer dira que le fond de l'homme est une volonté aveugle qui ne cesse jamais. Freud dira que la civilisation suppose la répression d'une pulsion fondamentalement antisociale. Toutes ces visions sombres de l'humain doivent quelque chose à Augustin, même quand elles ne le savent pas.

Mais il y a aussi quelque chose de positif dans la doctrine augustinienne, qu'il faut souligner. Cette doctrine n'écrase pas l'homme. Au contraire, elle le libère d'un fardeau impossible. Si vous croyez que vous devez vous sauver vous-même par vos seuls efforts, vous portez sur vos épaules une charge écrasante, parce que vous découvrez vite que vous n'y arrivez pas. La doctrine de la grâce vous décharge de ce poids. Vous n'avez pas à être votre propre sauveur. Quelqu'un d'autre s'occupe de cela. Vous n'avez qu'à vous laisser visiter, à ouvrir, à recevoir. C'est plus humble, mais aussi plus reposant.

Et il y a une autre conséquence importante. Si la condition humaine est blessée à la racine, alors la moralité ne peut plus se construire sur la condamnation des faibles. Tous les hommes sont également blessés. Personne ne peut regarder l'autre de haut, en se disant : moi, je suis fort, lui est faible. Tout le monde est dans le même bateau. Et cette conscience peut fonder une compassion universelle, une miséricorde sans hiérarchie. Le christianisme augustinien sera tantôt rigoureux dans son jugement du péché, tantôt extraordinairement miséricordieux dans son accueil du pécheur. Les deux faces vont ensemble.

Notez aussi que la doctrine augustinienne installe une certaine économie de la vulnérabilité qui structurera l'imaginaire chrétien. L'homme est blessé. Dieu envoie son Fils pour le sauver. Le Fils, qui est Dieu, accepte de devenir homme et de mourir. Cette mort efface la dette du péché. Et l'homme, en recevant cette grâce, peut être restauré. C'est tout un dispositif théologique, où la vulnérabilité humaine appelle la vulnérabilité divine, qui répond en s'abaissant au niveau de l'homme. La kénose dont parlait Paul prend ici sa place dans une économie plus vaste du salut.

Pour clore cet épisode, gardez en tête deux choses. Premièrement, Augustin radicalise la vulnérabilité humaine en la pensant comme structurelle, native, inéliminable par les seules forces humaines. Deuxièmement, cette radicalisation ouvre l'espace de la grâce comme don gratuit qui ne se mérite pas mais qui se reçoit. Le sujet augustinien est doublement marqué : par sa fragilité native et par sa capacité de réceptivité à un don. Cette structure restera, sous des formes diverses, l'horizon de la pensée occidentale pour quinze siècles au moins. Et nous en sommes encore largement tributaires aujourd'hui, même quand nous ne le savons pas. Le sujet moderne, fragile et en quête, est largement augustinien dans sa structure profonde. Et la grâce, sécularisée en mille formes, hante encore notre besoin d'être tenus par quelque chose qui nous dépasse.

peccatumgratiavoluntas
IVe siècle
Cappadoce

Patristique grecque : la kénose trinitaire

Grégoire de Nazianze, les trois Cappadociens

Pendant que l'Occident latin pense le péché, l'Orient grec pense la kénose trinitaire. Pour Grégoire de Nazianze et ses confrères, la vulnérabilité n'est pas seulement celle du Christ incarné, c'est une dimension de Dieu lui-même. Cette intuition est plus discrète mais profonde. Elle reviendra avec force au XXe siècle chez certains théologiens, et elle nourrit toute une tradition orthodoxe.

Pendant que l'Occident latin pense le péché originel et la grâce avec Augustin, l'Orient chrétien grec développe parallèlement une autre tradition théologique. Cette tradition, qu'on appelle souvent la patristique grecque, va prendre la doctrine paulinienne de la kénose et l'approfondir dans une direction différente. Elle ne pense pas tant l'homme blessé qui doit être sauvé. Elle pense le mystère de Dieu lui-même comme intrinsèquement kénotique. Et elle pose, dès les quatrième et cinquième siècles, des intuitions qu'on retrouvera mille cinq cents ans plus tard chez certains théologiens modernes.

Les figures majeures de cette tradition sont ce qu'on appelle les trois Cappadociens, parce qu'ils viennent tous trois de la région de Cappadoce, dans l'actuelle Turquie. Basile de Césarée, Grégoire de Nysse, et Grégoire de Nazianze. Tous trois sont nés vers les années trois cent trente, tous trois ont reçu une excellente formation grecque, en particulier en philosophie platonicienne et néoplatonicienne, et tous trois sont devenus évêques et théologiens majeurs de l'Église d'Orient. Concentrons-nous sur Grégoire de Nazianze, surnommé le Théologien par la tradition orthodoxe, qui a particulièrement développé les implications de la kénose christique pour penser Dieu lui-même.

Le contexte est celui des grandes controverses trinitaires du quatrième siècle. La question agitée : comment penser que Dieu est un et que pourtant le Christ, en tant que Fils, est aussi Dieu ? Comment penser que le Saint-Esprit aussi est Dieu ? Si le christianisme veut maintenir le monothéisme hérité du judaïsme tout en affirmant la divinité du Christ, il doit développer une théologie trinitaire qui ne tombe ni dans le polythéisme, ni dans la négation de la divinité christique. C'est l'enjeu des conciles de Nicée en trois cent vingt-cinq et de Constantinople en trois cent quatre-vingt-un, et c'est l'œuvre des Cappadociens.

Mais ce qui nous intéresse, c'est moins le détail dogmatique que l'intuition philosophique sous-jacente. Les Cappadociens proposent une vision de Dieu comme communion. Dieu n'est pas un solitaire absolu qui se penserait éternellement lui-même, comme le voulait Aristote. Dieu n'est pas non plus l'Un plotinien, simple jusqu'au vertige. Dieu, pour les Cappadociens, est une communion de trois personnes qui s'aiment, se donnent, se reçoivent éternellement. Et dans cette communion, il y a déjà, en quelque sorte, une dimension kénotique. Chaque personne divine se donne aux autres, s'efface devant les autres, fait place pour les autres. La Trinité n'est pas Dieu plus deux compléments. La Trinité est l'incarnation éternelle dans la divinité même d'un mouvement de don, d'effacement, de relation.

Ce mouvement, certains théologiens contemporains, comme Hans Urs von Balthasar, l'appelleront la kénose trinitaire. C'est-à-dire l'idée qu'à l'intérieur même de Dieu, avant toute création, avant toute incarnation, il y a déjà un don de soi mutuel des personnes divines. Le Père se donne tout entier au Fils. Le Fils reçoit tout du Père et le redonne. Le Saint-Esprit est la communion de ce don. Aucune des personnes ne se possède de manière autonome. Chacune est tout entière relation aux autres.

Vous voyez en quoi cette vision change le rapport à la vulnérabilité. Dans la vision grecque classique de Dieu, l'aphtharsia, l'incorruptibilité, était l'attribut central. Dieu était parce qu'il était autosuffisant, inaltérable, séparé. Dans la vision cappadocienne, l'attribut central devient la relation, le don, l'ouverture. Et ces qualités-là ressemblent étrangement à ce que nous appellerions, en termes humains, la vulnérabilité. Pas la fragilité physique, certes. Mais cette ouverture à l'autre, ce don de soi, cette acceptation de ne pas être tout par soi-même. Si Dieu est ainsi en lui-même, alors la vulnérabilité humaine n'est pas seulement une condition à supporter. Elle est, à sa manière, un reflet de la structure même du divin.

Grégoire de Nazianze développe particulièrement l'idée que le Christ, dans son incarnation, n'a pas seulement assumé tel ou tel aspect de l'humanité. Il a assumé l'humanité tout entière, y compris ce qu'elle a de plus fragile. Il y a chez Grégoire une formule devenue célèbre, qu'on traduit en latin par : quod non est assumptum non est sanatum, ce qui n'est pas assumé n'est pas guéri. Si le Christ n'avait pas pris sur lui tel aspect de notre condition humaine, alors cet aspect resterait non racheté. Donc, dit Grégoire, le Christ a tout pris. Le corps fragile, l'esprit limité, la psychologie traversée d'émotions, jusqu'à la mort, et même jusqu'à l'expérience de l'abandon, quand il crie sur la croix : mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?

Cette idée que le Christ a tout assumé, y compris l'expérience la plus terrible de l'abandon humain, va profondément marquer la théologie orientale. Elle suggère que Dieu, en Jésus, est entré dans toute l'expérience humaine, y compris ses dimensions les plus douloureuses. Aucune vulnérabilité humaine n'est restée étrangère à Dieu. Et donc aucune vulnérabilité humaine n'est désespérée. Là où l'homme se trouve dans la fragilité, Dieu est déjà là, en quelque sorte. Il a pris cette place avant lui.

Cette intuition aura une postérité immense, mais souvent souterraine. Pendant longtemps, la théologie occidentale médiévale sera plus marquée par Augustin que par les Cappadociens. Mais au vingtième siècle, plusieurs théologiens vont redécouvrir cette tradition orientale et la remettre au centre. Hans Urs von Balthasar, dans son Mysterium paschale, fera de l'expérience du Samedi saint, ce jour où le Christ est entre la mort et la résurrection, une exploration profonde de la kénose poussée jusqu'à l'extrême. Le Christ, dit-il, ne s'est pas seulement abaissé jusqu'à la mort. Il est descendu jusque dans l'expérience de l'absence de Dieu, jusqu'au shéol biblique, dans une solidarité totale avec ceux qui se trouvent dans la nuit la plus noire. Cette théologie kénotique radicale est largement nourrie par la patristique grecque.

D'autres théologiens orthodoxes contemporains, comme Vladimir Lossky ou John Zizioulas, prolongeront cette intuition trinitaire dans une vision de la personne humaine comme constitutivement relationnelle. Etre une personne, dans la tradition grecque chrétienne, ce n'est pas être un individu autosuffisant. C'est être en relation. La personne est constituée par ses relations. Et donc la vulnérabilité aux autres n'est pas une faiblesse à dépasser. Elle est constitutive de ce que c'est qu'être une personne. Tout cela vient, en dernière analyse, de la pensée trinitaire des Cappadociens.

Pour notre question, cette tradition apporte donc quelque chose de spécifique par rapport à Augustin. Là où Augustin insistait sur la fragilité humaine due au péché et la nécessité d'une grâce qui répare, la patristique grecque insiste plutôt sur la vulnérabilité comme dimension constitutive de l'être personnel, en Dieu comme dans la créature. Etre, c'est être en relation. Etre en relation, c'est être exposé à l'autre. La vulnérabilité, dans cette vision, n'est pas tant une blessure à guérir qu'une ouverture à habiter.

Cette intuition rejoint, par d'autres voies, ce que nous verrons en saisons cinq et six avec Levinas et l'éthique du care. L'idée que la vulnérabilité ne se réduit pas à la fragilité de l'individu isolé, qu'elle est plus fondamentalement la marque de notre constitution comme êtres en relation, qui ne sont vraiment eux-mêmes que dans le rapport à d'autres. Cette intuition contemporaine a des racines profondes, et l'une de ces racines passe par la patristique grecque et sa théologie trinitaire de la kénose.

Voilà donc cette tradition discrète, méconnue dans nos pays latins, mais qui dit quelque chose d'important sur notre question. La vulnérabilité chrétienne n'est pas seulement la fragilité d'Adam blessé. Elle est aussi la dimension relationnelle d'un Dieu qui n'est pas un solitaire mais une communion. Et l'homme, créé à l'image de ce Dieu trinitaire, est appelé à habiter sa propre vulnérabilité comme ouverture à l'autre, à la manière dont les personnes divines sont éternellement ouvertes les unes aux autres. Vision belle, exigeante, encore largement à explorer.

kenosistrinitépérichorèse
IIIe — Ve siècles
Désert d'Égypte

Pères du désert : la vulnérabilité ascétique

Antoine, Évagre, Cassien

À partir d'Antoine au IIIe siècle, des chrétiens partent au désert. Ils ne fuient pas la vulnérabilité : ils la cherchent, la cultivent. Faim, soif, solitude, tentations. Le moine devient un athlète de la fragilité assumée. L'ascèse n'est pas l'invulnérabilité stoïcienne, c'est son contraire : s'exposer au pire pour apprendre à dépendre uniquement de Dieu. Un héritage que reprendront tous les monachismes ultérieurs.

À côté des grands théologiens qui réfléchissent dans les villes, le christianisme primitif voit naître au troisième et au quatrième siècles un autre mouvement, beaucoup plus radical dans sa pratique. Ce mouvement, c'est celui des Pères du désert. Des hommes, parfois des femmes, qui quittent les villes et vont vivre dans les déserts d'Égypte, de Palestine, de Syrie. Ils ne fondent pas d'écoles. Ils n'écrivent pas de traités, ou très peu. Ils vivent. Et ce qu'ils vivent constitue, pour notre question de la vulnérabilité, une expérimentation philosophique grandeur nature qui mérite qu'on s'y arrête.

Le mouvement commence, dit la tradition, avec Antoine. Né vers deux cent cinquante en Égypte, dans une famille chrétienne. Quand ses parents meurent, il a une vingtaine d'années. Il entend lire à l'église la parole évangélique : si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres, et viens, suis-moi. Antoine prend la parole au pied de la lettre. Il vend tout, place sa sœur dans une communauté de vierges, et part vivre dans le désert. Il y restera plus de quatre-vingts ans. Il deviendra l'archétype, le modèle, celui qu'on viendra consulter du monde entier. Sa biographie, écrite par Athanase d'Alexandrie peu après sa mort, sera un best-seller de l'Antiquité tardive et inspirera des milliers d'imitateurs.

Mais pourquoi le désert ? Pourquoi quitter la ville, la famille, la sécurité ? Le désert n'est pas un lieu de retraite confortable. C'est un lieu hostile. Chaleur écrasante le jour, froid mordant la nuit. Peu de nourriture, peu d'eau. Solitude totale. Bêtes sauvages. Tentations. Pourquoi des hommes ont-ils choisi cela, et choisi cela en disant qu'ils le faisaient pour Dieu ?

La réponse est profonde et, pour notre question, instructive. Les Pères du désert ont fait un choix radical : aller au-devant de la vulnérabilité humaine. Plutôt que de la fuir, comme la sagesse stoïcienne pouvait le suggérer en construisant une forteresse intérieure dans la ville confortable, ils ont décidé de s'y exposer délibérément. Ils ne voulaient pas être protégés. Ils voulaient être nus. Faim, soif, solitude, tentations, peur, désespoir, tout ce que la condition humaine peut produire de plus difficile, ils sont allés à sa rencontre.

Pourquoi ? Parce qu'ils pensaient, et là on retrouve Paul, que c'est précisément dans cette nudité radicale que quelque chose d'autre peut advenir. Tant qu'on reste dans la ville, occupé, sécurisé, distrait, on n'est pas vraiment confronté à soi-même. On a mille moyens de s'éviter. La vie sociale, les obligations, les conversations, les petits plaisirs sont autant de palliatifs qui nous empêchent de toucher le fond de notre condition. Le désert, lui, ne pardonne rien. Il vous met seul avec vous-même. Et là, vous découvrez ce que vous êtes vraiment, sans masque.

Les écrits qui nous sont parvenus de ces moines, et particulièrement les Apophtegmes des Pères du désert, ces brèves sentences attribuées à chacun, sont d'une finesse psychologique étonnante. Ils nomment huit grandes passions qui assaillent le moine au désert. Ces huit passions, qu'Évagre le Pontique théorisera et qui deviendront en Occident les sept péchés capitaux, sont la gourmandise, la luxure, l'avarice, la tristesse, la colère, l'acédie, la vaine gloire, l'orgueil. Ces passions, dit Évagre, ne sont pas seulement des défauts moraux. Ce sont des logismoi, des pensées qui surgissent dans l'esprit du moine isolé et qui le tourmentent. Le travail spirituel consiste à les reconnaître, à les nommer, à ne pas s'y identifier, et à les laisser passer.

Cette pratique a quelque chose qui rappelle, étrangement, certaines disciplines orientales contemporaines, notamment la méditation bouddhiste. Observer les pensées sans s'y identifier, les laisser passer comme des nuages dans le ciel. Mais avec une différence importante. Les Pères du désert ne visent pas la dissolution du moi dans le vide. Ils visent une rencontre avec Dieu, une transformation par la grâce. Le moi n'est pas dissous, il est traversé, purifié, réorienté.

Et au cœur de tout cela, il y a une expérience de la vulnérabilité radicale. Le moine au désert est exposé à tout. Aux maladies sans médecin. À la faim sans réserve. Aux tentations sans distraction qui en détourne. À ses propres démons intérieurs sans personne pour le distraire d'eux. Et il choisit cette exposition. Non par masochisme, mais parce qu'il pense que c'est la voie d'une libération plus profonde que celle qu'on peut atteindre dans la ville confortable.

Une anecdote célèbre dit beaucoup. Un jeune moine demande à un ancien : mon père, qu'est-ce que la vie monastique ? L'ancien répond : la vie monastique, c'est la mort à toutes choses. Mort à la possession, à la réputation, à l'image qu'on se fait de soi-même, à toutes les protections. Mort à tout ce qui nous rendait moins vulnérable. Pour devenir, dans cette dépossession totale, ouvert à la seule chose qui compte : Dieu, l'autre, le réel.

Cette expérience a inspiré toute la tradition monastique occidentale qui va suivre. Benoît de Nursie au sixième siècle, avec sa Règle, codifiera la vie cénobitique, c'est-à-dire en communauté, en s'inspirant des Pères du désert mais en adoucissant leur radicalité. La Règle bénédictine donnera son rythme à toute la vie monastique occidentale, avec ses heures de prière, de travail, de lectio divina. Et même Saint Bernard au douzième siècle, et les ordres mendiants comme les Franciscains au treizième, garderont quelque chose de cet héritage du désert. Saint François d'Assise, qui se dépouille publiquement de ses vêtements pour entrer dans la pauvreté absolue, est un héritier direct d'Antoine.

Pour notre question, ce que les Pères du désert disent est quelque chose de très particulier. Ils disent qu'il y a une voie qui consiste non pas à fuir la vulnérabilité, non pas à la réduire, mais à aller à sa rencontre. À l'amplifier, presque. À s'y exposer pour voir ce qu'elle a à dire. Et que dans cette exposition, à condition qu'elle soit habitée avec une certaine attention spirituelle, quelque chose peut s'ouvrir qui ne s'ouvrirait pas autrement. Une rencontre avec Dieu, dans le vocabulaire religieux. Une rencontre avec le réel le plus dénudé, dans un vocabulaire plus laïc.

Cette voie est minoritaire. Elle l'a toujours été. Elle suppose un tempérament particulier, une vocation, et probablement une grâce. Elle n'est pas généralisable. Tout le monde n'est pas appelé à devenir ermite au désert. Mais elle pointe vers une vérité philosophique importante : la vulnérabilité peut être un chemin de transformation, à condition d'être traversée délibérément et accompagnée par une attention spirituelle. Elle n'est pas seulement un fait à subir ou un défaut à corriger. Elle peut être une école.

Cette intuition perdure dans la tradition contemporaine, sous des formes parfois inattendues. La désertification choisie de certains penseurs ou artistes qui se mettent volontairement à l'écart pour pouvoir entendre quelque chose. Le silence des grands maîtres spirituels modernes, qu'ils soient chrétiens, bouddhistes ou autres. Et même certaines pratiques psychothérapeutiques contemporaines qui invitent à toucher ses zones de vulnérabilité, à ne pas les fuir, mais à les accueillir comme des indications sur ce qu'on est vraiment.

Voilà donc cette expérience des Pères du désert. Étrange à nos yeux modernes, fascinante peut-être, certainement irréductible. Une expérimentation philosophique grandeur nature qui a mis l'humain en situation de vulnérabilité maximale pour voir ce qui pouvait s'y passer. Et qui a découvert, en tout cas selon le témoignage de ceux qui l'ont vécue, qu'au plus bas de l'exposition humaine, là où plus aucune protection ne fonctionne, peut surgir quelque chose qu'aucune sécurité n'aurait permis. C'est une voix minoritaire de notre tradition, mais elle est précieuse. Elle nous rappelle que la vulnérabilité n'est pas seulement à éviter, à minimiser, à protéger. Elle peut aussi être un chemin. Pour certains. À leurs risques et périls. Et avec, parfois, des trouvailles que les villes confortables n'auraient jamais permises.

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XIIIe siècle
Paris, Cologne, Naples

Thomas d'Aquin : fragilitas humana

Thomas d'Aquin, Somme théologique

La scolastique latine synthétise. Thomas d'Aquin reprend Aristote, l'unit à la révélation chrétienne, et thématise la fragilitas humana. La nature humaine est blessée par le péché originel : non détruite, mais affaiblie. La grâce ne supprime pas la nature, elle la guérit. Synthèse subtile qui structurera la pensée catholique pendant des siècles, et qui sera réinvestie par les éthiques contemporaines de la vulnérabilité.

Faisons un grand saut. De l'Antiquité tardive, où nous étions avec Augustin et les Pères du désert, nous arrivons au treizième siècle, au cœur du Moyen Âge latin. Mille ans se sont écoulés. L'Europe a changé. L'Église chrétienne s'est organisée institutionnellement. Les universités sont nées, à Bologne, à Paris, à Oxford. Et dans ces universités, un travail philosophique d'une ampleur sans précédent est en train de se faire. La grande affaire : redécouvrir Aristote, dont l'œuvre a été en grande partie perdue en Occident et qui revient progressivement, à travers les traductions latines depuis l'arabe et le grec. Et l'enjeu : comment articuler cet Aristote retrouvé avec la révélation chrétienne ? Comment penser ensemble la raison philosophique et la foi théologique ?

C'est à ce travail de synthèse que va se consacrer le plus grand penseur de cette époque, le dominicain Thomas d'Aquin. Né en mille deux cent vingt-cinq dans une famille aristocratique italienne, il choisit la vie religieuse contre l'avis de sa famille, étudie à Cologne auprès d'Albert le Grand, puis enseigne à Paris où il devient maître en théologie. Il écrit énormément. Sa Somme théologique, restée inachevée à sa mort en mille deux cent soixante-quatorze, est l'un des sommets de la pensée occidentale. Et dans cette synthèse immense, la question de la vulnérabilité humaine reçoit un traitement subtil qu'il faut connaître.

Thomas part de la double tradition dont il hérite. D'un côté, la tradition philosophique grecque, qu'il connaît surtout à travers Aristote. De l'autre, la tradition chrétienne, qu'il a reçue d'Augustin, des Pères, des conciles, de la Bible. Et il opère une synthèse en posant un principe simple : la grâce ne supprime pas la nature, mais elle la perfectionne. Gratia non tollit naturam sed perficit. C'est la formule qui structure toute sa pensée.

Qu'est-ce que cela veut dire pour notre question ? Cela veut dire que la nature humaine, telle qu'Aristote l'analyse, reste valable. L'homme est bien cet animal rationnel et sociable que décrit le philosophe grec, avec ses pathē, ses vertus à acquérir, sa visée du bien-vivre. Cette nature est bonne, parce qu'elle est créée par Dieu. Mais elle est blessée, à cause du péché originel. Et c'est là qu'intervient la grâce. La grâce vient guérir cette nature blessée, et la conduire à un accomplissement qui dépasse ce que la nature seule pourrait atteindre.

Thomas reprend le terme augustinien de fragilitas humana, la fragilité humaine. Mais il l'interprète dans un cadre plus large. Notre fragilité n'est pas seulement la conséquence du péché. Elle a deux dimensions. Une dimension naturelle, qui tient à ce que nous sommes des créatures finies, composées d'âme et de corps, soumises à la génération et à la corruption. Cette fragilité-là n'est pas mauvaise. Elle fait partie de notre statut de créatures, et c'est par elle que nous nous distinguons à la fois des animaux purs et de la pure spiritualité divine. Et puis il y a une dimension qui vient du péché originel : une fragilité morale supplémentaire, une difficulté à choisir le bien que nous voyons, une inclination au mal que la grâce seule peut redresser.

Cette distinction est précieuse. Elle permet à Thomas de ne pas tomber dans le pessimisme augustinien le plus radical, qui aurait tendance à voir la nature humaine comme entièrement corrompue. Pour Thomas, la nature humaine reste fondamentalement bonne, simplement blessée. L'homme peut, par sa raison naturelle, atteindre certaines vérités, accomplir certaines vertus, organiser sa vie de manière sensée. La grâce ne vient pas pour annuler tout cela. Elle vient pour le guérir, le purifier, et le porter plus loin que la nature seule ne le pourrait.

Pour notre question de la vulnérabilité, cette synthèse a plusieurs conséquences importantes.

Premièrement, elle réhabilite la philosophie naturelle de la vulnérabilité. Tout ce que les Grecs avaient pensé sur les passions, sur la finitude, sur le courage face à la mort, reste valable et même précieux. Aristote sur les pathē, sur la mesotes, sur les vertus, est un guide légitime pour la vie morale. Le chrétien n'a pas à mépriser cette sagesse philosophique. Au contraire, il peut en faire un fondement, sur lequel la grâce viendra construire.

Deuxièmement, elle place la vulnérabilité humaine dans un cadre cosmique articulé. L'homme, dit Thomas, est un microcosme, qui combine en lui toutes les dimensions de la création. Il a un corps matériel, comme les minéraux. Il vit, comme les plantes. Il sent, comme les animaux. Il pense, comme les anges. Mais à la différence des anges, il est uni à la matière. À la différence des animaux, il est doué de raison. Cette position intermédiaire fait de lui un être particulièrement complexe, et donc particulièrement vulnérable. Mais aussi particulièrement riche.

Troisièmement, elle articule cette vulnérabilité à une vocation. L'homme n'est pas créé pour rester dans sa nature blessée. Il est appelé à une béatitude qui dépasse ses propres forces, et que la grâce seule peut lui donner. Cette béatitude, c'est la vision de Dieu, c'est la communion avec lui dans l'éternité. Notre vulnérabilité n'est pas un trou. Elle est un creux orienté vers une plénitude qui n'est pas la nôtre, mais qui nous est promise.

Cette vision est apaisante, à bien des égards. Elle n'écrase pas l'homme sous le poids du péché. Elle ne le glorifie pas non plus, comme s'il pouvait se sauver par ses seules forces. Elle pose un homme à sa place : créature finie, fragile, blessée, mais aussi raisonnable, capable de vertus, ouvert à la grâce qui le portera plus haut.

Pour notre époque contemporaine, la pensée thomiste a connu un regain d'intérêt notable. Au vingtième siècle, le néothomisme a essayé de remettre cette pensée au cœur de la philosophie chrétienne. Mais surtout, plus récemment, des philosophes comme Alasdair MacIntyre, dont nous parlerons en saison six, ont repris la fragilitas thomiste pour penser ce qu'il appelle les animaux rationnels dépendants. Pour MacIntyre, notre vulnérabilité physique et notre dépendance aux autres ne sont pas des contingences regrettables. Elles sont des dimensions constitutives de notre nature, qui doivent fonder une éthique nouvelle, attentive aux besoins du soin et de la dépendance. Et MacIntyre se réclame explicitement de Thomas pour cette intuition.

Notons aussi que la synthèse thomiste a marqué profondément la doctrine sociale de l'Église catholique. Quand cette doctrine parle aujourd'hui de la dignité de la personne, de la solidarité, de la subsidiarité, des droits des pauvres, elle puise dans une réflexion qui doit beaucoup à Thomas. La fragilité humaine, dans cette tradition, n'appelle pas à l'abandon des faibles, mais au contraire à une attention particulière aux plus vulnérables, qui sont, comme dans les Béatitudes, les bénis.

Une dernière chose. Thomas a écrit une grande partie de son œuvre dans un contexte académique. C'est de la théologie spéculative, raffinée, parfois ardue. Mais à la fin de sa vie, il aurait connu une expérience mystique qui l'a laissé silencieux. On rapporte qu'après cette expérience, il a refusé d'écrire davantage en disant : tout ce que j'ai écrit me semble comme de la paille à côté de ce que j'ai vu. Cette anecdote, vraie ou non, est instructive. Même chez le plus grand des théologiens scolastiques, l'expérience vivante de la vulnérabilité humaine devant le mystère divin reste, à la fin, ce qui a le dernier mot. La parole théologique articule, organise, raisonne. Mais elle s'incline devant ce qu'elle ne peut pas dire.

Voilà donc Thomas d'Aquin, dans sa pensée patiente et synthétique. Il prend l'héritage augustinien et le tempère par l'aristotélisme. Il pense la fragilitas humana comme nature blessée mais bonne, vouée à la guérison par la grâce et à une vocation qui la dépasse. Et il fournit à la pensée chrétienne occidentale une architecture conceptuelle qui structurera l'enseignement catholique pour les siècles à venir, et qui reste, aujourd'hui encore, l'un des outils précieux pour penser la vulnérabilité humaine dans son rapport au transcendant. Sans triomphalisme. Sans désespoir non plus. Avec une lucidité tranquille qui est sa marque propre.

fragilitasnaturagratia
XIIIe — XIVe siècle
Rhénanie

Eckhart : le dépouillement

Maître Eckhart, mystique rhénane

Avec Eckhart, la tradition chrétienne touche à une pointe extrême. Sa notion d'Abgeschiedenheit, le détachement absolu, vise un dépouillement intégral : se vider de tout ce qu'on possède, de tout ce qu'on est, pour devenir le lieu où Dieu peut advenir. Vulnérabilité radicalisée jusqu'à devenir réceptivité pure. Anticipation lointaine de Heidegger, qui lira Eckhart avec attention.

Pour clore notre parcours médiéval et arriver au seuil de la modernité, il faut s'arrêter sur une figure singulière, marginale par rapport à la grande tradition scolastique, et pourtant l'une des plus profondes que la pensée chrétienne ait produites. Cette figure, c'est Maître Eckhart. Dominicain comme Thomas d'Aquin, mais d'une génération plus tardive, il vécut à la fin du treizième siècle et au début du quatorzième, dans la Rhénanie allemande. Il a enseigné à Paris, mais c'est surtout dans ses sermons en allemand qu'il a déployé une pensée mystique d'une radicalité inouïe. Et au cœur de cette pensée, il y a une notion qui est, pour notre question, l'aboutissement de tout le mouvement chrétien que nous avons suivi. Cette notion, c'est l'Abgeschiedenheit, le détachement absolu.

Eckhart est né vers mille deux cent soixante en Thuringe. Il entre chez les dominicains, étudie à Paris, où il devient maître en théologie. Mais sa vraie vocation, c'est l'enseignement spirituel. Il prêche, surtout en allemand, ce qui était inhabituel à l'époque où la théologie sérieuse se faisait en latin. Ses sermons attirent les foules. Beaucoup de ses auditeurs sont des femmes, notamment dans les communautés de béguines, ces laïques pieuses qui vivaient ensemble sans appartenir à un ordre formel. Eckhart leur parle de la vie spirituelle dans une langue inédite, riche, audacieuse, qui crée presque un vocabulaire philosophique allemand.

Cette audace lui vaudra des ennuis. À la fin de sa vie, il sera mis en procès pour hérésie. Il défendra ses positions, mourra en mille trois cent vingt-huit avant la conclusion du procès. Sa condamnation posthume, partielle, par le pape Jean vingt-deux, ne portera que sur vingt-huit propositions extraites de ses œuvres, et toujours dans une formulation très prudente. L'Église catholique, plus récemment, a largement réhabilité Eckhart, qui est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands mystiques chrétiens.

Maintenant, qu'est-ce qu'il enseigne, et qu'est-ce que cela apporte à notre question ?

Eckhart prend la doctrine de la kénose et la pousse jusqu'à ses dernières conséquences. Il dit que le chemin spirituel, c'est un dépouillement total. Non seulement il faut renoncer aux biens extérieurs, comme les Pères du désert. Non seulement il faut renoncer aux attaches du cœur, aux affections désordonnées, comme l'enseigne toute la tradition ascétique. Il faut aller plus loin. Il faut renoncer aussi à ses représentations de Dieu, à ses images, à ses concepts, à sa propre piété, à son désir même de sainteté. Il faut devenir tellement vide qu'il ne reste plus rien qui puisse être un obstacle à la venue de Dieu en soi.

Ce dépouillement intégral, Eckhart l'appelle Abgeschiedenheit. Mot allemand difficile à traduire. Littéralement : séparation, mise à part. Mais le sens est plus radical. C'est le détachement absolu de tout ce qui n'est pas Dieu, y compris des images qu'on se fait de Dieu. C'est devenir absolument disponible, ouvert, vide. Et dans ce vide, dit Eckhart, Dieu lui-même vient. Naissance de Dieu dans l'âme, dit-il en formule. Ou encore : Dieu engendre son Fils dans le fond de l'âme. Là, dans ce fond absolument dépouillé, qu'il appelle parfois le Grund, le fond, ou la scintilla, l'étincelle, Dieu se rend présent.

Vous voyez le mouvement. Eckhart radicalise toute la tradition chrétienne sur la vulnérabilité. Pour lui, il ne suffit pas de reconnaître sa fragilité. Il faut consentir à la dépossession totale. Il ne suffit pas d'être vide de ses richesses matérielles. Il faut être vide de soi-même, de son ego, de ses identifications. Et ce vide n'est pas un défaut. Ce vide est précisément la condition de la rencontre la plus profonde. Plus on est plein de soi, moins il y a de place pour Dieu. Plus on est vide, plus Dieu peut prendre place.

Cette intuition a quelque chose d'extraordinaire. Et elle a une parenté évidente avec certaines spiritualités orientales, notamment le bouddhisme zen et le taoïsme. Beaucoup d'auteurs au vingtième siècle, comme D. T. Suzuki, ont souligné la proximité entre Eckhart et ces traditions asiatiques. Sans aller jusqu'à dire qu'ils enseignent la même chose, parce que Dieu chez Eckhart reste un Dieu personnel qu'on ne trouve pas dans le bouddhisme, il y a une commune intuition sur la nécessité d'un dépouillement radical pour accéder à une vérité plus profonde que celle des images ordinaires.

Eckhart va même jusqu'à des formulations vertigineuses. Il parle de la nécessité de devenir vide de Dieu lui-même. Comprenez bien : pas vide de Dieu réel, mais vide de l'idée qu'on se fait de Dieu. Parce que tant qu'on s'accroche à ses propres représentations divines, on substitue son idole intérieure au Dieu véritable. Il faut donc se vider même de cette idée, pour laisser place à la réalité divine qui dépasse toute représentation. Cette idée est subtile et a évidemment fait scandale chez certains de ses contemporains. Mais elle est très profonde.

Pour notre question, Eckhart représente l'aboutissement du retournement chrétien sur la vulnérabilité. Avec lui, la vulnérabilité n'est plus seulement une condition à supporter, à habiter, à accueillir. Elle devient une voie spirituelle active. Se rendre vulnérable, se dépouiller volontairement, se vider de tout ce qui encombre, devient une discipline positive. Et cette discipline conduit à une forme de liberté qu'aucun stoïcisme n'aurait imaginée. Pas la forteresse intérieure de Marc Aurèle. Au contraire : la vacance intérieure totale qui laisse passer tout, qui ne résiste à rien, qui accueille ce qui vient.

Cette intuition aura une postérité étonnante. Beaucoup plus tard, au vingtième siècle, le philosophe allemand Martin Heidegger lira Eckhart attentivement. Et la notion heideggerienne de Gelassenheit, qu'on traduit par sérénité ou délaissement, doit beaucoup à l'Abgeschiedenheit eckhartienne. Pour Heidegger, comme pour Eckhart, il y a une attitude philosophique qui consiste à se rendre disponible à l'être, à le laisser venir, à ne pas vouloir le maîtriser. Et cette attitude suppose un certain dépouillement, une certaine renonciation à la volonté de puissance qui domine notre rapport ordinaire au monde.

Eckhart a aussi influencé toute une tradition de spiritualité allemande, à travers Tauler, Suso, et plus tard Boehme. Cette tradition a marqué les protestants comme les catholiques. Luther y puisera quelque chose, malgré les différences. Et au-delà du strict champ religieux, Schopenhauer, Schelling, et même Hegel, garderont quelque chose de cet héritage eckhartien.

Pour notre question, l'apport d'Eckhart est double. D'une part, il fait de la vulnérabilité non plus un état passif mais une discipline active. On peut choisir de se dépouiller, de se rendre vulnérable, comme une voie de transformation spirituelle. C'est l'ascèse poussée à son extrême logique. D'autre part, il pointe quelque chose qui dépasse le strict cadre religieux : l'idée qu'il y a une certaine plénitude humaine qui ne se conquiert pas par accumulation, mais par dépouillement. Plus on a, plus on est, moins on est ouvert. Moins on a, moins on est, plus on est disponible.

Cette intuition continue à parler à des sensibilités contemporaines très diverses. Beaucoup de pratiques de simplicité volontaire, de minimalisme, de méditation, de détachement, retrouvent quelque chose de cette intuition eckhartienne. Sans toujours s'y référer explicitement, elles redécouvrent que la véritable richesse intérieure peut passer par un dépouillement extérieur. Et que la vulnérabilité, consentie et travaillée, peut être une voie d'accomplissement.

Voilà donc Eckhart, sur lequel se clôt notre tour de la pensée médiévale chrétienne. Il a poussé jusqu'à un point extrême l'intuition du retournement paulinien. La vulnérabilité, librement consentie comme dépouillement intégral, devient le lieu privilégié où quelque chose d'absolu peut advenir. C'est mystique, c'est exigeant, c'est radical. Mais c'est aussi l'aboutissement cohérent de tout le mouvement chrétien sur notre question. Et c'est le pont qui nous mène à la modernité, où la pensée chrétienne va peu à peu se laïciser sans perdre, dans bien des cas, la trace profonde de ces intuitions.

AbgeschiedenheitGelassenheitGrund
Bilan
Synthèse de la saison 3

La faiblesse comme valeur

Récapitulation

Du Job hébreu à la mystique rhénane, en passant par les Béatitudes, la kénose paulinienne, Augustin et l'ascèse monastique, le christianisme a opéré le renversement le plus radical de notre histoire. La vulnérabilité, jadis défaut à corriger, est devenue lieu privilégié de la présence divine. Cet héritage va nourrir, transformer ou hanter toute la pensée occidentale moderne. La saison 4 verra le sujet s'autonomiser, en gardant la trace de cette inversion.

Au terme de cette saison sur le retournement chrétien, il est temps de prendre du recul et de mesurer ce qui s'est joué. En treize épisodes, nous avons parcouru plus de quinze siècles, depuis l'hébreu biblique jusqu'à la mystique rhénane d'Eckhart. Et ce que nous avons vu, c'est une transformation de la pensée occidentale sur la vulnérabilité d'une profondeur sans précédent. Tellement profonde qu'aujourd'hui encore, nous en sommes tributaires, même lorsque nous croyons ne plus rien devoir au christianisme.

Récapitulons d'abord les étapes.

Tout est parti d'une anthropologie hébraïque qui ne séparait pas l'âme du corps, qui pensait l'homme comme un tout vulnérable, basar, nephesh, ruach, créé par Dieu et dépendant de lui pour exister à chaque instant. Cette anthropologie a fourni le sol sur lequel le christianisme primitif pouvait pousser.

Avec Job, on a vu apparaître la figure du juste qui souffre injustement et qui refuse les explications faciles. La vulnérabilité n'est plus toujours la sanction d'une faute. Elle peut être absurde, scandaleuse, et appeler la protestation pieuse plutôt que la résignation. Et la réponse ultime à cette souffrance n'est pas une explication mais une présence : Dieu lui-même venant rejoindre l'homme dans sa nuit.

Avec les Béatitudes, le renversement explicite. Les bénis ne sont plus les forts, comme dans la culture gréco-romaine. Les bénis sont les pauvres, les affligés, les doux, les persécutés. La vulnérabilité humaine, jadis défaut à corriger, devient lieu privilégié de la bénédiction divine. Inversion radicale de la hiérarchie des valeurs.

Avec saint Paul, le retournement trouve sa formulation conceptuelle la plus puissante. La kénose, ce vidage de Dieu dans la condition humaine, fait de la divinité elle-même la première à choisir la vulnérabilité. Et la formule de la deuxième aux Corinthiens, ma puissance s'accomplit dans la faiblesse, ouvre l'espace d'une transformation possible de l'astheneia en lieu de manifestation d'une dynamis qui n'est pas la nôtre.

Avec Augustin, l'intériorisation. La vulnérabilité chrétienne s'approfondit en sujet divisé contre lui-même. Les Confessions inventent le premier grand sujet d'introspection occidentale, traversé d'inquiétude, fissuré par une division de la volonté qui ne se referme que par la grâce. Et la doctrine du péché originel installe une vulnérabilité structurelle, native, inéliminable par les seules forces humaines.

Avec les Cappadociens et leur kénose trinitaire, l'idée que la vulnérabilité n'est pas seulement la condition de la créature blessée, mais une dimension de la divinité elle-même, qui est communion de trois personnes éternellement ouvertes les unes aux autres. Vision relationnelle de Dieu qui change tout le rapport à la personne humaine.

Avec les Pères du désert, l'expérimentation. La vulnérabilité n'est plus seulement à accepter, elle peut être activement cherchée comme voie de transformation. L'ascèse n'est pas l'invulnérabilité stoïcienne, c'est son contraire : s'exposer au pire pour apprendre à dépendre uniquement de Dieu.

Avec Thomas d'Aquin, la synthèse. La fragilitas humana est intégrée dans une architecture conceptuelle qui articule nature et grâce, philosophie et théologie, Aristote et Augustin. La vulnérabilité n'est plus seulement le revers d'une chute. Elle est aussi une dimension naturelle de notre statut de créatures finies. Et elle appelle non l'écrasement mais l'accomplissement par la grâce.

Avec Eckhart, la radicalisation mystique. L'Abgeschiedenheit, le détachement absolu, fait du dépouillement intégral non un défaut mais la voie privilégiée pour la rencontre la plus profonde. Plus on est vide, plus Dieu peut prendre place. La vulnérabilité, consentie jusqu'à la dépossession totale, devient une discipline active de transformation.

Voilà l'arc complet. Quinze siècles de pensée chrétienne qui ont opéré, sur la vulnérabilité humaine, le plus grand renversement de notre histoire. Et il faut maintenant essayer d'en tirer quelques leçons synthétiques.

Première leçon : avec le christianisme, la vulnérabilité a cessé d'être un pur négatif. Elle a acquis une valeur. Elle est devenue non plus seulement un problème à résoudre, mais un lieu où quelque chose d'essentiel peut se manifester. Cette intuition est si étrangère à toute la sagesse antique précédente que les contemporains de Paul, qu'ils soient juifs ou grecs, ont eu beaucoup de mal à la recevoir. Paul lui-même savait qu'il prêchait un scandale et une folie pour les Grecs. Mais l'intuition s'est imposée, et elle a structuré la culture occidentale pour deux millénaires.

Deuxième leçon : ce retournement n'est pas qu'une option religieuse, parmi d'autres. Il a infusé profondément la pensée occidentale, y compris dans ses versions laïcisées. Quand un philosophe contemporain comme Levinas parle du visage de l'autre comme exposition vulnérable qui m'oblige, il poursuit, sans toujours le savoir, l'intuition christique de la kénose. Quand l'éthique du care valorise les vulnérabilités mutuelles comme fondement du politique, elle prolonge les Béatitudes. Quand la psychologie contemporaine voit dans l'acceptation de sa fragilité une voie de maturation, elle hérite de Paul et d'Augustin. Tout notre rapport moderne à la vulnérabilité est marqué par ce sillon chrétien.

Troisième leçon : ce retournement a aussi ses dangers, qu'il faut savoir nommer. Il peut basculer dans une glorification de la souffrance pour elle-même, dans le dolorisme, qui n'est pas dans le christianisme bien compris mais qui a parfois pris des formes pathologiques au cours de l'histoire. Il peut aussi devenir une idéologie de la résignation, qui invite les opprimés à accepter leur sort en espérant une revanche dans l'au-delà. Marx avait raison de pointer ce danger, même s'il caricaturait parfois ce qu'il critiquait. Il y a une lecture authentique du retournement chrétien, et il y a des perversions de cette lecture qu'il faut savoir refuser.

Quatrième leçon : ce retournement n'a pas annulé les sagesses antérieures. Le stoïcisme, l'épicurisme, la sagesse hébraïque n'ont pas disparu avec le christianisme. Elles ont continué à vivre, parfois en concurrence avec lui, parfois en alliance, souvent en synthèse. Thomas d'Aquin a montré qu'on pouvait articuler Aristote et Augustin. Beaucoup d'humanistes chrétiens ont vécu une sagesse à la fois antique et chrétienne. Et la modernité, comme nous le verrons dans la saison suivante, va opérer toutes sortes de combinaisons entre ces héritages.

Cinquième leçon, peut-être la plus importante pour aujourd'hui. Le christianisme a légué à l'Occident une certaine attention aux fragiles que les sagesses antiques n'avaient pas. Pas seulement l'attention philosophique des Aristote ou des Sénèque, qui regardent la vulnérabilité de loin. Une attention pratique, institutionnelle, qui s'est traduite par les premiers hôpitaux, les premières maisons pour les pauvres, l'invention de la charité comme institution. Le système médico-social qui structure aujourd'hui nos sociétés occidentales doit beaucoup, dans ses racines, à cette attention chrétienne aux fragiles. Même quand elle s'est laïcisée et secularisée, elle garde la trace de cette source.

Maintenant, nous allons quitter ce monde médiéval chrétien et entrer dans la modernité. La saison quatre va nous emmener de Montaigne à Schleiermacher, en passant par Pascal, Descartes, Spinoza, Kant. Et nous verrons comment, peu à peu, le sujet moderne va prendre son autonomie par rapport au cadre religieux, sans pour autant perdre la sensibilité à la vulnérabilité humaine qui avait été développée dans le cadre chrétien. Cette autonomisation produira de nouvelles questions, de nouvelles réponses, de nouvelles configurations. Mais l'arrière-plan chrétien restera présent, comme un sol que les modernes piétineront sans toujours savoir qu'ils l'arpentent.

Voilà ce que cette saison nous laisse. Une intuition fondamentale : la vulnérabilité peut être autre chose qu'un défaut. Elle peut être un lieu privilégié. Une grammaire entière de la fragilité comme bénédiction, comme ouverture, comme voie. Cette grammaire, nous l'avons reçue du christianisme primitif et médiéval. Et nous continuons à parler avec elle, même quand nous ne nous reconnaissons plus dans la foi qui l'a portée. C'est un héritage, et un héritage immense, qu'il convient au moins de connaître pour comprendre d'où nous venons. Et c'est ce que cette saison a essayé de faire.

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